Les bouchons sur le ring de Bruxelles (la rocade, ou le périph’, pour mes lecteurs français), n’ont pas que des inconvénients. Ce soir par exemple, nous roulions au pas depuis Waterloo: un camion était en panne à Hoeilaart, une dizaine de kilomètres plus loin. J’avais tout le temps d’écouter attentivement la rediffusion d’une émission d’Eddy Cackelberghs avec France Brel, Tania Bari et Maurice Béjart, qui nous a quittés aujourd’hui.

La danse est un art qui ne me parle pas. Je n’en ai pas honte ni n’en tire aucune fierté. C’est comme ça, c’est tout. Mais là n’est pas le centre de mon propos. France Brel, la fille du grand Jacques – que j’ai eu la chance de croiser jadis grâce à mon ami Jean Breydel lui aussi en allé -, expliquait en substance, si je la comprends bien, qu’un créateur ne crée pas pour convaincre un public; il pose sa création sur la place du village et un public y vient, ou pas, comme il le sent, pour s’en approprier l’image qu’il s’en fait. Et y mettre, en toute liberté, le sens qu’il y découvre.
J’adhère complètement à ce point de vue comme je le comprends ici. Il disqualifie complètement, à mes yeux, toute interprétation officielle ou consensuelle de l’oeuvre d’un artiste mais nous invite à y chercher notre vérité, personnelle, toujours individuelle, même quand elle est partagée.

J’aurais dû aller voir des ballets de Béjart.

grece-108-b.jpg Je connais peu de lieux plus inspirés que le théâtre d’Epidaure, qui est comme une antenne parabolique pointée sur les étoiles pour dialoguer avec elles. L’acoustique y est incroyable: du haut des gradins, ce qui se chuchote sur la scène s’entend avec une clarté parfaite.

Ce dimanche-là, tôt matin, nous n’étions que quelques-uns sur le site, la sarabande des cars n’avait pas encore commencé à déverser ses hordes de touristes en shorts fluo et chemises hawaïennes. Un groupe de dames mûres est arrivé, discrètement, venant d’Amérique, ou de régions hyperboréales peut-être, qui sait? Elle se sont installées sagement sur les gradins , l’une d’entre elles s’est détachée du lot et tandis que je descendais les marches, elle confiait à celles-ci un air de Puccini, je crois, chanté a capella pour ses copines, pour les dieux paresseux de l’Olympe, et puis aussi pour moi, qui passais par là.

Vous rencontrez parfois, en voyage, de ces instants de magie pure qui ont le mystérieux pouvoir de suspendre le temps, de faire monter à vos yeux quelques bulles d’émotion et de s’imprimer pour longtemps dans les plis de votre mémoire. Les dieux païens doivent aimer ça.

Le Magazine des Livres, qui appartient à l’éditeur Robert Laffont, ne répond finalement pas à la question qu’il pose dans son numéro de mars-avril: les blogs sont-ils solubles dans la littérature? J’en retiens essentiellement:

  • qu’un certain nombre de succès de librairie de ces derniers mois sont issus de blogs (Des souris et un homme, compte-rendu de drague sur Meetic; la chambre d’Albert Camus, recueil de nouvelles de Ron, infirmier; La collecte des monstres, chez Gallimard s’il vous plaît; Le blog de Max…
  • que dans la plupart des maisons d’édition, on se tient plus ou moins informé des nouvelles de la blogosphère, des fois que… Mais on précise le plus souvent qu’on fait ça de loin en loin, ou par ouï-dire, parce qu’on n’a pas trop le temps, évidemment!
  • que les éditions Plon (même groupe) tentent de nous appâter en organisant « le premier prix littéraire 100% internet »: il ne nous reste que jusqu’au 15 avril pour rentrer un manuscrit de 80 à 300 pages de 1.500 signes; les cinq meilleurs (selon Saint Plon…) seront soumis aux votes des internautes et le vainqueur sera publié en janvier 2008;
  • que les blogueurs qui se sont fait publier cessent souvent de bloguer, comme si leur blog n’avait été qu’un tremplin, jetable après avoir rempli son office;
  • que l’exercice peut être dangereux pour les blogueurs masqués: Max s’est fait virer de sa boîte, une fois venu sous les projecteurs de la télé;
  • que de rares incorruptibles refusent de se laisser publier sur papier, en arguant de leur farouche volonté de préserver leur indépendance.

So what? Tout cela, me semble-t-il, manque un peu de mise en perspective. Et ignore les spécificités propres à ces trois univers distincts mais complémentaires que sont (i) le livre, (ii) le blog et (iii) internet. Pour un éditeur en effet, et je n’y vois rien de péjoratif, le livre est un produit; le blog et internet, eux, sont des outils. Il est assez vain de les mettre en concurrence.

Pour illustrer mon propos, voici un exemple significatif, malheureusement négligé par l’enquêteur: l’ouvrage de Joël de Rosnay publié chez Flammarion (Le Pronétariat) a été rendu gratuitement téléchargeable en format .pdf, six mois après être sorti de presse; et les ventes du livre imprimé ont repris à partir de ce moment. Mais publié par tranches, en blog, il aurait été parfaitement illisible.

Cessons donc de mélanger les pommes et les poires.

P.S.: Le Magazine des Livres a la très bonne idée de publier, depuis son premier numéro, une sélection commentée de blogs littéraires ou consacrés aux livres. Sur les trois fleurs cueillies cette fois-ci, il n’y en a toutefois déjà plus qu’une d’accessible: Karine Fougeray.

Je revendique dans ce blog consacré à la communication le droit d’emprunter à l’occasion des chemins de traverse et de parler d’autre chose qui m’a intéressé, touché ou ému. C’est ce que je pourrais avoir l’air de faire ici en vous parlant de mes promenades littéraires du week-end. Pourtant…

J’ai récemment revu Michel Rosten, que j’ai côtoyé à La Libre Belgique où il a longtemps couvert les pays de l’Est européen, et me suis souvenu que je n’avais pas encore lu le roman qu’il a publié en 2005 et dont j’avais fait l’emplette en musardant dans une de mes librairies favorites. Je m’y suis mis il y a quelques jours et viens de l’achever. C’est un vrai moment de littérature.

L\'immortelleUn roman polyphonique, à la manière russe, où se croisent et s’entrecroisent de multiples destinées, sur la scène où s’effondre l’empire soviétique. La matière que Rosten a traitée comme journaliste et qu’il revisite ici de l’intérieur, au quotidien, au travers de personnages de chair et de sang. En évitant parfaitement l’écueil de l’essai déguisé en roman, comme l’a souligné justement le jury du prix que lui a attribué l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

L’Immortelle (éditions L’Age d’Homme) se réfère à une célébrissime partie d’échecs jouée en 1851 et à l’issue de laquelle Anderssen vainquit Kieseritsky en vingt-trois coups de légende, inaugurés par un tempêtueux gambit du Roi. Original: chacun des mouvements des blancs, puis des noirs, fournit son titre à un nouveau chapitre. Coquetterie gratuite pour ouvroir de littérature expérimentale? Non pas. Un commentateur a dit de cette partie au terme de laquelle Anderssen mata son adversaire après avoir sacrifié sa dame, ses tours, un fou et deux pions, qu’elle représentait le triomphe de l’Esprit sur la Matière.

Et c’est bien de cela qu’il s’agit dans cette vaste fresque dont l’issue a été déterminée par le courage obstiné, par l’audace et par l’abnégation des « blancs », aussi bien que par l’orgueil et l’aveuglement des « noirs ». Et où tout commence par une rumeur, un texte polycopié et diffusé de proche en proche: un samizdat pour ceux qui se souviennent. Du marketing idéologique viral avant Internet, en quelque sorte…

Que Michel ne m’en veuille pas: son livre tout imprégné de la mémoire des faits et des gens, pétri d’une vaste culture vécue, sans ostentation inutile, inspire beaucoup de sentiments et d’émotions au lecteur; mais il me fait aussi me demander si le Mur aurait pu tomber plus vite si Sakharov et les dissidents, essayistes et pamphlétaires citoyens, avaient eu à leur disposition des blogs, au lieu d’antiques machines à écrire mécaniques et de poussives stencileuses à manivelle…

Un clic sur la reproduction de la couverture du livre vous renverra chez Amazon. Mais rien ne vous empêche évidemment de commander le livre chez votre libraire, s’il ne l’a plus en rayon!

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