Rendez-vous au centre-ville, dans ce joli village que j’ai habité, jadis. La rue de Laeken, les vieux quais, le KVS… Le 71 est le bus le plus inconfortable que je connaisse jusqu’ici – la suspension était en option sur ce modèle et la STIB a choisi de faire des économies – mais je ne dois pas lui trouver une place de parking pendant que je bosse, il poursuit sa ronde entre De Brouckère et Delta,  faisant valser les petits vieux qui s’agrippent aux mains courantes. A 10 heures, en été, la plupart d’entre eux sont assis, ça restera marée basse aux urgences.

A l’aller, c’est édenique.

Devant moi il y a deux mamans avec des poussettes et les bambins qui vont avec. Un mignon jaune homme et un joli Mohammed que cornaque une dame voilée sans ostentation, élégante dans sa mise colorée mais stricte. Arrive un troisième carrosse de compète, adroitement piloté par une mama africaine. Le mioche, qui doit avoir dans les trois ans au compteur, rêve à l’évidence d’un petit casse-dalle. Il plonge sa petite main potelée dans le décolleté de sa mère et en sort sans façons le biberon bio  bien caréné, toujours prêt sous la blouse, qu’il entreprend illico de téter au goulot, comme un vrai petit mec.

Et Margot, qui est simple et très sage, imagine que c’est son môme qui adoucit les regards qui convergent. Elle rassied le petit dans sa poussette, puis remet à couvert le joli robert avitailleur. Elle échange quelques mots enjoués avec la dame du Maghreb, pas bégueule, qui la complimente pour le bel appétit du petit homme.

Mon rendez-vous s’est bien passé.

Sur le trajet du retour, c’est un mash-up de Germinal et de L’Assomoir.

Lire la suite »

Ne manquez pas ce soir, à la RTBF télé, « Terre promise« , le documentaire de Luckas Vander Taelen et Pascal Verbeken sur les 500.000 Flamands qui, de 1840 à 1960, ont quitté la Flandre pour la riche Wallonie industrielle, s’y sont installés, intégrés et y ont fait souche. Certains jusqu’à la célébrité parfois: les Cools, les Onkelinx, les Van Cauwenberghe…

Mais ce n’est pas de ceux-là qu’on va vous parler. Pas spécifiquement en tout cas, ceci est un témoignage, pas le Who’s who. En 2007, le journaliste flamand Pascal Verbeken a publié en néerlandais ce remarquable reportage: Arm Wallonië – Een reis door het beloofde land (« Pauvre Wallonie, un voyage en terre promise »).

Ce fut un gros succès: il a été réédité six fois et a obtenu, aux Pays-Bas, le prix M.J Brusse du meilleur livre journalistique. Une récompense prestigieuse dans l’univers néerlandophone, pour la première fois attribuée à un auteur belge. La Terre promise a été publiée en français par Le Castor Astral qui, sous l’impulsion de Francis Dannemark, fait connaître la Flandre et les Flamands aux francophones de Belgique. Depuis Bordeaux, oui…

J’ai lu ce bouquin. Il est en tous points remarquable. L’idée en est venue à Verbeken par le souvenir d’un autre, publié pour la première fois en 1901 par Auguste de Winne: A travers les Flandres. Natif de Ninove, de Winne a été le rédacteur-en-chef du journal socialiste Le Peuple au temps de sa splendeur. C’était un portrait de la pauvre Flandre de l’époque, celle qui a connu de vraies famines. Scènes d’apocalypse que l’on découvre par larges extraits à la fin de La terre promise (pp. 269 à 316).

Cinq cent mille de ces Flamands miséreux ont « émigré » vers la Wallonie industrielle, pour trimer – et mourir souvent, de grisou ou de silicose, dans ses charbonnages et dans ses usines, avant les Italiens dont je vous parlais l’autre jour. En 1966, pour la première fois, le nombre de chômeurs wallons a dépassé celui des chômeurs flamands.

Avec sa moto, Pascal Verbeken a sillonné la pauvre Wallonie du XXIe siècle. En commençant brièvement par la Wallifornie brabançonne, dans le sillage des BMW arborant sur la lunette arrière Baby aan boord pour plonger ensuite dans les quartiers les plus déshérités de La Louvière ou de Seraing, les quartiers des Flamands, comme le Hocquet à La Louvière, La Docherie à Marchienne-au-Pont ou la rue du Molinay, à Seraing, qui sont aujourd’hui ceux des plus récents immigrés, après avoir été ceux des Italiens, des Polonais, des Grecs, des Turcs… Au passage, un long entretien qu’il a eu avec Gaston Onkelinx, le papa de Laurette, vaut assurément le détour.

Mon ami José Fontaine, régionaliste convaincu comme chacun sait, a dit de ce livre qu’il était un des plus sûrs qu’on ait écrit sur sa chère Wallonie. Et je le crois volontiers. L’émission de ce soir a déjà été présentée à la VRT, mais elle m’a échappé. Je la regarderai ce soir. Je crois pouvoir vous recommander de faire comme moi. Et de vous procurer ce bouquin dont je gage qu’il vous donnera à penser sur ce curieux pays qui est le nôtre, sans rien prêcher, mais avec un vrai regard d’Homme. Le journalisme d’auteur comme on l’aime ici.

Màj: José Fontaine, qui réagit à la vitesse de l’éclair, me signale que la VRT diffuse également ce soir, sur la Eén, à 20h40 (donc avant Terre promise), un autre reportage sur la Wallonie, de Julien Vrebos cette fois.

2e Màj: L’ayant vu maintenant, je me dis que c’est un film qui laisse des traces. Car c’est une histoire d’amour, au fond. D’amour des gens. Un regard d’artiste sans lequel il n’est pas de grand journalisme.

Finalement, ce ne sont pas les glauques tribulations d’un quidam dans les bordels de Patpong qui m’interpellent. Ce n’est pas non plus que cet homme assouvisse son fantasme d’en étaler la chronique dans un bouquin au statut ambigu – roman autobiographique? Autobiographie romancée? On se console comme on peut du mal-être qu’on endure, tant qu’on n’enfreint aucune règle de droit. Et la morale, c’est personnel.

Mais il y a la dignité de la fonction qu’on assume. Et les qualités requises pour la remplir.

On attendait donc Frédéric Mitterrand  à l’oral, face à Laurence Ferrari, sur TF1. Du bout des lèvres, il a reconnu des « erreurs ». De tout son être, il a montré sa fragilité. Pour un écrivain, ç’eût été acceptable. Pour un ministre de la République, c’était pitoyable. Je n’accuse pas l’homme, désespérément seul en face de ses faiblesses. Mais j’ai vu un ministre, manifestement hors d’état d’assumer la charge qui lui est confiée.

Une heure avant, nous en causions sur Bel RTL, « sans langue de bois ». Avec Frédéric Cauderlier, Alain Raviart, Michel Henrion et Mehmet Koksal. Sans doute aurions-nous été meilleurs et plus pertinents, une heure plus tard. Je crois pour ma part que pour conserver son honneur d’écrivain, il devait s’effacer. Et que pour le bien de la République et pour la dignité de son gouvernement, il fallait ne pas le nommer.

Vu d’ici, le reste – tout le reste -, n’est que gesticulation de nains politiques.

Je crois qu’on peut reconnaître au Mouvement réformateur le mérite d’être le premier parti francophone à avoir osé une réflexion d’ensemble vraiment actuelle – et des propositions – sur la délicate question des différences culturelles au sein de la société. Cette question se pose de manière parfois pressante à de multiples endroits, comme chacun peut le voir: dans les écoles; dans les administrations; au parlement; dans la rue; et jusque dans les familles. Il y a la question du voile islamique, bien sûr. Mais pas seulement. Loin de là. Le débat est beaucoup plus large et engage en réalité le fondement même de la société dont nous faisons partie et dans laquelle, pour bien faire, chacun doit pouvoir trouver sa place, « se sentir bien ».

Lire la suite »

C’est à la fois viscéral et raisonné: je n’aime pas le voile islamique, pour ce qu’il représente à mes yeux en termes de soumission à un ordre et de domination du mâle. C’est ma conception, mais je ne suis pas en droit de l’imposer à qui que ce soit. J’aimerais que mademoiselle Ozdemir, cette nouvelle élue du cdH, se libère de l’irrationnel au point d’accepter l’idée de pouvoir paraître, un jour, « en cheveux » comme on dit à Bruxelles, et d’affirmer autrement ses convictions. Mais il faut que ce soit sa décision, non l’effet d’un règlement qui n’aurait lieu d’être que pour des raisons impérieuses, de sécurité par exemple.

Lire la suite »

Le manager du club de Tubize a reçu une réprimande, la section sanction (merci à ceux qui m’ont signalé la coquille!) la plus légère de l’Union Belge de foot, pour être monté sur le terrain au cours d’un match, à Genk. Parce que les supporters limbourgeois chantaient avec finesse: « Et les Wallons, et les Wallons c’est du caca-a-a-a ». La preuve:

Image de prévisualisation YouTube
Chic. Raffiné. Très foot d’aujourd’hui, au fond. Ils n’en sont pas à leur coup d’essai, au « Racing Kebab » de Genk (c’est paraît-il comme ça que les autres kops, flamands et wallons fraternellement unis, désignent subtilement ce club très « multiculturel »…)

Lire la suite »

Vous avez vu cette bagarre qui s’est déclenchée entre les « géants » Delhaize et Unilever? Je suis assez d’accord avec News Up!, le nouveau blog d’Auxipresse: intrinsèquement, cela vaut bien plus qu’un tout petit article dans les pages intérieures de nos gazettes.

Parce qu’il y a un problème de fond là-dessous: entre les chaînes de distribution et les marques, la guerre est permanente. Et quand Delhaize se plaint de ce qu’Unilever veuille imposer ses prix et ses « rossignols », à côté de ses produits-phares, il y a peut-être du vrai, mais c’est aussi l’hopital qui se moque de la charité: interrogez les producteurs sur les pressions que subissent leurs marges de la part des grands distributeurs, et ce que ça coûte, une présence dans les linéaires…

Et puis, euh… Il n’y a qu’une catégorie d’intervenants à qui on ne demande jamais un avis dans ce genre de débat: le cochon de client, le consommateur, quoi, vous et moi. Il faut dire que nous sommes bien dociles, nous faisons sagement la file avec nos caddies débordant de produits blancs, de viandes préemballées et de super-promotions.

Enfin, quand je dis »nous », ce n’est pas tout-à-fait vrai. Si Delhaize ne vend plus de Green Ice-Tea, j’irai l’acheter ailleurs, avec le reste, c’est tout. Car pour tous les produits qui me réjouissent les sens et le coeur, j’ai de bonnes petites adresses patiemment accumulées au fil des ans. Des « petits » commerçants fûtés, qui misent sur la qualité plus que sur la quantité. C’est parfois un peu plus cher, mais c’est tellement meilleur, avec un brin de causette en passant à la caisse…

Je ne le savais pas en écrivant ma chronique de mardi, dans la solitude de ma tour d’ivoire, mais toute la page forum du Soir était consacrée par le plus grand des hasards au même sujet que celui que j’avais justement choisi de traiter: ce petit passage de son interview dans lequel Joëlle Milquet revendiquait une plus forte implication des intellectuels dans le débat politique, voire carrément la création d’une « cellule de prospective ». Axel Gosseries (UCL), Bertrand Montulet (FUSL) et Alain Eraly (ULB) sont montés au créneau.

Ce dernier, j’ai eu la chance de le fréquenter, un mardi sur deux notamment, au petit déjeûner qu’organisait Hervé Hasquin avec ses proches conseillers et collaborateurs, quand il présidait le conseil d’administration de l’ULB. Il a ensuite dirigé le cabinet de Hasquin à la Région bruxelloise et préside aujourd’hui la Solvay Business School. C’est un exemple convaincant d’intellectuel et universitaire soucieux d’associer le geste à la parole et de s’impliquer dans la société des mortels ordinaires.

Il n’est pas tendre quand il rappelle que les partis eux-même ne sont pas toujours bien à l’aise avec ces intellos toujours tentés de préférer la raison tout court à la raison politique… Il ne l’est pas plus pour les universités quand il constate crûment que « ce vers quoi la commnauté scientifique est en train d’évoluer, c’est vers un émiettement de connaissances très pointues plutôt que vers une réflexion globale« .

Mais j’en reste pour ma part à l’idée que je défends dans mon propre texte et que je traduis plus sèchement ici:  remettez vos cellules de prospectives, vos trucs et vos machins au vestiaire, Joëlle, cela ne sert qu’à améliorer l’ordinaire de ceux qui y participent. Engagez plutôt quelques bons veilleurs dans vos équipes. Cover what you do best, and link to the rest…

PS: Pour trouver les articles ci-dessus sur le site du Soir, il faut avoir envie, je vous jure!

Relire aussi sur ce blog:

La cour d’appel de Douai a réformé cette décision du tribunal de grande instance de Marcq-en-Baroeul (Lille) dont je vous avais entretenu et qui avait fait grand bruit: la jurisprudence des cours et tribunaux français réaffirme haut et fort que « le mensonge qui ne porte pas sur une qualité essentielle n’est pas un fondement valide pour l’annulation d’un mariage »; et la virginité de l’épouse ne peut être considérée comme « une qualité essentielle » dans son chef… Bienvenue au XXIe siècle, les Ch’tis.

Reste que voilà donc cette pauvre fille « remariée ». En attendant l’issue d’une classique procédure en divorce, je suppose. C’est évidemment regrettable, mais quoi? Se conçoit-il qu’un tribunal civilisé annule un mariage au motif que l’épouse avait menti sur sa virginité?

Hermine est une grande fille sympathique que j’ai connue au Soir, puis à Dimanche Matin où j’étais venu donner un coup de main, alors que j’avais déjà quitté la presse. Une vraie journaliste, de la catégorie « grand reporter du coin de la rue », comme elle se décrit elle-même dans son profil sur Facebook. Et croyez-moi, il y faut du talent. Beaucoup.

Si j’ai bien compris, parce qu’il y a longtemps que je ne l’ai plus vue, elle est devenue prof de morale. Et c’est en cette qualité qu’elle a créé un blog avec ses élèves de 6e primaire. Il est tout neuf, il vient de naître, j’en ai été le 62e lecteur mais, en le parcourant, j’ai pris une claque. Une grosse claque en pleine figure. Les reportages sont réalisés par des enfants de la rue, des petits poulbots de Bruxelles, immergés dans les bandes, celles de « 1030″, « 1140″…, les matricules de quartiers « difficiles ». Ici, c’est l’enfer, écrit Bilal de son quartier.

bilal.jpg

Ce qui interpelle, c’est que c’est eux qui ont voulu écrire, avec « madame Hermine », cette grande blonde qui est une « mécréante » mais qui a été journaliste. Et qui a dû leur apparaître comme la médiatrice qui allait pouvoir les aider à faire entendre leurs cris, dans la langue de ceux à qui ils s’adressent. Des cris de colère, mais aussi et surtout des appels à l’aide.

Ils s’appellent « les envoyés spéciaux« . A première vue pourtant, on les imaginerait plutôt en « correspondants », parce qu’ils parlent du lieu où ils sont nés. A ceci près qu’instinctivement, ils ont compris que ce « lieu » n’est pas vraiment le leur, qu’ils doivent en sortir. Ce n’est pas l’endroit qui les gêne, les rues, les maisons. C’est la violence du quotidien et sa spirale infernale.

Allez-y voir, lisez ce blog et faites le lire. D’abord, vous apprendrez quelque chose sur ce qui se passe tout près de chez vous, sur ce qui circule dans de petites têtes que vous croisez tous les jours. Et puis surtout, quand ils regarderont grimper le compteur qui indique le nombre de leurs visiteurs, ils verront qu’on les lit, qu’on les entend, qu’on les écoute. Qu’on a besoin d’eux pour construire la Cité, que leur voix compte. Qu’ils font partie de la même communauté que nous.

Si vous me lisez, faites passer ce message. Pas le mien, ce n’est pas la peine de me citer, moi, ni « madame Hermine ». Mais eux. Aidez les à faire entendre leurs voix. Donnez leur ainsi un peu de cet espoir qui fait tomber les murs des plus sombres bastilles.

© 2013 On a des choses à se dire Suffusion WordPress theme by Sayontan Sinha