Une opération fascinante à observer est en cours: la tentative du vieil establishment national de sauver ce qu’il croit pouvoir encore préserver. L’ancienne Belgique. Celle de papa. Celle dont Gaston Eyskens avait établi l’acte de décès, le 18 février 1970. Y arrivera-t-il? On ne peut l’exclure tout-à-fait. Nous entrons ainsi en finale de la partie d’échecs qui se joue depuis la fin de la première guerre mondiale entre le mouvement flamand et l’Etat belge.

C’est une métaphore, elle a ses limites, mais elle est tentante: le camp des noirs est à l’attaque et menace de mener à dame un pion (la N-VA) soutenu par une pièce mineure (le CD&V). Pour défendre leur roi, les blancs n’ont plus qu’une tour (le « front » francophone mené par le PS de Di Rupo). Celle-ci donne des échecs à répétition mais elle ne peut plus mater car le roi blanc est incapable de lui prêter son concours: il doit rester à proximité du pion noir pour empêcher sa promotion. Il joue la nulle (un nouveau compromis « à la belge ») et… la pendule. Le zeitnot menace en effet les noirs: six mois sans gouvernement, c’est déjà presque trop pour les marchés financiers.

L’arbitre (Vande Lanotte) recommande aux adversaires de s’accorder sur un partage du point. Les noirs accepteront-ils ou misent-ils encore sur la victoire?

Théo Lefèvre, bien oublié aujourd’hui, a dit un jour de la politique belge qu’elle se caractérisait par l’affrontement de trois partis conservateurs: les sociaux-chrétiens, les socialistes et les libéraux. Ils sont huit aujourd’hui et ça change la donne. Elle est beaucoup plus compliquée. Le mouvement flamand n’est plus ce pion fou qu’on pouvait laisser batifoler derrière les lignes. C’est une pièce majeure du camp noir, maintenant…

Laissons-là cette plaisante métaphore. Elle a ses vertus pédagogiques mais aussi ses limites, bien sûr.

Fondamentalement, nous n’en assistons pas moins à la vieille technique stratégique qui consiste à isoler le pion menaçant pour conclure sur une nullité dont on sait seulement qu’elle ouvrira sur une nouvelle partie. La décision dépend depuis toujours du fou de cases blanches, le CD&V, autrefois bien plus fort – c’était une dame, au centre de l’échiquier . L’indécision est telle que le public a déserté la salle. Il est au bar, en attendant que ça se passe. Un peu inquiet quand même…

Je ne répéterai pas ici ce que j’ai dit déjà à plusieurs reprises. Cette partie n’amuse plus personne et pendant qu’on la joue ad nauseam, la situation se dégrade.

Le match entamé en 1970 doit être arrêté. Il faut changer les règles pour pouvoir refaire de la politique, au sens noble du terme. Cela passe par l’intégration du mouvement flamand et de la réalité nouvelle qu’il induit dans le système belge. Celui-ci a bien réussi à intégrer le mouvement socialiste, au prix du suffrage universel (vous souvenez-vous qu’avant 14, les communes à majorité socialiste restaient sans bourgmestre nommé par le roi?). Pourquoi n’intégrerait-il pas le mouvement flamand, au prix d’une réforme copernicienne de l’Etat? La meilleure façon de contrer un gambit, c’est souvent de l’accepter.

En dépit de tous les bons vœux échangés il y a presque 365 jours maintenant, ce ne fut pas une bonne année.  Il faudra les formuler plus soigneusement cette fois-ci.

Je ne parle bien sûr pas de nos années « privées ». Là, ça va, ça vient, comme le vent nous pousse. Non, je parle de la vie « publique », évidemment. La politique au sens le plus large. Pas seulement l’interminable soap que constitue la réforme de l’Etat. Qui n’en est pas moins au cœur du problème.

Au fait, c’est quoi, le problème?

Le même depuis 180 ans: le refus obstiné de regarder la réalité en face.

Et c’est quoi, la réalité?

La réalité, c’est que nous n’avons jusqu’ici jamais été foutus d’organiser des règles du jeu acceptables par tout le monde. Et ça remonte loin. A 1789, au moins, quand les révolutions brabançonne et liégeoise – et du duché de Bouillon en 1795, faudrait pas l’oublier! – se firent écraser par les troupes autrichiennes – et françaises, pour ce qui est de la « République bouillonnaise ».

A l’époque, nous n’étions pas divisés entre Flamands et Wallons, mais entre cagots ultramontains et libres-penseurs. Si la Belgique est finalement née en 1830, c’est parce que ces ennemis-là ont conclu un « compromis à la belge » pour gérer ensemble et à tour de rôle un nouvel Etat moins hétéroclite que le grand royaume des Pays-Bas.

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Il n’y a rien de surprenant, pas le moindre petit scoop, mais elle mérite d’être lue avec attention, l’intervention de Bart De Wever à Namur, au Cercle de Wallonie. En voici le texte intégral, publié sur le blog de Sans langue de bois.

Son analyse de la situation me paraît impeccable. En gros, c’est aussi la mienne comme vous pourrez vous en rendre compte, si vous ne le savez pas encore, en lisant mon livre dont le manuscrit est chez son éditeur, à Paris. Là où nous divergeons, c’est sur la façon d’en sortir.

La question du jour est de savoir si on va pouvoir former un gouvernement. Mon souci, c’est que l’accord communautaire qu’il faudra conclure en préalable sera en tout état de cause un mauvais accord provisoire, une nouvelle rustine collée sur une chambre à air qui a plus que fait son temps. Quarante ans après le constat fait par Gaston Eyskens que l’Etat unitaire était dépassé par les faits, la société politique n’est pas encore arrivée à déterminer par quoi il convient de le remplacer pour que ses fonctions soient assurées.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. J’y reviendrai forcément.

Le pilonnage médiatique, spécialistes et politologues affiliés entendus, a commencé très tôt: la note De Wever, en français, c’est du « caca ». Disent-ils. Le jugement a été prononcé si tôt après qu’elle ait été communiquée qu’on peut raisonnablement penser qu’il avait déjà été décidé auparavant. Le soldat De Wever doit être troué de balles francophones.

Ce qui reste mystérieux, c’est le plan stratégique qu’il y a là derrière. S’il y en a un autre que l’impossibilité radicale qu’il y avait, pour l’Olivier rose, de reconnaître implicitement mais sûrement qu’il s’était planté en merdoyant dans le vague depuis près de quatre mois.

Je n’aime pas cette note De Wever, même si je reste admiratif devant l’habileté manœuvrière de son auteur. Je pense qu’elle ne préconise qu’un avatar, probablement ultime, un dernier sursaut des méthodes Eyskens (Gaston), Tindemans, Martens, Dehaene, Verhofstadt, de réformer l’Etat belge.  J’étais néanmoins disposé à m’y résigner, pour ce que j’ai à en dire et dont les princes qui nous gouvernent se fichent éperdument, au nom de la politique considérée comme l’art de ce qui est possible. Je ne devrai peut-être ou probablement pas m’imposer cette peine. La loi immuable de la politique considérée comme une gesticulation partisane me l’épargnera.

Quant à savoir ce qui en sortira…

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Le fameux plan B d’Elio Di Rupo, moi, il me laisse perplexe. Bien sûr, le président du PS a mis des gants et précisé qu’il ne servirait que si les Flamands décidaient de créer la République de Flandre. Mais c’est tout aussi farfelu: on n’a jamais vu une région majoritaire faire sécession et les chances – ou risques – de voir se concrétiser ce scénario sont nulles, ou à peu près.

Tous les Flamands le savent, évidemment, et ils observent ça avec étonnement. Sévérité parfois: le tout jeune président du CD&V a décrété que ce n’était pas digne d’un futur premier ministre. Bah, en son temps, Leterme avait fait pire, non?

N’empêche. A quoi cela sert-il?

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Monsieur le Président,

Je vous fais cette lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps

Quoique francophone, je suis de ceux qui pensent que vous êtes un homme honnête et sincère, avec vos qualités et vos défauts. Comme moi. Vous poursuivez des objectifs politiques qui ne sont pas les miens. Je veux essentiellement parler là de l’indépendance de la Flandre. J’ai toutefois bien compris qu’il s’agissait pour vous d’un idéal dont vous savez qu’il ne pourra éventuellement être approché, un jour, que dans le cadre d’une Europe unie.

C’est votre choix.

En attendant, hic et nunc, nous sommes vous et moi citoyens d’un Etat que vous n’aimez pas et dont les citoyens vous ont conféré une légitimité électorale, certes relative, mais qu’aucune autre ne surpasse aujourd’hui puisque vous êtes à la tête du parti qui a obtenu le plus grand nombre de suffrages.

Fort bien.

Vous avez ainsi la responsabilité morale de faire en sorte que ce pays soit gouverné. Cela ne dépend évidemment pas que de vous. Mais sans vous, ce ne sera pas possible, à moins de considérer que les Flamands ont « mal voté » le 13 juin dernier et qu’il convient de les rappeler aux urnes, dans l’espoir (probablement illusoire?) qu’ils changent d’avis.

Vous devez donc rassembler une majorité. Une large majorité car on ne peut pas vous demander de mener une politique si différente de celle pour laquelle vous avez été élu qu’elle fasse l’impasse sur toute réforme de l’Etat.

Nous y voilà.

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En 1790, les troupes autrichiennes vinrent facilement à bout de la révolution brabançonne qui, sous la conduite de Van der Noot, avait débouché sur la constitution d’éphémères « Etats belgiques unis« , une confédération de onze provinces des Pays-Bas autrichiens voulue par les conservateurs. L’année suivante elles matèrent la révolution liégeoise qui était, pour sa part, animée par le courant démocratique.

Si la Belgique parvint à se détacher du royaume des Pays-Bas en 1830, ce fut pour diverses raisons dont la moins importante n’était pas l’union conclue entre les catholiques conservateurs et les démocrates libéraux qui, en 1828, avaient scellé une alliance « unioniste » qui inspira la devise du nouvel Etat: « l’union fait la force ». Ce fut en quelque sorte la première manifestation de « la Belgique des pactes », une préfiguration d’un concept de science politique formalisé au XXe siècle par Arend Lijphart pour décrire des systèmes politiques comme ceux de la Belgique, évidemment, mais aussi des Pays-Bas, de la Suisse ou de l’Autriche: la consociational democracy, ou « démocratie de pacification ».

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Je peux me tromper car je n’ai plus de ligne directe vers les états-majors de partis mais il me semble qu’en cette fin de week-end, au 112e jour de crise, on arrive enfin à un tournant intéressant dans cette interminable guerre de position.

D’abord, il y a eu la préparation d’artillerie des francophones de la majorité putative. Grosse interview de Magnette dans De Standaard, présence massive au Zevende Dag et subsidiairement à Mise au Point pour le moral des troupes. Envoi d’obus à fragmentation (du camp adverse): on assure qu’on est à deux doigts d’un accord (le procédé est connu), c’est à la N-VA d’annoncer la couleur et d’avancer la preuve qu’elle est capable de conclure un compromis.

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Bonne fête, Wallonie!

Et à vous aussi, Wallonnes et Wallons.

Je ne suis pas vraiment des vôtres, pas plus que je ne suis Flamand, mais il y a bien sûr en moi quelque chose de Wallonie. Quelques gènes qui me viennent de l’un ou l’autre aïeul, une chère  bonne-maman surtout, des souvenirs de vacances et de travail, des rencontres, des amitiés, une franche sympathie pour une terre de bonheurs et de souffrances. Non exclusive.

Mais je ne veux pas former ici de vœux trop précis, te souhaiter ceci ou cela, je ne m’en arroge pas le droit. Je ne suis pas Wallon.

Ce n’est pas un sentiment. C’est un fait. Je ne suis pas Wallon. Cela me prive du droit de te dire ce que tu dois être, ce que tu dois faire. Je ne peux que te souhaiter de pouvoir être et de prospérer à nouveau.

Encore que, « à nouveau », c’est une façon de parler. Wallonie tu n’es devenue que lorsque tu avais déjà commencé à souffrir. Et même, quand ton charbon et ton acier faisaient encore de l’ancienne Belgique la deuxième puissance industrielle du monde, tes enfants ne participaient pas tous au festin. Loin de là. Ils vivaient seulement moins mal que les fils de la « pauvre Flandre » en haillons. Ils avaient le « droit » de trimer dans tes mines et de charger tes hauts-fourneaux pour le compte des Messieurs de Bruxelles. Avec l’aide des émigrés flamands, italiens, polonais, turcs, maghrébins… qui sont aujourd’hui wallons.

Je ne suis pas un de ces Messieurs de Bruxelles, Wallonie. Je ne suis qu’un Bruxellois ordinaire. Ce qui fait que j’ai des liens avec toi comme j’en ai avec la Flandre. Et avec d’autres encore. Je veux les cultiver tous. N’en privilégier aucun. On ne choisit pas un ami contre un autre. On s’efforce de concilier ses amitiés.

Aussi, en ce jour où tu fais la Fête et où tu trinques joyeusement avec nous, je te demanderai quand même quelque chose: écoute ceux qui te disent que tu es d’abord toi. Et que tu n’as pas besoin de t’agrandir dans l’espace en annexant dix-neuf pauvres communes bruxelloises sous couvert de quelque bidule que ce soit, fédération Wallonie-Bruxelles, Wallobrux ou Belgique résiduelle. C’est un ami bruxellois qui te le demande, Wallonie. Sois wallonne et donc fière, sans arrogance. Relève-toi. C’est comme ça que je t’aime, sans arrière-pensée.

Lire aussi:

Claude Thayse: « Trente ans et un basculement? »
Jean-Jacques Viseur: « Oser la carte d’un nouveau nationalisme wallon« 

Pas envie d’écrire sur la rixe qui s’est déclenchée entre le PS et le N-VA. Pas maintenant. C’est trop tôt. C’est trop flou. Entièrement d’accord avec Alain Gerlache qui twittait hier qu’il était bien content de n’être plus journaliste politique…

Nous vivons une situation folle. Elle démontre qu’à l’heure qu’il est, la Belgique politique n’existe plus. Nous sommes dans le Chaos. Il s’organisera tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, mais dans aucun des deux camps, on n’est encore prêt à donner une forme nouvelle à ce qui est devenu l’Informe.

On ne parle plus de BHV, des compétences ou de la loi de financement pour s’échanger ceci ou cela, comme on l’a fait au cours de ces quarante dernières années. On est au cœur du débat, au fond de la crise, de ce moment où le vieux n’arrive pas à mourir et où le neuf ne parvient pas à naître (Gramsci).

C’est un moment fondateur. Il y faut du talent et de l’audace.

Ceux qui sont à la manœuvre n’ont pas encore démontré qu’ils avaient suffisamment et de l’un, et de l’autre.

PS: Je ne suis évidemment pas d’accord avec la solution alternative d’Hugues Dumont (fédéralisme à deux, Flandre et Wallobrux). Elle a toutefois le mérite de montrer ce qui se cache derrière la « fédération » Wallonie-Bruxelles: la lutte entre Flandre et Wallonie pour Bruxelles, sans se soucier des Bruxellois.

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