Deux savants, éminents comme ils le sont tous, ont disparu du côté de Groningue, aux Pays-Bas, où ils étaient les hôtes du vieux comte van Dijkstra. Un Français et un Anglais. Deux limiers, fins comme ils le sont évidemment tous aussi, enquêtent sur les lieux, dans un minuscule hameau de Frise pétrifié par le gel. Les héros sont jeunes et fringants. Il y a du suspense et de l’action, on entend claquer des coups de feu et le flic franchouillard se fait même enfermer dans un cul-de-basse-fosse d’où l’extraira son collègue british. C’est un thriller, quoi. Un vieux, composé en 1929 et publié pour la première fois en 1933. Je ne l’aurais sûrement jamais lu si, à Liège, je n’avais fait l’emplette d’un volume de la série « Simenon avant Simenon » (chez Omnibus) repéré dans les rayons de la FNAC.

Quel intérêt, demanderez-vous? Ça dépend de strictement de vous. Comme il n’a dépendu que de moi de consacrer deux heures – d’ailleurs agréables, bien au chaud – à la lecture de ce roman populaire signé Georges Sim, Le chateau des Sables rouges. Pierre Assouline n’en dit pas un mot et ce n’est même pas une lacune dans la monumentale biographie qu’il a consacrée à l’auteur. Ce  n’est pas une œuvre majeure, loin de là. Il m’en reste de bien plus importantes à découvrir et, sous cet angle, j’ai peut-être gaspillé un peu de mon temps. Mais ce n’est qu’un point de vue. Il y en a d’autres.

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C’était aujourd’hui l’attribution du prix Victor Rossel, réservé aux écrivains belges. Il est allé à Caroline De Mulder, que je ne connais pas encore. Et il a donc échappé à Yvon Toussaint, probablement handicapé par son statut d’ancien directeur et rédacteur-en-chef du Soir, auteur d’un formidable roman que je vous ai recommandé au moment de sa sortie. Mais soit.

Ce qui m’intéresse ici, c’est ce concept d’écrivain belge. S’il n’est question que d’une nationalité comme on l’inscrit sur un passeport, il n’a évidemment aucun intérêt. S’il y a autre chose, de quoi s’agit-il?

J’y reviendrai plus tard, une autre fois sans doute. Il faut d’abord voir s’il y a autre chose, s’il y a un contenu à ce concept. Qu’est-ce qu’un écrivain belge? C’est la question que j’ai voulu poser à Jacques De Decker, qui était l’invité du « 11h02″ du Soir. Jacques est lui-même un écrivain. Il est aussi un des rares à faire régulièrement le lien entre les deux hémisphères de la planète belgeoise. Voici sa réponse (vers 4′30″).

Au cœur de celle-ci, il y a évidemment la question de la langue. Y a-t-il quelque chose qui relie par exemple Johan Daisne à Constant Malva? Quelque chose de plus que leur qualité commune de gens de plume. Une belgitude? J’ai lu des livres de l’un et de l’autre mais je n’ai pas la réponse. On pourrait peut-être choisir d’autres exemples, plus éloquents, mais la réponse est ailleurs. Probablement dans le terreau qui a nourri les imaginaires, ce qu’exprime De Decker quand il rappelle, à titre d’exemple, qu’un écrivain belge, flamand ou francophone, vit dans une monarchie qui, fût-elle constitutionnelle, n’est pas tout-à-fait une république.

Il y a aussi et peut-être surtout, ce que Jacques souligne aussi, c’est que jusqu’au début du XXe siècle, les intellectuels flamands – et donc aussi la plupart des écrivains – ont été élevés en français. Emile Verhaeren et Georges Eeckhoud, Suzanne Lilar et Maurice Maeterlinck sont des Flamands. Achille Chavée et Camille Lemonnier sont des Wallons. Et tout ça se sent, tout ça est aisément perceptible dans leurs écrits. Quelque chose les réunissait-il, tous ensemble dans les plis d’un drapeau tricolore?

Les intellectuels flamands d’aujourd’hui sont néerlandophones. De Decker explique que, spontanément, et même s’ils n’ont aucune animosité pour notre « nom de famille » comme rimait Antoine Clesse, ils se ressentent tous flamands, bien plus que belges.

Là est peut-être la source du malaise que nous ressentons aujourd’hui. Je ne pense pas qu’il faille l’imputer aux seuls Flamands. Henri Conscience – qui écrivit en néerlandais son fameux Leeuw van Vlaanderen – était furieusement belgicain. Il fut soutenu par Léopold Ier qui lui fit procurer un emploi aux archives anversoises alors qu’il avait été jeté à la rue par son père, un Français. Mais nous n’avons jamais réussi – ou voulu? – ouvrir les portes de la Belgique pour y accueillir et intégrer la Flandre flamingante (au sens étymologique, qui n’a rien d’agressif).

Il y a donc aujourd’hui une littérature belge d’expression française, et une littérature flamande d’expression néerlandaise. Faites-moi la grâce de considérer que j’ai soigneusement choisi les mots.

Je projetais de vous parler du recueil des chroniques de Labro dans Le Figaro quand un hasard malicieux fit surgir d’une pile de vieux papiers méticuleusement froissés par une coupable indifférence celles que Desproges dédia il y a plus de vingt ans à la haine ordinaire sur l’antenne d’une station périphérique. J’en avais fait l’emplette en des temps plus anciens, cédant sans doute à cette innocente paresse qui consiste à commander le plat du jour au lieu de chercher à la carte ce dont on a vraiment besoin.

Desproges et Labro, me direz-vous, quel rapport? A priori, aucun. Ni dans le ton, ni quant au contenu. Quoique. L’un et l’autre sont chroniqueurs – dans le cas de Desproges, il faut plutôt dire « était » et cet imparfait est un scandale -, ce qui en fait, littéralement, des témoins de leur temps, au moment où il passe. Lieu commun.

De la chronique, Julien Gracq disait qu’elle se distingue de l’histoire par l’absence de souci de synthèse. Je ne crois pourtant pas que cela en fasse un genre mineur. La preuve en est que l’on réédite Desproges, pour ne pas remonter aux Choses vues du père Hugo. Ce qui distingue le chroniqueur qu’on lit encore longtemps après qu’il a disparu se trouve évidemment dans l’intemporalité de son regard sur son temps.

Ce qui, en passant dirait Desproges, devrait rendre rendre prudent l’apprenti-chroniqueur « dont je tairai le nom afin qu’il n’émerge point du légitime anonymat où le maintient son indigence ». Non, non: il m’arrive bien d’avoir des soupçons mais je ne vise personne en particulier.

Mise à jour 15:30, grâce à Thierry Schollier, dédicace à Pamina:

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En Arles, sur la place Nina Berberova près du Rhône, vous trouverez le siège social et la librairie d’Actes Sud, la belle maison d’édition fondée il y a plus de trente ans par Hubert Nyssen et Jean-Philippe Gautier. C’est un lieu inspiré comme je les aime. Délaissant les tables centrales où s’affichaient comme partout les candidats de la rentrée littéraire, j’ai vagabondé dans les rayons périphériques à la recherche des perles rares qui y foisonnent.

J’en suis notamment revenu avec les Œuvres complètes d’Albert Londres, parues chez Arléa en 2007. C’est une compilation des reportages que cet immense journaliste a republiés comme des livres, après qu’ils aient paru dans les journaux qu’il a fréquentés, et souvent quittés en claquant la porte. Comme Le Quotidien qui lui reprocha une « ligne » trop peu enthousiaste sur l’occupation de la Ruhr, en 1923, par les troupes françaises et qu’il honora de cette réplique grandiose que tout journaliste bien né devrait connaître par cœur et être capable de faire sienne quand le commandent les circonstances:

« Messieurs, vous apprendrez à vos dépens qu’un reporter ne connaît qu’une seule ligne:celle du chemin de fer!« 

J’en ai pour des mois à déguster ça.

Je compte bien m’offrir aussi la biographie que Pierre Assouline a consacré à ce monument, quitte à me sentir tout petit devant la statue d’un vrai grand journaliste.

Après une interruption de quelques semaines, je me suis remis à explorer le monde de la nouvelle. Il me semble que de plus en plus d »éditeurs abandonnent petit à petit leur frilosité à l’égard du genre: de plus en plus de recueils paraissent et cela me ravit. Ce sont souvent des traductions car il y a peu encore de vrais nouvellistes parmi les auteurs francophones. Il y en a. Mais ils sont encore loin de constituer la majorité de l’espèce – alors que dans la littérature américaine ou hispanophone par exemple, la plupart des écrivains de fiction sont aussi d’authentiques nouvellistes.

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Pourquoi faudrait-il l’excuse d’une publication récente ou d’une imminente commémoration, bref, d’une actualité quelconque, pour parler d’un livre? C’est réducteur, à la fin. Et ce n’est pas comme ça que fonctionne un lecteur.

Le lecteur, il se fout pas mal de l’actualité. Ou plutôt: l’actualité, c’est la sienne, qui n’est pas forcément celle du monde. Il lit ce qu’il trouve, au moment où ça l’intéresse, et il se peut bien que ce soit un essai retrouvé en rangeant sa bibliothèque, ou un vieux roman découvert chez un bouquiniste. C’est ce qui fait l’importance des vrais libraires comme il en existe heureusement encore, et l’inanité relative de la plupart des rubriques littéraires des journaux, exclusivement scotchées aux nouvelles parutions.

Je me suis laissé aller à faire l’emplette de ce bouquin-ci par intérêt pour la confrontation d’un individu ordinaire avec l’Histoire. Comme il peut arriver à tout le monde. Tenez: en mai 40, mon grand-père a entraîné famille et amis dans l’Exode. Il est allé jusqu’à Poitiers, avec un gros camion américain qui fut réquisitionné pendant quelques jours par l’armée française. Il a obtenu de pouvoir le conduire lui-même mais il n’a jamais raconté ce qu’il avait fait, ni ce qu’il avait vu. Maman se souvient seulement que lorsqu’il est revenu, une nuit, la petite fille de huit ans qu’elle était alors a été fort étonnée de constater qu’un papa, ça pleurait aussi. Puis, en juin, ils sont rentrés. En passant la frontière, bon-papa a paraît-il grommelé qu’il avait bien envie d’accrocher, à l’avant du camion, une pancarte sur laquelle il aurait écrit: « Les couillons reviennent ». Légende familiale…

Sébastian Haffner est né dans le camp d’en face, en 1907. Il avait donc deux ans de moins que mon grand-père menuisier. Dans Histoire d’un Allemand, il a raconté sa vie à lui, de 1914 à 1933. Il l’a écrite en 1939, en Angleterre où il s’était réfugié. La guerre a fait avorter le projet éditorial mais quand il est mort, en 1999, on a retrouvé le manuscrit dans ses papiers. Actes Sud en a publié la traduction française, rééditée ensuite en « poche » (Babel, n°653).

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Editions Allia

Janne a découvert, je ne sais pas comment, un éditeur parisien. Allia. Les Editions Allia. Je n’en avais jamais entendu parler. Vous non plus, je parie. Il est installé au numéro 16 de la rue Charlemagne, dans le IVe arrondissement, entre la rue de Rivoli et la Seine, à hauteur de l’île Saint Louis. C’est une vieille baraque qui paraît anodine, sauf qu’elle ressemble un peu à un décor du père Hugo, le romancier des Misérables. Au rez-de-chaussée, il y a un bar-restaurant qui propose une cuisine « bistro », Le Framboisy. Au 14, juste à côté, il y a le Lycée Charlemagne. Celui-là eut pour élèves Gérard de Nerval, Léon Blum, Jules Renard, Théophile Gautier, Honoré de Balzac…

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Joseph KesselGallimard a publié, dans sa collection Quarto, un fort volume de 1.280 pages  contenant un choix de quelques romans et de reportages du grand Joseph Kessel. Cela reste une lecture obligatoire, je pense, pour tous les jeunes journalistes qui veulent tâter de l’écrit.  Avec le risque évident de les saisir de découragement en même temps que d’admiration: à cette hauteur, le reportage n’est plus tout-à-fait du journalisme, mais déjà de la vraie littérature.

J’ai lu les trois morceaux consacrés à l’Allemagne de 1932 (Les forgerons du malheur, Unterwelt et La marée brune). Quelle vision! Une vision d’artiste en fait, car Kessel ne photographie pas, il peint. Et il le fait à l’instinct, comme il le reconnaîtra lui-même dans une interview à L’Express, en 1969.

Le reporter n’a ainsi pas eu besoin de lire Mein Kampf ou de connaître la suite de l’Histoire pour se laisser inspirer une « répulsion physique » pour le clown névrotique qui subjugua l’Allemagne et lui inculqua sa religion de haine.

Mais, en parallèle, c’est sans doute Unterwelt qui m’a le plus fasciné, un reportage hallucinant dans la pègre berlinoise, une contre-société de voleurs, d’escrocs, de tueurs, finalement plus régulée et presque rassurante, dans le contexte…

Il peut être temps de revenir à Kessel. Au journalisme.

Ils auront fait campagne sans moi, ce week-end. Je n’avais pourtant rien prémédité, c’est la faute à Yanne et à Alexandre: dans la pile de livres arrivés chez eux cette semaine, il y avait un Pieter Aspe en français et en édition de poche: Chaos sur Bruges (« De Midas moorden », en V.O.).

De cet auteur, j’avais déjà lu De zevende kamer en néerlandais mais je ne vais pas faire le malin: je ne le connaissais pas avant qu’une de ses traductrices – qui fréquente de temps en temps ce blog – n’attire mon attention sur lui.

Le Figaro l’a qualifié en 2008 de « Simenon flamand« . Je me méfie toujours des comparaisons de ce genre et, vérification faite, le commissaire Pieter Van In n’a décidément pas grand-chose de commun avec Jules Maigret. Heureusement. Il n’y a qu’un seul Simenon – et un seul Maigret – et c’est très bien ainsi.

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Jean-Luc Outer et Kristien HemmerechtsElle était intéressante, mais pas comme je l’attendais, cette rencontre avec Kristien Hemmerechts et Jean-Luc Outers, dimanche matin à la librairie Passa Porta. Ces deux écrivains – une « N » et un « F », comme il se doit dans notre Belgique officiellement bicommunautaire – ont publié la correspondance qu’ils ont entretenue entre le 4 mars 2008 et le 2 juillet 2009. Et ça donne des « Lettres du plat pays« , aux Editions de la Différence.

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