Les mille premiers pas (2)

Il y a quelques années, j’ai pris mes vacances en Lot-et-Garonne, avec Gaïd et nos deux garçons. Nous avions réservé un gîte rural depuis Bruxelles, mais pour une semaine seulement. Il nous fallait donc un hébergement pour la deuxième. A l’agence Clévacances de la préfecture du département, Agen, nous l’avons trouvé tout près de Duras, la jolie petite ville à laquelle Marguerite Donnadieu a emprunté son pseudonyme pour signer ses œuvres littéraires et cinématographiques. C’était une ancienne ferme, au milieu d’une petite vallée où poussait du maïs. Elle était tenue par un couple de Hollandais qui y avaient aménagé quatre ou cinq logements fonctionnels autour d’une piscine commune. L’idéal, avec des pré-adolescents.

Je crois qu’ils en ont gardé un bon souvenir, bien qu’ils aient dû s’en extraire pour nous accompagner à l’une ou l’autre reprise chez les vignerons du coin et sur les sites préhistoriques des environs, incroyablement riches en art rupestre.

J’y ai appris quelque chose que j’ignorais jusque là et qui m’a surpris : un grand nombre de ces œuvres ont été exécutées au fond de cavernes sans la moindre lumière. Leurs auteurs ne les ont jamais vues, pas plus que quiconque dans cette nuit des temps.

J’ai demandé aux guides si l’on savait ce qui pouvait pousser ces lointains aïeux à dessiner et à colorier des fresques qu’ils ne pouvaient voir ni montrer à personne. Ils m’ont fourni la seule réponse imaginable, probablement : ce devait être un acte de nature religieuse, une prière que l’on fait pour entrer en relation avec un monde invisible et surnaturel. Comme si l’acte de peindre portait en lui tout le sens de leur démarche artistique et l’épuisait en s’accomplissant.

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Sur un blog, les commentaires sont précieux. Je ne dis pas ça pour vous flatter, pour vous « caresser dans le sens du poil », comme on dit. Non, je le pense vraiment, et cela va bien au-delà du simple feedback envoyé à l’auteur, pour l’aider à s’ajuster aux attentes de ses lecteurs. Un blog, c’est une oeuvre collective, pas une collection d’articles agrémentée d’un « courrier des lecteurs ».

J’y pensais ce soir, justement, en en lisant un, de ces commentaires que vous m’envoyez. Il est de Claude-Eric Desguin, que je n’ai jamais rencontré personnellement, mais qui se joint régulièrement ici à la conversation. Intéressé par l’évolution de la presse, il suggère un parallèlle entre le débat sur la gratuité de l’info sur le Net (gros problème pour les journaux) et le mouvement open source dans l’industrie du logiciel. Et souligne que:

Dans le cas du logiciel, le modèle industriel libre est déjà largement éprouvé et commence dans certains domaines à devancer le “vieux” modèle propriétaire, aussi bien sur le plan technique que sur celui des parts de marché.

Vous me savez un peu gauche dans les questions techniques, limite technophobe, à la façon de celui pour qui la technologie, c’est avant tout quelque chose qui doit lui faciliter la vie en poussant sur des boutons. Mes compétences en la matière sont donc limitées, mais la comparaison me paraît bien faire sens. Et il y a plus, dans cette remarque. Comme une invitation à se demander à quelles conditions la presse pourrait vivre en s’affranchissant elle aussi du « vieux modèle propriétaire », celui du droit d’auteur et du copyright, dans son cas.

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Vous avez déjà fait le compte de tout ce qu’on peut acquérir gratuitement sur le web? Non sans doute. La liste est trop longue. Nous entrons dans une économie au sein de laquelle tout ce qui est transformable en données numériques est potentiellement gratuit pour l’utilisateur. Il suffit que le producteur décide de le mettre à sa disposition. Un ensemble de logiciels bureautiques (traitement de texte, tableur, base de données…)? Vous pouvez bien sûr acheter une licence Office chez Microsoft. Mais Open Office et les web applications (Google Docs ou Zoho, par exemple) sont gratuits. Un journal quotidien? Vous pouvez vous abonner à la gazette locale ou l’acheter chez votre libraire, mais il est aussi possible de lire le New York Times ou La Libre Belgique sur écran, sans bourse délier. Ecouter de la musique? Je ne dois pas vous expliquer. Une belle entrecôte? Là, non, bien sûr. La viande de boeuf n’est malheureusement pas numérisable. La voiture de mes rêves non plus, d’ailleurs…

L’explication économique à cela est toute simple: le coût marginal de l’unité supplémentaire de mégaoctets tend vers zéro. Livrer un journal électronique, un e-book, une émission de télévision ou un morceau de musique à 10 ou à 100.000 consommateurs, c’est désormais pratiquement la même chose, en termes de coûts de production.

Dans une remarquable contribution qu’il a livré à l’hebdomadaire anglais « The Economist« , Chris Anderson explique: « Because it is so cheap to offer digital services online, it doesn’t matter if 99% of your customers are using the free version of your services so long as 1% are paying for the “premium version”. After all, 1% of a big number can also be a big number« . Anderson, c’est donc l’auteur de « La longue traîne » et d’un autre bouquin à paraître (en anglais) mi-2008: « Free« .

Les conséquences pour tout ce qui relève de la société de l’information ou de la connaissance sont évidemment énormes: il y a du Schumpeter (de la « destruction créatrice« ) dans l’air. Avec tout ce que cela signifie en termes de restructurations, souvent douloureuses pour les retardataires et les durs de la feuille.

Mais la perspective d’une économie de la gratuité n’a rien d’effrayant, au contraire me semble-t-il. C’est une économie éminemment démocratique et socialement équitable, parce que « redistributrice », au fond: les ressources de base, en termes d’information, sont librement accessibles à tout le monde, indistinctement, et le financement de leur production est assuré par les services à haute valeur ajoutée dont le secteur marchand a besoin pour les exploiter.

Suivez bien ces (r)évolutions en cours: votre avenir et celui de vos enfants en dépendent…

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