La sixième réforme de l’Etat qui vient – si elle vient! – risque fort d’être une fois de plus bancale si elle est conçue selon les schémas actuellement en discussion. Et elle ne sera pas la dernière. Si elle arrive seulement à se concrétiser.

Je suis abrupt et je prends des risques, j’avoue: de ce qui se discute dans le groupe des Sept, on ne sait finalement pas grand-chose, sinon des bribes et morceaux qui suggèrent que ce pauvre Copernic n’est pas à la table de la négociation.

Tout indique en effet que dans ses propositions, Elio Di Rupo reste strictement dans la continuité de ce qui se fait depuis 1970. Il a fait un gros effort, c’est vrai, pour briser quelques-uns des tabous francophones qui ont fait de la législature 2007-2010 un cauchemar absolu. Il a réussi à faire admettre par ses alliés francophones le principe de transferts imposants de compétences et de masses budgétaires, jusque dans des secteurs sensibles comme la politique de l’emploi, les allocations familiales et même les soins de santé.

Mais on reste là dans l’ordre du politique, je veux dire du symbolique. Et le plus grave est que tout ça risque de se révéler impraticable ou sans grande portée pratique. Parce qu’on va buter, on bute déjà sur le nerf de la guerre: le fric.

C’est un mécanisme qui reste obscur aux yeux du plus grand nombre mais qui se comprend aisément quand on limite l’explication à son principe.

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Cinquante-cinq pages. Le non-paper d’Elio Di Rupo définissant le périmètre de négociation de la sixième réforme de l’Etat ferait cinquante-cinq pages. Je ne les ai pas lues. Vous non plus. Seuls les « prénégociateurs » l’ont vue. Et encore, seulement les francophones paraît-il, les Flamands n’auraient eu droit qu’à un exposé verbal.

Et ça caquette déjà dans le poulailler.

Dans la presse francophone surtout, où des négociateurs masqués se répandent en commentaires outrés sur ces foutus Flamands qui n’en ont jamais assez. Parce que leur verdict serait: « Niet genoeg« . La presse flamande est plus sobre, plus factuelle, plus objective: on y relève seulement que le CD&V et la N-VA surtout, considèrent que Di Rupo « ne va pas assez loin », sinon qu’il se comporte « plus en francophone qu’en futur premier ministre ».

On dramatise, quoi. Classique. Lassant.

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Monsieur le préformateur,
Cher Elio,

J’espère que vous êtes conscient de la nature et de la portée véritables de la mission qui vous est confiée.

On ne vous demande pas de trouver un accord sur BHV qui satisfasse Flamands et francophones. Dans la configuration actuelle, vous n’y arriveriez pas.

On ne vous demande pas de déterminer quelques compétences fédérales à transférer aux régions ou aux communautés. Ce n’est pas la question.

On ne vous demande pas de faire nommer des bourgmestres dans la périphérie bruxelloise. Cela ne ressortit pas aux compétences fédérales.

On ne vous demande pas d’agrandir le territoire de la région de Bruxelles-Capitale, c’est politiquement exclu.

On ne vous demande pas tout ça.

On vous demande bien plus.

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Ce sont des amis français. Ils sont à Bruxelles pour inscrire Alice, leur fille aînée, à l’ULB. J’ai fait la connaissance de Valérie quand je dirigeais BioVallée, à Charleroi. Elle travaille au développement des biotechnologies dans l’agglomération de Grenoble. Marc, lui, est kiné.

Inévitablement, ils se sont enquis de ce que devenait la Belgique après les élections du 13 juin. L’écho de nos querelles leur parvient assourdi, là-bas, dans le Dauphiné. Nos identités les laissent perplexes, leurs filles plus encore. Les Flamands, les Wallons, et au milieu, les hybrides qui compliquent tout et dont ils connaissent quelques spécimens: Gaïd, nos fils et moi. Des Bruxellois. Qui suis-je, dans ce patchwork?

La question m’intéresse. Il n’y a rien de tel que des amis un peu lointains pour vous tendre le miroir dans lequel vous chercherez votre image.  La langue et ma grand-mère maternelle me relient aux Wallons, qui se sont francisés, avec le temps. Mais je ne suis pas Wallon, précisé-je. Je suis né à Bruxelles, comme mes parents et mes deux grands-pères. Je ne suis pas Flamand non plus. Ou seulement un peu. Pas  vraiment comme mon autre grand-mère, Gantoise mais fransquillonne. Sur la fin de sa vie, elle votait même FDF, en fredonnant le Chant des Partisans dans l’isoloir. Je lui en voulais un peu pour ça. Voter FDF vous rend hémiplégique dans vos racines de pur zinneke, ai-je toujours pensé. Vous ampute de votre part flamande, que moi j’assume, même si je n’ai appris la langue que sur le tard, comme on apprend une langue étrangère. Et pourtant intime.

Ils comprennent ça, Valérie et Marc. Elle est née à Nice, dans une famille juive sépharade. Ses racines à lui sont polonaises, et ashkénazes. La sœur d’Alice porte un des prénoms de son aïeule, qui venait d’Espagne. Un prénom juif, un peu rare. Perla. Ce sont aussi des zinnekes. Nous sommes tous des zinnekes. Certains plus, d’autres moins. Moi, beaucoup.

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Qu’arrivera-t-il si le parti socialiste et la N-VA n’arrivent pas à s’entendre sur la constitution d’un nouveau gouvernement? On passera par une phase absolument chaotique, soit. Mais après?

C’est un cauchemar. Un vrai. Mais cela reste une hypothèse envisageable. Une situation dans laquelle plus rien ne serait raisonnablement prévisible. C’est à Henri Simonet qu’un jour, vers la fin des années 80, je demandai son avis sur ce qui se passerait si le gouvernement tombait. Le grand homme haussa les épaules comme il savait si bien le faire et me répondit: « Hé bien, on constituera un autre gouvernement! Quoi d’autre? »

Justement: quoi d’autre? Une vingtaine d’années plus tard, nous approchons de la configuration dans laquelle François Perin imaginait jadis la fin de la Belgique: l’impossibilité de constituer un autre gouvernement fédéral. Il n’y aura que des perdants dans une telle situation. Elle serait désastreuse pour les Flamands aussi bien que pour les francophones. Ce qui fait de la rue de la Loi une piste de chicken game dans l’acception la plus pure du concept.

L’échec de la mission De Wever – Di Rupo, ou Di Rupo – De Wever, comme on voudra, n’est donc pas une option. Ce qui n’est pas pour autant, loin de là, une garantie de succès. La guerre non plus n’était pas une option raisonnable, en août 14, on l’a compris à tout ce qui a suivi, jusqu’à la chute du Mur de Berlin. Mais il y eut la guerre où l’on partit, la fleur au fusil, avec la foi inébranlable, des deux côtés, d’en revenir bientôt, sain et sauf, triomphant. Les peuples ne savent pas toujours ce qu’ils font, quand ils s’embrasent et s’enthousiasment.

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La poussière retombe, les fumées se dissipent, le paysage est en ruine. Le canon n’a épargné que deux tours, une au nord, l’autre au sud, qui dans la lumière froide du petit jour s’échangent des sémaphores… Le champ de bataille, the Day After. Désolé. Hiroshima après la bombe.

Avec quelques amis journalistes, flamands et francophones, on se disait ce midi que le plus étrange était encore la facilité déconcertante avec laquelle leurs journaux se mettaient au goût du jour. Avant la bataille, De Wever était le diable pour les francophones, et Di Rupo Belzébuth aux yeux des Flamands. Voilà-t-y pas maintenant qu’on les marie sans remords, en louant l’exquise courtoisie polyglotte de l’un, en excusant par un airbag importun les hésitations linguistiques de l’autre. Sans insister sur les affaires qui reprennent, ce serait grossier.

Je crois pour ma part que ces revirements se comprennent en politique, qui est une valse à deux temps: au premier, l’approche des élections dresse sur leurs ergots les coqs au moment de combattre; au second, dans l’intervalle entre deux reprises, le plus raisonnable est encore de s’entendre pour se partager équitablement les graines disséminées dans la basse-cour.

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Pour bâtir son succès historique, le 13 juin, la N-VA a recruté partout: au centre, dans l’électorat du CD&V et de l’Open-VLD, et à droite, dans celui du Vlaams Belang et de la liste De Decker. Ce qui la met évidemment au défi de consolider ce succès, de transformer l’essai sans y perdre trop de ses nouveaux électeurs. C’est l’éternelle bagarre des fundis et des realos.

Chez les nationalistes flamands, apprend-t-on dans De Standaard on traduit ça sur la rose des vents: il y a « le front nord », ce sont les (relativement) modérés qui ont rejoint le camp de base par dépit devant l’impuissance des « traditionnels » à faire fonctionner l’Etat. Et il y a « le front sud », celui des radicaux qui détestent cordialement ce même Etat.

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C’était un bon moment de radio, ce matin, cette rencontre entre Bruno Tobback (SP.A) et Paul Magnette (PS) dans le journal de Bel-RTL. Pas de petites phrases, rien qui mérite un gros titre, mais une conversation menée par Pascal Vrebos, inimitable quand il s’agit de jouer les naïfs un peu lourdauds pour débusquer le gibier. C’est un homme de théâtre, Pascal, et ça se sent, sa feinte ingénuité est souvent efficace.

J’ignore complètement l’état de leurs relations personnelles mais, politiquement, ils sont manifestement en phase, Paul et Bruno, et c’est une bonne nouvelle. Car cela semble traduire, au sein de la « famille » socialiste, la reconstitution d’un axe transcommunautaire qui est un élément indispensable – même s’il ne sera pas suffisant – d’une sortie de crise par le haut.

L’état des lieux est sur la table, en double exemplaire: c’est le chaos. Ces élections qui viennent de se dérouler ont provoqué le séisme attendu. Tout est sens dessus dessous. Au moins commence-t-on à voir d’où peuvent venir les secours et l’aide humanitaire…

Reprenons.

Il y a deux vainqueurs incontestables: la N-VA en Flandre, le PS au sud. Ils doivent s’entendre, ou c’est la mort. Ils le savent l’un et l’autre.

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Le roi a reçu Bart De Wever. Rien que de très normal puisqu’il est le grand vainqueur des élections. Mais c’est quand même un événement. Le président de la N-VA est républicain, mais c’est aussi un légaliste. Il jouera le jeu jusqu’au bout, respectant la discrétion qui est de mise dans le cadre du « colloque singulier ».

Surtout, il la joue fine pour l’instant, Bart De Wever. Le temps fort d’hier, c’est la main qu’il a tendue aux francophones dans le bref discours qu’il a prononcé pour célébrer sa victoire. Je ne suis pas encore assez fat pour suggérer qu’il a ainsi suivi le conseil que je lui donnais ici même il y a peu mais, pour symbolique qu’elle soit, cette démarche n’en était pas moins essentielle. La politique est affaire de symboles.

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En préconisant la suppression de la région bruxelloise, Bart De Wever a commis le premier vrai faux pas de sa campagne, la première gaffe, le premier contresens qui ne lui coûtera sans doute pas de voix flamandes et lui vaudra peut-être même une certaine sympathie dans la Flandre à front bas, mais lui vaudra probablement de grosses difficultés dans la suite.

Car on peut le suivre jusqu’à un certain point dans sa critique: dans son organisation (ou plutôt: sa désorganisation) actuelle, Bruxelles est un « modèle » de gaspillage, d’incohérence et d’inefficacité. Mais on n’assainira pas la situation en supprimant le seul niveau politique pertinent, celui qui est commun à tous les Bruxellois.

Fusionner les dix-neuf commune en une seule, comme dans la plupart des autres grandes capitales? Je n’y vois aucun inconvénient. J’adhère, même, à la différence des satrapes locaux mais comme bon nombre de Bruxellois. Mais un condominium franco-flamand sur la ville transformée en avatar de principauté andorrane, c’est non. Radicalement.

Cette position n’est compréhensible, dans le chef de la N-VA, que par référence à un archéo-nationalisme flamand, celui qui ne se fonde pas sur une assise territoriale dans des frontières « sûres et reconnues », mais sur des considérations purement ethniques. Dans cette conception, Bruxelles n’est plus un territoire autonome, comme les autres, mais un vague « comptoir colonial » commun aux deux nations dominantes.

Celles-ci, monsieur De Wever ne me contredira pas, n’ont pas jusqu’ici fait preuve de leur capacité à s’entendre. Alors, à supposer même que cela puisse ressembler à de saines conceptions démocratiques – ce qui n’est assurément pas le cas -, faire dépendre de leur entente la gestion d’une population de plus d’un million d’individus? Nee, bedankt.

Qu’en tant que capitale et en tant que ville-région, Bruxelles ait des caractéristiques qui la distinguent fondamentalement de la Flandre et de la Wallonie, on peut l’entendre. On peut même discuter sur les conséquences à en tirer quant à l’organisation de ce territoire et quant à l’aménagement de l’exercice de ces compétences. Mais l’en déposséder pour y installer un système qui ressemble plus encore à l’apartheid que celui qui prévaut aujourd’hui, c’est non. Radicalement non.

Et ce n’est pas un non linguistique. Les Bruxellois flamands n’en veulent pas plus que les francophones. Cette gaffe, c’est l’élucubration d’un Sinjoor, d’un Anversois qui, à 48 kilomètres d’ici, raisonne en chambre, d’une manière incohérente avec les principes démocratiques qu’il dit avoir intégrés dans son option nationaliste. C’est un signe qu’il reste à la N-VA du chemin à faire pour devenir un parti de gouvernement. Même à 25% des voix flamandes…

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