Dans Le Monde daté du 6 janvier 1960, ce « fait divers »:

C’est vers 14 h 15 que s’est produit sur la route nationale numéro 5, à vingt quatre kilomètres environ de Sens, entre Champigny sur Yonne et Villeneuve la Guyard, l’accident qui a coûté la vie à Albert Camus. La voiture, une Facel Vega, se dirigeait vers Paris. L’écrivain était à l’avant, à côté du conducteur M. Michel Gallimard. D’après les premiers témoignages, la puissante automobile qui roulait à une très vive allure – 130 kilomètres à l’heure selon certains – a brusquement quitté le milieu de la route, toute droite à cet endroit, pour s’écraser contre un arbre à droite de la chaussée. Sous la violence du choc la voiture s’est disloquée. Une partie du moteur a été retrouvée à gauche de la route, à une vingtaine de mètres, avec la calandre et les phares. Des débris du tableau de bord et des portières ont été projetés dans les champs dans un rayon d’une trentaine de mètres. Le châssis s’est tordu contre l’arbre. D’après les premières constatations de la gendarmerie, l’accident aurait été provoqué par l’éclatement d’un pneu gauche, mais cette version n’est pas encore confirmée. Il n’est pas impossible que le conducteur ait eu un malaise.

Putain de Facel Vega…

Dans L’Express: « Les dernières heures d’Albert Camus« 

Monsieur le Président de France,

J’étais hier chez Naly, mon bistrot thaï favori à Bruxelles. J’y déjeûnais tranquillement, dans la seule compagnie de quelques journaux, d’une de ces délicieuses soupes bien nourrissantes composées d’un bouillon, de pâtes de riz, de fines tranches de porc laqué et d’herbes odorantes. En feuilletant Libération, j’ai découvert cette rumeur selon laquelle vous penseriez à faire entrer les restes d’Albert Camus au Panthéon.

Je vous en prie, Monsieur le Président et, si besoin en est je vous en conjure : ne faites pas ça !

Sans doute mérite-t-il bien les plus grands honneurs de la République, cet immense écrivain qui reste si proche à tant d’entre nous parce qu’il nous apprit à penser. Il n’y a aucun doute qu’il tiendrait sa place, auprès de Voltaire, Rousseau, Hugo, Zola et Malraux. Mais voyez où il repose, depuis ce jour funeste de l’hiver de soixante…

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Camus est là, Monsieur le Président, il repose paisiblement auprès de sa compagne dans le petit cimetière de Lourmarin et sa matière a fécondé ce bouquet de lavande dont j’ai respiré les effluves et touché les épis, cet automne encore.

L’exiler au Panthéon serait le plus maladroit des hommages. Je veux croire que pour vous, cette idée généreuse ne part que d’un bon sentiment, que peut sans doute expliquer le prochain cinquantenaire de sa disparition. Mais Camus n’a que faire des marbres polis et d’un mausolée à partager avec le petit Bonaparte. Il appartient à la terre et au soleil, et à la pierre brute, laissez-le poursuivre en paix sa méditation sur les ruines de Tipasa qu’il contemple encore, sur l’autre rive de notre commune mer nourricière.

Et tant que j’y pense, laissez aussi mon cher Chateaubriand sur son ilôt, au pied des murs de Saint Malo. C’est bien assez pour les rebelles et les Hommes Révoltés d’avoir à mourir un jour. Ne les châtrons pas en plus à titre posthume, sous les ors dont ils se moquent encore, au-delà de la tombe.

Je vous remercie de votre attention, Monsieur le Président, et vous prie de trouver ici l’assurance de mes sentiments respectueux.

Aujourd’hui, avec Gaïd, on a fait un grand tour en voiture, et un peu à pied, sur les chemins des ocriers. Pour le conclure, on a été rendre visite à Albert Camus et à sa Francine, dans leur joli cimetière de Lourmarin. C’était tranquille, il n’y avait que nous. Et trois petites vieilles qui papotaient un peu plus loin, en bichonnant une tombe plus récente. Celles des Camus, l’une à côté de l’autre à dix années d’intervalle, je les adore. Un peu bordéliques, comme vous pouvez le voir ci-dessous, mais surtout surmontées de gros plants de lavandes encore odorantes en cette fin septembre. J’y ai discrètement passé la main, pour qu’elle s’imprègne. Depuis tout ce temps, en pleine terre, il y a bel et bien du Camus dans cette plante, comme il y a du Milosz dans l’arbre planté sur l’endroit où on a déposé ses restes.

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