Allez, comme vous êtes sages, je vous raconte encore une histoire… ;-)

Elle est vieille de trente ans, mais c’est forcé. Il faut que joue la prescription, pour pouvoir raconter des histoires qui se sont déroulées en off.

J’aime bien vous raconter des histoires. C’est peut-être l’âge, bien sûr, qui m’incite à égrener ainsi des souvenirs – vous me préviendrez quand je commencerai à radoter… – mais celle-ci me revient en lisant les journaux qui essaient désespérément de grappiller quelques infos sur la progression – ou la stagnation – de la mission de préformation d’Elio Di Rupo. Dans De Standaard, ce matin, on sent bien ainsi que la tension croît aux confidences distillées par quelques participants aux discussions.

Et c’est toujours comme ça que ça se passe.

En juillet 81, Mark Eyskens était premier ministre d’un gouvernement de sociaux-chrétiens et de socialistes. On était en pleine crise de la sidérurgie wallonne, la situation budgétaire était désastreuse et le franc sous pression. En mars, Wilfried Martens avait échoué à faire approuver son « plan d’urgence » et avait démissionné. Avant de partir en vacances, le gouvernement Eyskens devait élaborer un budget.

Moi, j’étais alors journaliste politique à La Libre Belgique, avec Guy Daloze comme chef de service. Et je devais suivre ces travaux budgétaires qui ennuyaient tout le monde à la rédaction. C’est pourtant une matière aussi passionnante qu’essentielle. Mais elle est complexe et rébarbative, surtout pour des journalistes qui sont rarement très à l’aise devant les alignements de chiffres…

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Pourquoi faudrait-il l’excuse d’une publication récente ou d’une imminente commémoration, bref, d’une actualité quelconque, pour parler d’un livre? C’est réducteur, à la fin. Et ce n’est pas comme ça que fonctionne un lecteur.

Le lecteur, il se fout pas mal de l’actualité. Ou plutôt: l’actualité, c’est la sienne, qui n’est pas forcément celle du monde. Il lit ce qu’il trouve, au moment où ça l’intéresse, et il se peut bien que ce soit un essai retrouvé en rangeant sa bibliothèque, ou un vieux roman découvert chez un bouquiniste. C’est ce qui fait l’importance des vrais libraires comme il en existe heureusement encore, et l’inanité relative de la plupart des rubriques littéraires des journaux, exclusivement scotchées aux nouvelles parutions.

Je me suis laissé aller à faire l’emplette de ce bouquin-ci par intérêt pour la confrontation d’un individu ordinaire avec l’Histoire. Comme il peut arriver à tout le monde. Tenez: en mai 40, mon grand-père a entraîné famille et amis dans l’Exode. Il est allé jusqu’à Poitiers, avec un gros camion américain qui fut réquisitionné pendant quelques jours par l’armée française. Il a obtenu de pouvoir le conduire lui-même mais il n’a jamais raconté ce qu’il avait fait, ni ce qu’il avait vu. Maman se souvient seulement que lorsqu’il est revenu, une nuit, la petite fille de huit ans qu’elle était alors a été fort étonnée de constater qu’un papa, ça pleurait aussi. Puis, en juin, ils sont rentrés. En passant la frontière, bon-papa a paraît-il grommelé qu’il avait bien envie d’accrocher, à l’avant du camion, une pancarte sur laquelle il aurait écrit: « Les couillons reviennent ». Légende familiale…

Sébastian Haffner est né dans le camp d’en face, en 1907. Il avait donc deux ans de moins que mon grand-père menuisier. Dans Histoire d’un Allemand, il a raconté sa vie à lui, de 1914 à 1933. Il l’a écrite en 1939, en Angleterre où il s’était réfugié. La guerre a fait avorter le projet éditorial mais quand il est mort, en 1999, on a retrouvé le manuscrit dans ses papiers. Actes Sud en a publié la traduction française, rééditée ensuite en « poche » (Babel, n°653).

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J’ai une grande considération pour Pol Mathil, que j’ai connu dans mes années au Soir et que je vois encore, de loin en loin. Cela ne m’interdit pas de penser que parfois il se trompe, comme dans cette chronique qu’il vient de publier et dans laquelle il s’en prend à Yannick Haenel, dont j’ai moi-même parlé ici, il y a quelques semaines.

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1KarskiIl me chaut fort peu qu’un prix littéraire ait été attribué à Yannick Haenel pour son Jan Karski. Ce n’est pas pour ça que j’ai acheté et lu ce livre admirable, mais pour ce que m’en disait Krzysztof Pomian, la semaine passée entre deux dim sum: « Je le fais très rarement, parce que je trouve ça un peu vain, mais là, j’ai envoyé un petit mot à l’auteur pour lui dire l’admiration que j’avais pour son travail« .

C’est un roman, annonce la couverture. En fait, c’est probablement plus compliqué, à moins de ne voir dans le roman que  la plus résiduelle des catégories résiduelles, le réceptacle de tout ce qui n’est pas autre chose.Mais quoi qu’il en soit, c’est de la grande littérature.

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Dans le secteur culturel, le monde du livre et de l’édition est probablement moins menacé par la « révolution numérique » que ne le sont les majors du disque ou la presse d’information générale. Je ne suis même pas loin de penser – comme d’autres bien avant moi – qu’il peut y gagner.

S’il s’adapte…

Le milieu est conservateur. Frileux parfois (souvent?) Mais il a ses éclaireurs. Il y a quelques jours, je vous ai ainsi parlé de Paulo Coelho. Il y a quelques heures, je discutais avec André Versaille, que j’ai pu contacter grâce à un de ses auteurs que j’ai la chance de fréquenter: l’historien Elie Barnavi, directeur scientifique du Musée de l’Europe.

André Versaille, c’est – c’était – Complexe. Les éditions. Une histoire brillantissime qui finit mal, fatalité des armes, voyez ce qu’en dit Pierre Assouline. Mais l’homme a rebondi. Il a relancé une nouvelle maison d’édition à Bruxelles, actuellement logée dans un décor qui m’a fait plonger dans la scène inaugurale de « Popaïne et vieux tableaux », du génial Tillieux. J’aurais pu dire aussi de Simenon: un centre d’entreprises de la SDRB, logé dans un ancien bâtiment industriel, à l’angle du boulevard de Nieuport et de la rue Antoine Dansaert.

Voilà pour l’ambiance. Mais mon propos, ici, c’est ça, par exemple:

Image de prévisualisation YouTube

En juin, André Versaille Editeur publiait un ouvrage de Jean-Marie Brohm sur les JO de 1936. Sur son site, cette vidéo amateur avec interview de l’auteur, uploadée sur YouTube et Daily Motion.

Pas parfaite la vidéo. Le site non plus d’ailleurs. André Versaille le sait, une nouvelle version arrive bientôt. Mais peu importe. C’est la démarche qui compte et elle surprend très agréablement: cet éditeur-là a compris que la révolution est en marche et qu’elle sera profitable à ceux qui sauront l’apprivoiser.

J’y reviendrai. Dans quelques jours, l’éditeur publie un nouvel opus d’Elie, que je suis occupé à déguster en primeur, par faveur spéciale de l’auteur: « L’Europe frigide« .  Je vous le commenterai. Et vous montrerai la vidéo qui va sortir sur YouTube…

J’aime bien ce slogan que j’ai relevé sur un blog flamand :

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Pour mes lecteurs hors-frontières, et il y en a pas mal, en France surtout (dois-je vraiment traduire? Voici: « Plutôt Belge que nationaliste ») il dénote assez bien, je crois, ce qui est à la fois la force et la faiblesse du sentiment « belgicain » chez nombre de mes compatriotes. Et chez moi…

La « belgitude » est une identité paradoxale pour ceux qui s’en réclament. Elle ne s’appuie pas sur un quelconque « Volksgeist », inconnu chez nous, sauf pour quelques illuminés qui ne connaissent rien à l’Histoire du pays, mais sur une définition en creux. Nous sommes Belges parce que nous ne sommes rien d’autre, c’est tout. Ou plutôt: nous sommes tous des tas d’autres choses, nos identités sont multiples, rarement collectives, jamais uniques.

Ce qui se passe aujourd’hui au sommet (?) de l’Etat est une phase d’alignement sur les errements du monde: des hommes de pouvoir, jaloux d’icelui, s’acharnent à construire des identités nationales parce que c’est un moyen de gouvernement. Comme une religion laïque.

Les « belgicistes » avaient déjà essayé. Au lendemain de la première boucherie mondiale, on a tenté de nous faire accroire que la Belgique venait du fond des âges. Ce bon vieux Jules (César) n’ouvrait-il pas déjà son De Bello Gallico en professant que, de tous les peuples de la Gaule, les Belges étaient les plus braves (horum omnium, fortissimi sunt Belgae)? Allez vérifier dans le texte, si vous ne me croyez pas. Mais ce que personne ne nous a dit, c’est qu’en vantant la bravoure de nos ancêtres Nerviens, Atuatuques, Trévires et autres Morins ou Ménapiens, il les considérait aussi comme les plus cons, parce que restés à l’écart des mollesses de la civilisation…

Préoccupés par la progression du nationalisme flamand dans un Etat même pas séculaire, des historiens réputés (et d’autres qui l’étaient moins) ont ainsi essayé de construire une mythologie belgicaine débutant sous Boduognat et passant plus ou moins par des Clovis, Charlemagne ou Charles-Quint, qui devaient tous avoir quelque idée bien belge derrière la tête pour aboutir en apothéose sur les barricades de 1830 avec l’aide de Jan Breydel, de Pieter De Coninck, des 600 Franchimontois, et des comtes d’Egmont et de Hornes, décapités sur la Grand-Place de Bruxelles par le méchant duc d’Albe. Et confirmation finale par le caporal Trésignies, héros wallon qui ouvrit les écluses de l’Yser flamand sous les balles de l’ennemi qui lui ôtèrent la vie.
Nous n’avons jamais eu d’Etat à nous avant 1830. Nous n’aimons donc pas l’Etat. C’est dans nos gènes. Ils nous interdisent aussi de trop aimer l’Etat belge. Un nationaliste belge, voire même un simple « souverainiste », on n’a jamais vu ça. Sauf au Front dit National, particule de débiles mentaux qui font plus rigoler que s’indigner.

Chez les Flamands, ce n’est pas tout-à-fait la même chose. Le nationalisme belge y est encore plus inconnu car la Belgique a longtemps été étrangère aux Flamands de souche et de base. La Belgique indépendante a longtemps été francophone, et la Flandre « d’en haut » aussi. Question presque purement sociale aux origines, la langue est devenue un enjeu national dans une Belgique où la richesse, le bien-être et la bonne éducation étaient bruxelloise et wallonne, mais surtout francophone.
En un sens, je crois qu’on peut soutenir que nous en sommes là parce que nos grand-pères n’ont jamais eu l’intelligence de procurer à la Flandre « d’en-bas » un autre ascenseur social que la lutte pour l’émancipation nationale. C’est pour ça aussi, sans doute, que cette lutte se présente parfois sous des aspects désagréablement fascisants, à tout le moins autoritaires: l’extrémisme, fût-il de droite, est rarement le fait des nantis, son terreau fermente sur le seuil des exclus.

Le climat politique est détestable en Belgique aujourd’hui. Il est le résultat d’un implacable enchaînement de circonstances. Il peut nous conduire à l’absurde, on ne peut plus le cacher. Et à l’appauvrissement moral, intellectuel et matériel des dix millions d’humains qui habitent sur ces trente mille et quelques kilomètres carrés situés entre la mer du Nord, les Pays-Bas, l’Allemagne, le Grand-Duché de Luxembourg et la France. L’appauvrissement moral et intellectuel a déjà commencé. Le niveau du débat (?) politique en cours est emblématique à cet égard.

Et nous ne réagissons pas? Ben non. Nous restons là, sans rien faire? Ben oui… Dimanche, des braves gens vont manifester dans la capitale. Ce sera émotionnel, comme toute manif. Mais sentimental surtout. Probablement très peu politique. Ils seront nombreux, j’espère. Mais il y aura probablement beaucoup plus de Wallons et de Bruxellois francophones que de Flamands. Qui ne comprendront peut-être pas que dans un ménage, il faut être deux. Qu’il est peut-être déjà trop tard pour reconstruire une identité belge, même en creux. Et, surtout, que ce n’est pas en faisant de la politique comme ils en font, que ceux dont c’est le métier y arriveront.

Manifester, c’est bien. Mais s’il n’y a pas de proposition, de projet derrière, ça ne sert à rien.

Mais il me réchauffe quand même un peu le coeur et l’esprit, ce slogan flamand qui me dit que je ne suis pas tout seul à penser comme moi! Plutôt Belge que nationaliste…

Sur ce blog, je ne fais pas de politique, pas plus que de raison. J’y exprime, à l’occasion, des avis et opinions, mais je ne milite pas. C’est dans ce contexte que je veux ici saluer la première décision de Nicolas Sarkozy en tant que président de la République, un geste fort: dès la prochaine rentrée scolaire, tous les lycéens de France recevront la lecture de la lettre d’adieu que Guy Môquet, un résistant communiste de 17 ans, adressait à ses parents au moment d’être fusillé par les nazis, le 22 octobre 1941 à Châteaubriant (Loire-Atlantique).

C’est un texte magnifique et bouleversant. Je l’ai découvert il y a des années et voilà qu’il revient, aujourd’hui, sous mes yeux émus. Pour ceux qui ne le connaissent pas, le voici, avec respect et admiration:

« Ma petite maman chérie, mon tout petit frère adoré, mon petit papa aimé,

« Je vais mourir! Ce que je vous demande, à toi en particulier, petite maman, c’est d’être très courageuse. Je le suis et veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j’aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout coeur, c’est que ma mort serve à quelque chose. Je n’ai pas eu le temps d’embrasser Jean. J’ai embrassé mes deux frères Roger et Rino.

« J’espère que mes affaires te seront renvoyées; elles pourront servir à Serge, qui, je l’escompte, sera fier de les porter un jour.

« A toi, petit papa, si je t’ai fait ainsi qu’à ma petite maman bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée.

« Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j’aime beaucoup. Qu’il étudie bien pour être plus tard un homme. Dix-sept ans et demi. Ma vie a été courte! Je n’ai aucun regret si ce n’est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin et Michels. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c’est d’être courageuse et de surmonter ta peine.

« Je ne peux pas en mettre davantage. Je vous quitte tous, toi maman, Serge, papa, en vous embrassant de tout mon coeur d’enfant. Courage!

« Votre Guy qui vous aime.

« Dernière pensée: « Vous qui restez, soyez dignes de nous, les vingt-sept qui allons mourir. »

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