Après une interruption de quelques semaines, je me suis remis à explorer le monde de la nouvelle. Il me semble que de plus en plus d »éditeurs abandonnent petit à petit leur frilosité à l’égard du genre: de plus en plus de recueils paraissent et cela me ravit. Ce sont souvent des traductions car il y a peu encore de vrais nouvellistes parmi les auteurs francophones. Il y en a. Mais ils sont encore loin de constituer la majorité de l’espèce – alors que dans la littérature américaine ou hispanophone par exemple, la plupart des écrivains de fiction sont aussi d’authentiques nouvellistes.
Pourquoi faudrait-il l’excuse d’une publication récente ou d’une imminente commémoration, bref, d’une actualité quelconque, pour parler d’un livre? C’est réducteur, à la fin. Et ce n’est pas comme ça que fonctionne un lecteur.
Le lecteur, il se fout pas mal de l’actualité. Ou plutôt: l’actualité, c’est la sienne, qui n’est pas forcément celle du monde. Il lit ce qu’il trouve, au moment où ça l’intéresse, et il se peut bien que ce soit un essai retrouvé en rangeant sa bibliothèque, ou un vieux roman découvert chez un bouquiniste. C’est ce qui fait l’importance des vrais libraires comme il en existe heureusement encore, et l’inanité relative de la plupart des rubriques littéraires des journaux, exclusivement scotchées aux nouvelles parutions.
Je me suis laissé aller à faire l’emplette de ce bouquin-ci par intérêt pour la confrontation d’un individu ordinaire avec l’Histoire. Comme il peut arriver à tout le monde. Tenez: en mai 40, mon grand-père a entraîné famille et amis dans l’Exode. Il est allé jusqu’à Poitiers, avec un gros camion américain qui fut réquisitionné pendant quelques jours par l’armée française. Il a obtenu de pouvoir le conduire lui-même mais il n’a jamais raconté ce qu’il avait fait, ni ce qu’il avait vu. Maman se souvient seulement que lorsqu’il est revenu, une nuit, la petite fille de huit ans qu’elle était alors a été fort étonnée de constater qu’un papa, ça pleurait aussi. Puis, en juin, ils sont rentrés. En passant la frontière, bon-papa a paraît-il grommelé qu’il avait bien envie d’accrocher, à l’avant du camion, une pancarte sur laquelle il aurait écrit: « Les couillons reviennent ». Légende familiale…
Sébastian Haffner est né dans le camp d’en face, en 1907. Il avait donc deux ans de moins que mon grand-père menuisier. Dans Histoire d’un Allemand, il a raconté sa vie à lui, de 1914 à 1933. Il l’a écrite en 1939, en Angleterre où il s’était réfugié. La guerre a fait avorter le projet éditorial mais quand il est mort, en 1999, on a retrouvé le manuscrit dans ses papiers. Actes Sud en a publié la traduction française, rééditée ensuite en « poche » (Babel, n°653).
Janne a découvert, je ne sais pas comment, un éditeur parisien. Allia. Les Editions Allia. Je n’en avais jamais entendu parler. Vous non plus, je parie. Il est installé au numéro 16 de la rue Charlemagne, dans le IVe arrondissement, entre la rue de Rivoli et la Seine, à hauteur de l’île Saint Louis. C’est une vieille baraque qui paraît anodine, sauf qu’elle ressemble un peu à un décor du père Hugo, le romancier des Misérables. Au rez-de-chaussée, il y a un bar-restaurant qui propose une cuisine « bistro », Le Framboisy. Au 14, juste à côté, il y a le Lycée Charlemagne. Celui-là eut pour élèves Gérard de Nerval, Léon Blum, Jules Renard, Théophile Gautier, Honoré de Balzac…
Gallimard a publié, dans sa collection Quarto, un fort volume de 1.280 pages contenant un choix de quelques romans et de reportages du grand Joseph Kessel. Cela reste une lecture obligatoire, je pense, pour tous les jeunes journalistes qui veulent tâter de l’écrit. Avec le risque évident de les saisir de découragement en même temps que d’admiration: à cette hauteur, le reportage n’est plus tout-à-fait du journalisme, mais déjà de la vraie littérature.
J’ai lu les trois morceaux consacrés à l’Allemagne de 1932 (Les forgerons du malheur, Unterwelt et La marée brune). Quelle vision! Une vision d’artiste en fait, car Kessel ne photographie pas, il peint. Et il le fait à l’instinct, comme il le reconnaîtra lui-même dans une interview à L’Express, en 1969.
Le reporter n’a ainsi pas eu besoin de lire Mein Kampf ou de connaître la suite de l’Histoire pour se laisser inspirer une « répulsion physique » pour le clown névrotique qui subjugua l’Allemagne et lui inculqua sa religion de haine.
Mais, en parallèle, c’est sans doute Unterwelt qui m’a le plus fasciné, un reportage hallucinant dans la pègre berlinoise, une contre-société de voleurs, d’escrocs, de tueurs, finalement plus régulée et presque rassurante, dans le contexte…
Il peut être temps de revenir à Kessel. Au journalisme.
Ils auront fait campagne sans moi, ce week-end. Je n’avais pourtant rien prémédité, c’est la faute à Yanne et à Alexandre: dans la pile de livres arrivés chez eux cette semaine, il y avait un Pieter Aspe en français et en édition de poche: Chaos sur Bruges (« De Midas moorden », en V.O.).
De cet auteur, j’avais déjà lu De zevende kamer en néerlandais mais je ne vais pas faire le malin: je ne le connaissais pas avant qu’une de ses traductrices – qui fréquente de temps en temps ce blog – n’attire mon attention sur lui.
Le Figaro l’a qualifié en 2008 de « Simenon flamand« . Je me méfie toujours des comparaisons de ce genre et, vérification faite, le commissaire Pieter Van In n’a décidément pas grand-chose de commun avec Jules Maigret. Heureusement. Il n’y a qu’un seul Simenon – et un seul Maigret – et c’est très bien ainsi.
Elle était intéressante, mais pas comme je l’attendais, cette rencontre avec Kristien Hemmerechts et Jean-Luc Outers, dimanche matin à la librairie Passa Porta. Ces deux écrivains – une « N » et un « F », comme il se doit dans notre Belgique officiellement bicommunautaire – ont publié la correspondance qu’ils ont entretenue entre le 4 mars 2008 et le 2 juillet 2009. Et ça donne des « Lettres du plat pays« , aux Editions de la Différence.
Quand j’ai vu la couverture du livre dans une vitrine, j’ai souri. « Sacré Yvon, me suis-je dit. Il a fait fort! » C’est le titre: « L’assassinat d’Yvon Toussaint ». Par Yvon Toussaint. Il fallait oser. J’entre dans la librairie et achète l’ouvrage, qui vient de sortir, parce que c’est Yvon, justement. Et en fait, c’est beaucoup plus compliqué et intéressant qu’une crise aiguë de narcissisme.
Il y a au moins deux Yvon Toussaint. Celui qu’on connaît ici, en Belgique et à Paris, le journaliste aujourd’hui retraité, qui fut mon rédacteur-en-chef; et le sénateur haîtien assassiné en 1999, à Port-au-Prince.
Notre Yvon, qui ne connaissait l’autre ni d’Eve, ni d’Adam, a rencontré par hasard son souvenir, en flânant dans les allées de Google. Il en est sorti un vrai grand roman comme je les aime, le meilleur que j’aie lu depuis longtemps.
C’est subjectif? Sans doute. Suis-je influencé par l’affection que j’ai pour Yvon? Je ne pense pas. Il y a quelques années, j’avais acheté Le Manuscrit de la Giudecca et j’étais resté sur le seuil. Je n’avais pas trouvé l’entrée. Ici, je me suis senti chez moi dès la première ligne.
J’ai une grande considération pour Pol Mathil, que j’ai connu dans mes années au Soir et que je vois encore, de loin en loin. Cela ne m’interdit pas de penser que parfois il se trompe, comme dans cette chronique qu’il vient de publier et dans laquelle il s’en prend à Yannick Haenel, dont j’ai moi-même parlé ici, il y a quelques semaines.
Dans Le Monde daté du 6 janvier 1960, ce « fait divers »:
C’est vers 14 h 15 que s’est produit sur la route nationale numéro 5, à vingt quatre kilomètres environ de Sens, entre Champigny sur Yonne et Villeneuve la Guyard, l’accident qui a coûté la vie à Albert Camus. La voiture, une Facel Vega, se dirigeait vers Paris. L’écrivain était à l’avant, à côté du conducteur M. Michel Gallimard. D’après les premiers témoignages, la puissante automobile qui roulait à une très vive allure – 130 kilomètres à l’heure selon certains – a brusquement quitté le milieu de la route, toute droite à cet endroit, pour s’écraser contre un arbre à droite de la chaussée. Sous la violence du choc la voiture s’est disloquée. Une partie du moteur a été retrouvée à gauche de la route, à une vingtaine de mètres, avec la calandre et les phares. Des débris du tableau de bord et des portières ont été projetés dans les champs dans un rayon d’une trentaine de mètres. Le châssis s’est tordu contre l’arbre. D’après les premières constatations de la gendarmerie, l’accident aurait été provoqué par l’éclatement d’un pneu gauche, mais cette version n’est pas encore confirmée. Il n’est pas impossible que le conducteur ait eu un malaise.
Putain de Facel Vega…
Dans L’Express: « Les dernières heures d’Albert Camus«
Je poursuis à petits pas mon exploration de l’univers du conte et de la nouvelle. J’en lis une ou deux par jour – ou plutôt par nuit. Voici une petite sélection de ce qui a particulièrement retenu mon attention depuis la fin octobre. Je les ai choisies dans des recueils différents, qui me paraissent tous recommandables, pour le cas où ça vous donnerait des idées. Attention, c’est parfaitement subjectif…
Anton Tchékhov – La Pharmacienne
On commence fort, avec une nouvelle de jeunesse d’un vrai grand maître du genre. Un récit parfaitement classique du point de vue de la narratologie, si ce n’est que la mécanique est ici inversée: on part d’une situation perturbée – une jeune femme se morfond avec son vieux mari pharmacien – pour y revenir après un espoir déçu, né de l’irruption nocturne de deux galants officiers dans l’officine. La nouvelle tchékhovienne est d’une cruauté clinique.
Dans le recueil: La dame au petit chien et autres nouvelles, Folio n°3266.
Steve Hockensmith – Boniment, bonimenteur
Fascinante histoire parfaitement circulaire d’un écrivain relatant un meurtre dont l’issue nous ramène au début du récit. Au-delà de l’anecdote policière, incite à une réflexion sur le jeu trouble qu’il faut jouer pour convaincre le lecteur de poursuivre sa lecture et lui donner le sentiment d’avoir lu un bon, sinon un grand récit. Le tout, c’est d’y croire en l’écrivant.
Dans le très recommandable recueil: Le jour où la mort nous sépare, anthologie des « Mystery Writers of America » composée par Harlan Coben, Livre de poche n°31581.
Qim Monzó – L’éloge
L’auteur est catalan et il est déjà, paraît-il, un grand d’Espagne. C’est une parution très récente en traductions française. Toujours grinçant et parfois très déroutant. Cette nouvelle-ci est plus classique: un instantané de la relation qui s’inverse et finit mal entre un écrivain confirmé et un débutant qui se lance grâce à lui. Une cruauté à la Maupassant dans un style complètement XXIe siècle.
Dans le recueil: Mille crétins, Editions Jacqueline Chambon.
André Baillon – Drame
Une petite chose, pleine d’ironie. Un long billet, peut-être plus qu’une vraie nouvelle. Mais c’est Baillon (Histoire d’une Marie, Zonzon Pépette, Par fil spécial…), un auteur belge de l’entre-deux guerres qu’on redécouvre enfin. Et puis aussi, un journaliste, il fut soiriste à La Dernière Heure. L’auteur est chez lui. Il écrit. Sa femme et sa fille font du bruit, trop de bruit et ça le dérange mais il se tait, jusqu’à ce que… La vie de famille n’est pas facile pour tout le monde, surtout quand on s’adonne au home working. Voyez aussi le site de Présence d’André Baillon.
Dans le recueil: Nouvelles belges à l’usagede tous, chez Luc Pire, collection Espace Nord.





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