Au début de l’hiver de 60, j’allais sur mes huit ans. J’étais en 3e année primaire, le CE2 pour les Français. Quand nous avions bien travaillé, Monsieur Magnus consacrait les dix dernières minutes de la journée à nous raconter, par épisodes, l’histoire d’Ali-Baba et des 40 voleurs. C’est lui aussi qui conduisait le rang dans la chaussée de Boondael, jusqu’au coin du boulevard Général Jacques où il se disloquait. Maman m’y attendait. Je n’ai aucun souvenir de ce qui s’est passé entre le 15 décembre et le jour de mon huitième anniversaire, le 23 janvier. La grève reste enfouie dans un trou noir de ma mémoire, avec le mariage de Baudouin et Fabiola, l’assassinat de Lumumba, la prestation de serment du 35e président des Etats-Unis, John Fitzgerald Kennedy.
Bonne fête, Wallonie!
Et à vous aussi, Wallonnes et Wallons.
Je ne suis pas vraiment des vôtres, pas plus que je ne suis Flamand, mais il y a bien sûr en moi quelque chose de Wallonie. Quelques gènes qui me viennent de l’un ou l’autre aïeul, une chère bonne-maman surtout, des souvenirs de vacances et de travail, des rencontres, des amitiés, une franche sympathie pour une terre de bonheurs et de souffrances. Non exclusive.
Mais je ne veux pas former ici de vœux trop précis, te souhaiter ceci ou cela, je ne m’en arroge pas le droit. Je ne suis pas Wallon.
Ce n’est pas un sentiment. C’est un fait. Je ne suis pas Wallon. Cela me prive du droit de te dire ce que tu dois être, ce que tu dois faire. Je ne peux que te souhaiter de pouvoir être et de prospérer à nouveau.
Encore que, « à nouveau », c’est une façon de parler. Wallonie tu n’es devenue que lorsque tu avais déjà commencé à souffrir. Et même, quand ton charbon et ton acier faisaient encore de l’ancienne Belgique la deuxième puissance industrielle du monde, tes enfants ne participaient pas tous au festin. Loin de là. Ils vivaient seulement moins mal que les fils de la « pauvre Flandre » en haillons. Ils avaient le « droit » de trimer dans tes mines et de charger tes hauts-fourneaux pour le compte des Messieurs de Bruxelles. Avec l’aide des émigrés flamands, italiens, polonais, turcs, maghrébins… qui sont aujourd’hui wallons.
Je ne suis pas un de ces Messieurs de Bruxelles, Wallonie. Je ne suis qu’un Bruxellois ordinaire. Ce qui fait que j’ai des liens avec toi comme j’en ai avec la Flandre. Et avec d’autres encore. Je veux les cultiver tous. N’en privilégier aucun. On ne choisit pas un ami contre un autre. On s’efforce de concilier ses amitiés.
Aussi, en ce jour où tu fais la Fête et où tu trinques joyeusement avec nous, je te demanderai quand même quelque chose: écoute ceux qui te disent que tu es d’abord toi. Et que tu n’as pas besoin de t’agrandir dans l’espace en annexant dix-neuf pauvres communes bruxelloises sous couvert de quelque bidule que ce soit, fédération Wallonie-Bruxelles, Wallobrux ou Belgique résiduelle. C’est un ami bruxellois qui te le demande, Wallonie. Sois wallonne et donc fière, sans arrogance. Relève-toi. C’est comme ça que je t’aime, sans arrière-pensée.
Lire aussi:
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Jean-Jacques Viseur: « Oser la carte d’un nouveau nationalisme wallon«
Ne manquez pas ce soir, à la RTBF télé, « Terre promise« , le documentaire de Luckas Vander Taelen et Pascal Verbeken sur les 500.000 Flamands qui, de 1840 à 1960, ont quitté la Flandre pour la riche Wallonie industrielle, s’y sont installés, intégrés et y ont fait souche. Certains jusqu’à la célébrité parfois: les Cools, les Onkelinx, les Van Cauwenberghe…
Mais ce n’est pas de ceux-là qu’on va vous parler. Pas spécifiquement en tout cas, ceci est un témoignage, pas le Who’s who. En 2007, le journaliste flamand Pascal Verbeken a publié en néerlandais ce remarquable reportage: Arm Wallonië – Een reis door het beloofde land (« Pauvre Wallonie, un voyage en terre promise »).
Ce fut un gros succès: il a été réédité six fois et a obtenu, aux Pays-Bas, le prix M.J Brusse du meilleur livre journalistique. Une récompense prestigieuse dans l’univers néerlandophone, pour la première fois attribuée à un auteur belge. La Terre promise a été publiée en français par Le Castor Astral qui, sous l’impulsion de Francis Dannemark, fait connaître la Flandre et les Flamands aux francophones de Belgique. Depuis Bordeaux, oui…
J’ai lu ce bouquin. Il est en tous points remarquable. L’idée en est venue à Verbeken par le souvenir d’un autre, publié pour la première fois en 1901 par Auguste de Winne: A travers les Flandres. Natif de Ninove, de Winne a été le rédacteur-en-chef du journal socialiste Le Peuple au temps de sa splendeur. C’était un portrait de la pauvre Flandre de l’époque, celle qui a connu de vraies famines. Scènes d’apocalypse que l’on découvre par larges extraits à la fin de La terre promise (pp. 269 à 316).
Cinq cent mille de ces Flamands miséreux ont « émigré » vers la Wallonie industrielle, pour trimer – et mourir souvent, de grisou ou de silicose, dans ses charbonnages et dans ses usines, avant les Italiens dont je vous parlais l’autre jour. En 1966, pour la première fois, le nombre de chômeurs wallons a dépassé celui des chômeurs flamands.
Avec sa moto, Pascal Verbeken a sillonné la pauvre Wallonie du XXIe siècle. En commençant brièvement par la Wallifornie brabançonne, dans le sillage des BMW arborant sur la lunette arrière Baby aan boord pour plonger ensuite dans les quartiers les plus déshérités de La Louvière ou de Seraing, les quartiers des Flamands, comme le Hocquet à La Louvière, La Docherie à Marchienne-au-Pont ou la rue du Molinay, à Seraing, qui sont aujourd’hui ceux des plus récents immigrés, après avoir été ceux des Italiens, des Polonais, des Grecs, des Turcs… Au passage, un long entretien qu’il a eu avec Gaston Onkelinx, le papa de Laurette, vaut assurément le détour.
Mon ami José Fontaine, régionaliste convaincu comme chacun sait, a dit de ce livre qu’il était un des plus sûrs qu’on ait écrit sur sa chère Wallonie. Et je le crois volontiers. L’émission de ce soir a déjà été présentée à la VRT, mais elle m’a échappé. Je la regarderai ce soir. Je crois pouvoir vous recommander de faire comme moi. Et de vous procurer ce bouquin dont je gage qu’il vous donnera à penser sur ce curieux pays qui est le nôtre, sans rien prêcher, mais avec un vrai regard d’Homme. Le journalisme d’auteur comme on l’aime ici.
Màj: José Fontaine, qui réagit à la vitesse de l’éclair, me signale que la VRT diffuse également ce soir, sur la Eén, à 20h40 (donc avant Terre promise), un autre reportage sur la Wallonie, de Julien Vrebos cette fois.
2e Màj: L’ayant vu maintenant, je me dis que c’est un film qui laisse des traces. Car c’est une histoire d’amour, au fond. D’amour des gens. Un regard d’artiste sans lequel il n’est pas de grand journalisme.
Hier, je l’ai fermée. Je n’ai pas voulu critiquer cette manchette du Soir qui annonçait que la magistrate Reynders était « accusée de partialité ». Je n’y voyais qu’un effet d’audience de l’avocat d’un mandataire socialiste jugé en correctionnelle. C’est de bonne guerre. J’ai bien trouvé très excessif que le journal en fasse une manchette, mais bon: tout le monde peut se tromper.
Ce matin, deuxième phase. C’est maintenant le PS liégeois qui monte au créneau, avec un appui d’artillerie ministérielle (Marcourt). Voyez La Libre, cette fois. Il faudrait que dans l’intérêt d’une bonne administration de la justice, Mme Reynders s’abstienne d’intervenir dans les dossiers politiquement connotés. Et tout s’éclaire alors: ce n’était pas un scoop, c’est toute une opération. Puante. Et mes amis du Soir se sont fait rouler comme des gamins. Il fallait quelqu’un, une main innocente pour allumer la mèche. Quand c’est fait, les masques peuvent tomber. C’est un acte de pur terrorisme particratique.
Je ne pense pas pouvoir être suspecté de quelque complaisance pour qui que ce soit, et sûrement pas pour le clan Reynders. Je dis même que si Mme Reynders se laissait guider par ses choix personnels dans l’exécution de sa tâche, il faudrait prendre à son endroit les mesures qui s’imposent. Mais en faire un procureur à temps partiel pour préserver la couche de plomb sur les « affaires »? Non.
Ce n’est d’ailleurs probablement pas le vrai but de l’opération. Ce n’est vraisemblablement pas la Justice qu’on veut convaincre. C’est l’opinion. La faire douter. Des fois que le zèle récent de leurs collègues carolorégiens dans la chasse aux « parvenus » s’étende aux magistrats liégeois, comme la menace s’en fait sentir. Et c’est ça qui est puant. On n’hésite plus à miner ce qui reste aux citoyens de confiance dans les institutions pour sauvegarder son pré carré et ses petits arrangements entre amis. On vit une drôle d’époque, vous dis-je.
La présidente de l’aéroport de Charleroi (PS) a été inculpée pour faux et usage de faux, détournement et escroquerie.
Cette dame, bien sûr, est présumée innocente jusqu’à ce que son éventuelle culpabilité soit établie par un juge impartial. Et en soi, son inculpation n’est qu’un incident comme il s’en produit dans toutes les familles. Tourner la page? On aimerait bien. Mais le peut-on? A chaque fois, on espère que c’est la dernière. Et un nouveau chapitre commence aussitôt à s’écrire.
Je ne crois pas qu’on puisse me soupçonner de manichéisme, ni d’esprit partisan. J’ai mes idées, mais ne suis d’aucune faction. Je vote tantôt ici, tantôt là, selon ce que me dicte ma conscience. En certaines circonstances, elle m’a conduit au PS. Intellectuellement, je me sens plutôt en phase avec Raymond Aron, à qui l’on prête ce joli mot:
Qu’on soit de droite ou qu’on soit de gauche, on est toujours hémiplégique.
Et je veux même bien assumer la postface de Pierre Desproges, qui en citant ce mot, prenait soin de préciser qu’Aron était de droite…
Mais il y a un problème avec le parti socialiste en Wallonie. Il n’est pas dans son programme. Mais dans ses pratiques. Trop de pouvoir, trop longtemps, l’a corrompu, au sens premier du verbe: il se retrouve altéré, devient impropre à être utilisé pour gouverner.
Comme bien tu penses, ami lecteur, la rue de la Loi bruit ces heures-ci de 1.000 rumeurs. La plus insistante d’entre elles, qui ne vient pas seulement du camp d’en face, assure que l’affaire est pliée: deux oliviers ont virtuellement pris racine, au centre et au sud du pays. Et le pauvre Armand De Decker, qui ne mérite pas ça, lui, a lancé les invitations pour ce qui risque de se transformer rapidement en une sorte de « dîner de cons » dans lequel ses invités ne lui réservent pas le meilleur rôle. A sa place, moi, je décommande le protocole et je règle ça par téléphone: « Dites, les gars, vous ne voulez pas de nous, c’est ça? OK, voici les clés et l’adresse du traiteur, amusez-vous bien… »
Tant pour faire jouer un effet de levier que pour se prémunir contre toute mauvaise surprise, Ecolo et cdH ont maintenant intérêt à s’encorder l’un avec l’autre. Ne cherchez pas ailleurs la raison pour laquelle Jean-Michel Javaux et Isabelle Durant ont annoncé une rencontre avec les humanistes ce mardi, pour donner le coup d’envoi des « consultations » préalables à la formation des gouvernements régionaux et communautaires.
En faisant les comptes en effet, on s’aperçoit qu’en région wallonne, le PS est arithmétiquement en mesure de former une majorité à deux avec n’importe lequel des trois autres partis, et que la seule menace pour lui réside dans l’alliance de ces trois partis pour l’écarter du pouvoir. Une majorité absolue mise à part, on ne peut pas rêver mieux.
A Bruxelles, côté francophone, c’est un peu plus compliqué car le MR domine beaucoup moins nettement la situation que le PS en Wallonie.
Je reviendrai demain sur les résultats des élections européennes et régionales en Belgique. Là, je reviens de RTL-TVi, où j’ai vécu une fort instructive (et bien sympathique) soirée électorale que je vous raconterai bien sûr.
A cette heure, contentons-nous d’en retenir l’essentiel: alors que toute l’Europe vire résolument ou consolide à droite, Bruxelles et la Wallonie restent globalement « à gauche« , avec un gros rééquilibrage de celle-ci au profit du pôle écologiste.
Cherchez l’erreur. Vous dites: Reynders? Gagné! Le président du MR est le grand perdant de ce scrutin assassin. Ses jours à la présidence de son parti sont-ils comptés désormais? Aux libéraux d’en décider. Côté flamand en tout cas, Bart Somers jette déjà l’éponge: l’électeur flamand a infligé à l’Open VLD une claque aussi retentissante que celle qui assomme le MR et risque bien de le confiner pour cinq années supplémentaires dans l’opposition à la Communauté française, à la région wallonne et à la région bruxelloise.
Cela restera probablement comme une journée importante dans l’histoire politique de la Belgique, au-delà des enjeux propres au seul petit monde francophone. Une refonte en profondeur de l’Etat belge devient une nécessité de plus en plus évidente.
[Màj 13:38] On aiguise les couteaux, chez les réformateurs…
Il joue gros, Elio Di Rupo. Il joue sa tête, en fait. Pas directement dans les urnes, sans doute, mais quand même: si le verdict est trop défavorable, ce sera l’opposition, pour cinq ans au moins. Et quoi qu’en dise leur président, les socialistes wallons n’aiment pas ça, l’opposition. Ils sont donc bien capables de le guillotiner symboliquement leur président, sur la grand-place de Mons, si les élections de dimanche les y conduisent, sur les bancs de l’opposition.
Alors la question, c’était de savoir comment il gère ça dans la campagne, Don Elio. Sur le coup, on s’est tous dit, autour de la table – Frédéric, Alain, Louis et moi – qu’il s’était plutôt bien débrouillé dans le « Face aux Belges ». Avec de ma part, cette réserve qu’une fois de plus, comme avec Reynders, se sentait trop fort cette volonté d’asséner à tout prix les quelques phrases-clé concoctées par l’équipe de com. Et cette façon exaspérante qui en découle, de répondre aux questions qui ne sont pas posées, comme de ne pas répondre à celles qui le sont effectivement.
Mais la conclusion, en fin de soirée après les sandwichs et un p’tit vin blanc, c’est finalement qu’on le voyait si mal pris, au départ, qu’on l’a trouvé plutôt bon sur le coup, le président du PS. Compte tenu des circonstances…Mais dans l’absolu, quel est kle retour qu’il obtiendra sur son investissement personnel? Réponse à la sortie des urnes, bien sûr.
Ce soir, on les retrouve une dernière fois tous les quatre. Et puis on ira voter… pour l’un d’entre eux ou pour un autre. Parce que, faudrait quand même pas l’oublier, il n’y a pas que quatre partis, dans cette campagne.
A la fin de l’émission télé que nous avons tous suivie religieusement dans le studio de Bel RTL, c’était Didier Reynders face aux Belges et à Pascal Vrebos, Louis a prononcé la sentence: « Très pro ». Et je n’ai pu m’empêcher de commenter: « Oui, trop ». Et c’est le problème de Reynders. C’est effectivement un vrai pro. Mais ça se voit. Trop.
Je ne parle pas ici de la sympathie ou de l’antipathie qu’on peut avoir pour le bonhomme, pour ses idées et pour son programme. Là, c’est autre chose. On n’attend pas de nous qu’on en débatte. On nous demande simplement de soulever le capot et de raconter ce qu’on voit, de tenter de comprendre comment ça fonctionne.
Avec ce client-ci, la métaphore s’impose: Reynders, c’est Robocom. Une mécanique de précision qui martèle ses coups avec une redoutable régularité. Mais probablement plus apte à vaincre qu’à convaincre. Ce qui peut être un handicap, en politique, quand il s’agit de faire basculer dans son camp les indécis.
On verra dimanche ce que ça donne.

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