Entre un débat avec François Heinderyckx et des photos à prendre de Paul Van Himst ou de Ludovic Delory qui dédicaçaient leurs livres, j’ai passé une bonne demi-douzaine d’heures à la Foire du Livre aujourd’hui.

J’aime toujours bien ce rendez-vous annuel avec les bouquins qu’on ne trouve pas toujours aux étals des grandes librairies classiques. Et j’ai une sincère admiration pour ces gens courageux, auteurs et éditeurs, qui s’obstinent à augmenter de leurs contributions l’océan de tout ce qui se publie. Dans la tête, j’ai le chiffre de 30.000 nouveaux bouquins en français chaque année. Comment ne pas rater quelque chose d’important?

L’important est d’ailleurs relatif. C’est personnel. Et c’est ce qui donne son sens à une « foire », comme occasion de faire de nouvelles rencontres.

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Je poursuis à petits pas mon exploration de l’univers du conte et de la nouvelle. J’en lis une ou deux par jour – ou plutôt par nuit. Voici une petite sélection de ce qui a particulièrement retenu mon attention depuis la fin octobre. Je les ai choisies dans des recueils différents, qui me paraissent tous recommandables, pour le cas où ça vous donnerait des idées. Attention, c’est parfaitement subjectif…

Anton Tchékhov – La Pharmacienne

41K4DC34TAL._SL500_AA240_On commence fort, avec une nouvelle de jeunesse d’un vrai grand maître du genre. Un récit parfaitement classique du point de vue de la narratologie, si ce n’est que la mécanique est ici inversée: on part d’une situation perturbée – une jeune femme se morfond avec son vieux mari pharmacien – pour y revenir après un espoir déçu, né de l’irruption nocturne de deux galants officiers dans l’officine. La nouvelle tchékhovienne est d’une cruauté clinique.

Dans le recueil: La dame au petit chien et autres nouvelles, Folio n°3266.

Steve Hockensmith – Boniment, bonimenteur

51-xN1C7IBL._SL500_AA240_Fascinante  histoire parfaitement circulaire d’un écrivain relatant un meurtre dont l’issue nous ramène au début du récit. Au-delà de l’anecdote policière, incite à une réflexion sur le jeu trouble qu’il faut jouer pour convaincre le lecteur de poursuivre sa lecture et lui donner le sentiment d’avoir lu un bon, sinon un grand récit. Le tout, c’est d’y croire en l’écrivant.

Dans le très recommandable recueil: Le jour où la mort nous sépare, anthologie des « Mystery Writers of America » composée par Harlan Coben, Livre de poche n°31581.

Qim Monzó – L’éloge

41+FrQ5D2EL._SL500_AA240_L’auteur est catalan et il est déjà, paraît-il, un grand d’Espagne. C’est une parution très récente en traductions française. Toujours grinçant et parfois très déroutant. Cette nouvelle-ci est plus classique: un instantané de la relation qui s’inverse et finit mal entre un écrivain confirmé et un débutant qui se lance grâce à lui.  Une cruauté à la Maupassant dans un style complètement XXIe siècle.

Dans le recueil: Mille crétins, Editions Jacqueline Chambon.

André Baillon – Drame

41rxwaRMfRL._SS500_Une petite chose, pleine d’ironie. Un long billet, peut-être plus qu’une vraie nouvelle. Mais c’est Baillon (Histoire d’une Marie, Zonzon Pépette, Par fil spécial), un auteur belge de l’entre-deux guerres qu’on redécouvre enfin. Et puis aussi, un journaliste, il fut soiriste à La Dernière Heure. L’auteur est chez lui. Il écrit. Sa femme et sa fille font du bruit, trop de bruit et ça le dérange mais il se tait, jusqu’à ce que… La vie de famille n’est pas facile pour tout le monde, surtout quand on s’adonne au home working. Voyez aussi le site de Présence d’André Baillon.

Dans le recueil: Nouvelles belges à l’usagede tous, chez Luc Pire, collection Espace Nord.

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Mis au défi de raconter toute une histoire en six mots, le grand Hemingway a proposé:

For sale: Baby shoes. Never used.

J’ai  trouvé cette anecdote dans des conseils d’écriture formulés sur Copyblogger. Je l’ai racontée à Gaïd. Elle a fait la grimace: « C’est affreux », a-t-elle commenté.

Six mots anodins portent en eux tout un roman. Mais c’est ici au lecteur qu’il revient de l’écrire. Ma femme en a fait une histoire triste, tout comme moi quand je l’ai découverte. Les six mots évoquent une annonce, dans un journal. Que les chaussures de bébé n’aient jamais été portées suggère une triste fatalité périnatale. Mais quand on y réfléchit, d’autres hypothèses sont parfaitement vraisemblables, au choix du lecteur.

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1LLB2C’était hier le rendez-vous annuel des « vétérans » de La Libre. Aucun, quand même, n’a participé à la confection de la « une » illustrée ici, mais La Libre est un long fleuve majestueux, si pas toujours tranquille. Un menu typically Taverne du Passage pour moi: croquettes aux crevettes et filet américain. Un ballon de rouge. Et l’amitié en plat principal.

Ceux de l’année passée étaient presque tous là. Avec en plus Jacques Zeegers, qui était directeur de la rédaction de mon temps, Théo Louis, critique cinématographique, et les jeunots Marie-France Cros, Francis Van de Woestyne et Jean-Paul Duchateau. J’espère que cela fera plaisir à ceux là, qui sont à peu près de la même génération que moi, d’être ici rangés dans les « gamins », on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

J’en ai rencontré trois sur le chemin de la Taverne: André, Marcel et Philippe prenaient un peu d’avance et un apéro moussu à la Mort Subite qui fait toujours face au fantôme de notre vieux journal, sur la Montagne-aux-Herbes Potagères depuis longtemps désertée par Poeltje et Marguerite, généreuses cantinières qui nous désaltéraient tour à tour entre deux éditions. La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel, disait Baudelaire.

Mais celle-ci continue à me plaire. Au moment du départ, après une dernière vraie gueuze à La Rose Blanche, sur la Grand-Place, j’ai poussé la porte de Tropismes. Une aimable libraire m’a mis dans les bras, avec ses commentaires enthousiastes, une pile de recueils de nouvelles. Il n’y manquait – le stock avait achevé de fondre – que celui de l’ami Berenboom, qui flânait par là. On a causé bouquins, et journal. Je reviendrai vagabonder au cœur de ma ville. Promis. Juré.

En anglais, « une nouvelle » se dit, un peu platement, « a short story », tandis que « novel » désigne un « roman ». Il doit donc y avoir plus de relief dans le titre en V.O. de cette chronique de William Boyd que je lis dans sa traduction française: « Une brève histoire de la nouvelle ». Je suppose qu’en anglais, ce doit être un jeu de mots comme: « A Short History of the Short Story ». Soit. Ce n’est apparemment pas la différence la plus marquée entre les deux univers linguistiques. Les yeux fixés sur le sien, Boyd croit pouvoir trouver dans la nature humaine ce qu’il appelle « l’étrange pouvoir de la nouvelle » et, plus prosaïquement, son attrait pour les auteurs de bonne naissance et son succès chez les lecteurs suffisamment talentueux. Ce qui devrait nous surprendre, nous francophones qui la considérons généralement comme un genre mineur. Pour Frédéric Dard, rapporte René Godenne, « une nouvelle, ça se lit aux chiottes ».

Drôle d’idée.

Je viens encore de lire une nouvelle dans un bon bain bien chaud. Hier au soir, j’étais allongé sur mon futon. Tout-à-l’heure, j’élirai peut-être mon cher fauteuil Voltaire. Mais sûrement pas la lunette des cabinets.

Je partage entièrement l’avis de Vincent Engel, selon qui « la lecture d’un recueil de nouvelles est un exercice ardu, réservé (…) aux plus chevronnés des lecteurs ». L’effort est bref, mais d’autant plus intense. La lecture d’un roman est comme une promenade en forêt, au rythme de la marche, éventuellement interrompue par plusieurs arrêts. La nouvelle se lit d’une traite et sa facilité, s’il en est, n’est qu’apparente; c’est un concentré d’émotions qui ne connaît pas la digression et punit la moindre distraction.

Mais quand c’est réussi, ça laisse des traces.

Sources d’inspiration de ce billet et lectures recommandées:

NB: Les quatre nouvelles citées ci-dessus ne constituent absolument pas une sélection raisonnée. Il s’agit simplement de celles que j’ai préférées – pour leur originalité ou leur « longueur en bouche » – parmi la quinzaine de nouvelles que j’ai lues ces jours-ci, au hasard de mes pérégrinations. Les textes de Boyd, Engel et Godenne constituent par contre à mes yeux de bonnes portes d’entrée dans cet univers méconnu. C’est par là que j’y entre, en tout cas.

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