J’aime bien ce slogan que j’ai relevé sur un blog flamand :

Pour mes lecteurs hors-frontières, et il y en a pas mal, en France surtout (dois-je vraiment traduire? Voici: « Plutôt Belge que nationaliste ») il dénote assez bien, je crois, ce qui est à la fois la force et la faiblesse du sentiment « belgicain » chez nombre de mes compatriotes. Et chez moi…
La « belgitude » est une identité paradoxale pour ceux qui s’en réclament. Elle ne s’appuie pas sur un quelconque « Volksgeist », inconnu chez nous, sauf pour quelques illuminés qui ne connaissent rien à l’Histoire du pays, mais sur une définition en creux. Nous sommes Belges parce que nous ne sommes rien d’autre, c’est tout. Ou plutôt: nous sommes tous des tas d’autres choses, nos identités sont multiples, rarement collectives, jamais uniques.
Ce qui se passe aujourd’hui au sommet (?) de l’Etat est une phase d’alignement sur les errements du monde: des hommes de pouvoir, jaloux d’icelui, s’acharnent à construire des identités nationales parce que c’est un moyen de gouvernement. Comme une religion laïque.
Les « belgicistes » avaient déjà essayé. Au lendemain de la première boucherie mondiale, on a tenté de nous faire accroire que la Belgique venait du fond des âges. Ce bon vieux Jules (César) n’ouvrait-il pas déjà son De Bello Gallico en professant que, de tous les peuples de la Gaule, les Belges étaient les plus braves (horum omnium, fortissimi sunt Belgae)? Allez vérifier dans le texte, si vous ne me croyez pas. Mais ce que personne ne nous a dit, c’est qu’en vantant la bravoure de nos ancêtres Nerviens, Atuatuques, Trévires et autres Morins ou Ménapiens, il les considérait aussi comme les plus cons, parce que restés à l’écart des mollesses de la civilisation…
Préoccupés par la progression du nationalisme flamand dans un Etat même pas séculaire, des historiens réputés (et d’autres qui l’étaient moins) ont ainsi essayé de construire une mythologie belgicaine débutant sous Boduognat et passant plus ou moins par des Clovis, Charlemagne ou Charles-Quint, qui devaient tous avoir quelque idée bien belge derrière la tête pour aboutir en apothéose sur les barricades de 1830 avec l’aide de Jan Breydel, de Pieter De Coninck, des 600 Franchimontois, et des comtes d’Egmont et de Hornes, décapités sur la Grand-Place de Bruxelles par le méchant duc d’Albe. Et confirmation finale par le caporal Trésignies, héros wallon qui ouvrit les écluses de l’Yser flamand sous les balles de l’ennemi qui lui ôtèrent la vie.
Nous n’avons jamais eu d’Etat à nous avant 1830. Nous n’aimons donc pas l’Etat. C’est dans nos gènes. Ils nous interdisent aussi de trop aimer l’Etat belge. Un nationaliste belge, voire même un simple « souverainiste », on n’a jamais vu ça. Sauf au Front dit National, particule de débiles mentaux qui font plus rigoler que s’indigner.
Chez les Flamands, ce n’est pas tout-à-fait la même chose. Le nationalisme belge y est encore plus inconnu car la Belgique a longtemps été étrangère aux Flamands de souche et de base. La Belgique indépendante a longtemps été francophone, et la Flandre « d’en haut » aussi. Question presque purement sociale aux origines, la langue est devenue un enjeu national dans une Belgique où la richesse, le bien-être et la bonne éducation étaient bruxelloise et wallonne, mais surtout francophone.
En un sens, je crois qu’on peut soutenir que nous en sommes là parce que nos grand-pères n’ont jamais eu l’intelligence de procurer à la Flandre « d’en-bas » un autre ascenseur social que la lutte pour l’émancipation nationale. C’est pour ça aussi, sans doute, que cette lutte se présente parfois sous des aspects désagréablement fascisants, à tout le moins autoritaires: l’extrémisme, fût-il de droite, est rarement le fait des nantis, son terreau fermente sur le seuil des exclus.
Le climat politique est détestable en Belgique aujourd’hui. Il est le résultat d’un implacable enchaînement de circonstances. Il peut nous conduire à l’absurde, on ne peut plus le cacher. Et à l’appauvrissement moral, intellectuel et matériel des dix millions d’humains qui habitent sur ces trente mille et quelques kilomètres carrés situés entre la mer du Nord, les Pays-Bas, l’Allemagne, le Grand-Duché de Luxembourg et la France. L’appauvrissement moral et intellectuel a déjà commencé. Le niveau du débat (?) politique en cours est emblématique à cet égard.
Et nous ne réagissons pas? Ben non. Nous restons là, sans rien faire? Ben oui… Dimanche, des braves gens vont manifester dans la capitale. Ce sera émotionnel, comme toute manif. Mais sentimental surtout. Probablement très peu politique. Ils seront nombreux, j’espère. Mais il y aura probablement beaucoup plus de Wallons et de Bruxellois francophones que de Flamands. Qui ne comprendront peut-être pas que dans un ménage, il faut être deux. Qu’il est peut-être déjà trop tard pour reconstruire une identité belge, même en creux. Et, surtout, que ce n’est pas en faisant de la politique comme ils en font, que ceux dont c’est le métier y arriveront.
Manifester, c’est bien. Mais s’il n’y a pas de proposition, de projet derrière, ça ne sert à rien.
Mais il me réchauffe quand même un peu le coeur et l’esprit, ce slogan flamand qui me dit que je ne suis pas tout seul à penser comme moi! Plutôt Belge que nationaliste…