Les débats politiques comme on les mène aujourd’hui me paraissent de plus en plus sommaires et ennuyeux. C’est moi qui suis blasé, ou les débats régressent-ils vraiment? Il y a un peu des deux, sans doute. Disons donc qu’avec l’âge, je supporte de plus en plus mal cette dérive qui menace de tout temps la politique et qui tend à en faire l’art de conquérir le pouvoir plutôt que celui de l’exercer.

Cette tendance n’est pas neuve et Aristote en faisait déjà sa principale objection à la démocratie, dans laquelle il voyait une décadence du gouvernement constitutionnel, c’est-à-dire en somme de l’Etat de droit, encore largement impensé à son époque.

La semaine dernière m’a fait penser à Aristote.

Dans les rues de Bruxelles, deux femmes ont été abattues sauvagement. A Mons, la cour d’appel a décidé que rien dans le droit positif de la Communauté française n’autorisait actuellement une autorité publique à interdire à une enseignante de donner cours en portant le voile islamique.

Le point commun entre ces deux faits d’actualité qui, autrement, n’en ont évidemment aucun, est à chercher dans les émotions politiques qu’ils ont l’un et l’autre soulevées. Dans le premier cas surtout, c’est bien compréhensible: à quelle société nous serions-nous déjà résignés s’il fallait considérer comme une fatalité ordinaire le risque d’être abattu par un malfrat alors qu’on attend au volant de sa voiture que le feu passe au vert?

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Le port du voile heurte les Belges, annonce la manchette du journal « Le Soir ». La gazette précise en sous-titre que ce qui est en cause, c’est le racisme ambiant. Ah? Mais oui: c’est scientifique. Une étude réalisée par des universitaires le prouve: cette conclusion est tirée d’une double étude menée par le Centre de psychologie de la religion (UCL)…

Ce gros titre me tombe sous les yeux samedi matin, lors de ma visite quotidienne à la librairie de mon ami Alexandre. J’achète « Le Soir », ça m’interpelle comme on dit: je suis de ceux que « heurte » le port du voile; mais n’ai, pour autant, en aucune manière le sentiment d’être « raciste ». C’est évidemment un sujet (de société) sensible, mais c’est aussi un beau cas dans le domaine de la communication…

A ce moment-là, je n’ai pas encore fait le projet d’en parler ici, sur mon blog. L’idée ne m’en vient qu’un peu plus tard, lecture faite de l’article et du communiqué de l’UCL qui fait la synthèse de l’étude, sans toutefois la donner à lire dans sa version intégrale, ce qui me dérange un peu, mais soit.

L’étude repose apparemment sur un sondage qui aurait été réalisé en deux temps (printemps 2005 et fin 2006) auprès de 313 personnes « représentatives de la société belge » mais qui n’ont toutefois été interrogées qu’en « Belgique francophone ». Soit encore. Notons quand même qu’avec un échantillon de cette taille et à supposer qu’il soit effectivement représentatif, la marge d’erreur tourne autour de 5,5% pour un intervalle de confiance à 95%.

Aussi bien, ce n’est pas là que gît la question qui m’intéresse. C’est dans la lecture et l’interprétation des ordres de grandeur indiqués par les réponses. Commençons par les universitaires qui, constatant que « plus de la moitié des personnes interrogées estiment que le port du voile va à contre-courant de la société moderne et qu’il faudrait l’interdire à certains endroits », en déduisent un peu vite me semble-t-il, chez cette majorité des sondés, une forme d’hostilité ou de mépris à l’égard des personnes qui le portent, bref, « un racisme subtil -basé non sur la race (!?) mais sur le mépris de la nature de certains groupes »- et sur un « sentiment de supériorité culturelle » annonciateurs d’une attitude négative à l’égard du voile.

J’ai un peu le vertige, là… Car enfin, outre que le racisme non basé sur la race, je ne connaissais pas encore, comment considérer que juger qu’il y a des circonstances dans lesquelles le voile devrait être interdit (pour des raisons pratiques ou de sécurité, par exemples) ou qu’il va « à contre-courant de la modernité » (qu’on a parfaitement le droit de ne pas aimer) serait obligatoirement une manifestation d’hostilité?Bas les voiles !

Moins équivoque est la catégorie de ceux que cela dérange « en certains endroits » (37,4%), « dans les lieux publics » (34,3%), « dans la rue » (23,6%), voire même « partout » (19,5%). Retenons que la marge d’erreur, pour un pourcentage de, disons, 35%, est passée à 9,36% au moins et que cette fraction de l’échantillon n’est probablement plus représentative de l’ensemble de la population belge francophone. Il me paraît dès lors pour le moins audacieux de tirer des conclusions sur les « valeurs », la « personnalité » et « l’identité collective » de cette même population, selon qu’elle a une attitude positive ou négative face au voile.

« Le Soir », il fallait s’y attendre, force encore un peu le trait pour que ce soit bon, ça, coco… En pages intérieures, l’article est titré: « Le racisme exclut le voile ». Et souligne par exemple que « plus on valorise l’émancipation individuelle, plus on a tendance à accepter le port du voile ». Et c’est donc comme ça qu’une étude à étiquette scientifique mais à contenu approximatif devient un bon sujet pour la « une »…

Pour terminer, je vous laisse (voir l’illustration)les références de ce petit livre de Chahdortt Djavann, une exilée iranienne qui, au nom des femmes de son pays d’origine – ou plutôt: au nom de toutes les femmes et au nom des droits fondamentaux de l’être humain – plaide notamment en faveur de l’interdiction du port du voile par les filles mineures. Rien n’indique à mon avis qu’elle soit « raciste », cette dame.

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