Monsieur le Président de France,

J’étais hier chez Naly, mon bistrot thaï favori à Bruxelles. J’y déjeûnais tranquillement, dans la seule compagnie de quelques journaux, d’une de ces délicieuses soupes bien nourrissantes composées d’un bouillon, de pâtes de riz, de fines tranches de porc laqué et d’herbes odorantes. En feuilletant Libération, j’ai découvert cette rumeur selon laquelle vous penseriez à faire entrer les restes d’Albert Camus au Panthéon.

Je vous en prie, Monsieur le Président et, si besoin en est je vous en conjure : ne faites pas ça !

Sans doute mérite-t-il bien les plus grands honneurs de la République, cet immense écrivain qui reste si proche à tant d’entre nous parce qu’il nous apprit à penser. Il n’y a aucun doute qu’il tiendrait sa place, auprès de Voltaire, Rousseau, Hugo, Zola et Malraux. Mais voyez où il repose, depuis ce jour funeste de l’hiver de soixante…

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Camus est là, Monsieur le Président, il repose paisiblement auprès de sa compagne dans le petit cimetière de Lourmarin et sa matière a fécondé ce bouquet de lavande dont j’ai respiré les effluves et touché les épis, cet automne encore.

L’exiler au Panthéon serait le plus maladroit des hommages. Je veux croire que pour vous, cette idée généreuse ne part que d’un bon sentiment, que peut sans doute expliquer le prochain cinquantenaire de sa disparition. Mais Camus n’a que faire des marbres polis et d’un mausolée à partager avec le petit Bonaparte. Il appartient à la terre et au soleil, et à la pierre brute, laissez-le poursuivre en paix sa méditation sur les ruines de Tipasa qu’il contemple encore, sur l’autre rive de notre commune mer nourricière.

Et tant que j’y pense, laissez aussi mon cher Chateaubriand sur son ilôt, au pied des murs de Saint Malo. C’est bien assez pour les rebelles et les Hommes Révoltés d’avoir à mourir un jour. Ne les châtrons pas en plus à titre posthume, sous les ors dont ils se moquent encore, au-delà de la tombe.

Je vous remercie de votre attention, Monsieur le Président, et vous prie de trouver ici l’assurance de mes sentiments respectueux.

Nicolas Sarkozy au Salon de l'Agriculture: incidentL’incident du week-end, au Salon de l’Agriculture à Paris m’intéresse, non pas pour ce qu’il révèlerait du caractère du petit Nicolas – il vous surprend encore? – mais pour le nouveau désastre qu’il représente en termes « communicationnels ». Je ne vous montre pas la vidéo, vous l’avez sans doute déjà vue, et sinon, il vous suffit de taper « sarkozy » sur YouTube ou Daily Motion pour en trouver des déclinaisons ad nauseam comme en atteste cette illustration d’André Gunthert, qui signe un superbe billet sur son blog de l’EHESS.

C’est une parfaite illustration, me semble-t-il, des mutations en cours dans le domaine de la communication. D’un côté, il y eut la campagne électorale et les premiers « coups » du mandat présidentiel. Des coups de com’ soigneusement préparés et emballés par des pros du message « vertical ». De l’autre, il y a la réalité d’un monsieur qui a son (sale) caractère et ses (mauvaises) manières de lutteur forain.

Il y a vingt ans, dix sulement, peut-être, on n’aurait pas vu la différence. Ou on ne l’aurait devinée qu’à l’occasion, par un trop grand hasard pour transformer une exceptionnelle popularité en toboggan vers le désamour populaire. Aujourd’hui, chaque incartade est enregistrée, publiée, diffusée. Et l’écart se creuse entre l’image de soi voulue par le président (un type « nature », au parler vrai, proche des gens, plein de bon sens et de bonne volonté) et l’image qu’il projette effectivement sur l’écran des consciences citoyennes, le produit de son « style »: petit roquet agressif incapable de réprimer ses pulsions et de faire plier sa nature devant son « surmoi » présidentiel.

Même à droite, on lui reproche désormais ses fautes de style et son manque de goût, typiques du « parvenu ». On ne lui en veut pas d’être ce qu’il est – à la limite, c’est probablement un peu pour ce qu’il est qu’il fut élu -; on lui fait procès d’être inapte à le cacher. De manquer de la maîtrise de soi et de la dignité qui seyent à la fonction.

Souvenez-vous de Fabius (je n’aime pas trop ses postures, mais ça n’a rien à voir): dans un débat télévisé, alors qu’il était à Matignon, c’est Chirac je crois qui l’avait plutôt rudement pris à partie. Au lieu d’accepter le combat de rue, il eut cette réplique savamment offusquée: « Voyons, c’est au Premier ministre de la France que vous parlez! »

Pas de ça chez Sarko. Son langage à lui, c’est: « Casse-toi, pauvre con! »

C’était peut-être aussi (qui sait?) l’impulsion première de Fabius, dans ce débat. Si c’est bien le cas, c’est qu’il était alors mieux formé, lui, à réprimer ses pulsions pour se couler dans la fonction, pour le plus grand bien de sa stature.

En cela, Sarkozy est bien de ce temps. Les instincts ont la cote. Les pulsions aussi. Les « psys » nous dépeignent savamment les ravages de leur répression. On en appelle à Dionysos, contre cet emmerdeur d’Apollon. Au volant, dans les stades, dans nos comportements, nous embrayons. La terre, la tribu et jusqu’à leurs symboles tatoués aux encres synthétiques sur les peaux adolescentes ou immatures reviennent en force, dans un élan qui me paraît sinistrement régressif vers les états primitifs, bruts de décoffrage. D’avant la civilisation.

Comment se fait-il alors que le président s’enfonce dans les sondages au profit du lisse et discret Fillon? Il faut croire que, quelque part, ils n’aiment pas vraiment cette époque. Ou qu’ils en devinent les risques. Il faut croire qu’ils souhaitent peut-être qu’on leur indique où sont les limites. Peut-être ont-il quand même comme une sourde nostalgie d’un surmoi minimal?

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