Rendez-vous au centre-ville, dans ce joli village que j’ai habité, jadis. La rue de Laeken, les vieux quais, le KVS… Le 71 est le bus le plus inconfortable que je connaisse jusqu’ici – la suspension était en option sur ce modèle et la STIB a choisi de faire des économies – mais je ne dois pas lui trouver une place de parking pendant que je bosse, il poursuit sa ronde entre De Brouckère et Delta,  faisant valser les petits vieux qui s’agrippent aux mains courantes. A 10 heures, en été, la plupart d’entre eux sont assis, ça restera marée basse aux urgences.

A l’aller, c’est édenique.

Devant moi il y a deux mamans avec des poussettes et les bambins qui vont avec. Un mignon jaune homme et un joli Mohammed que cornaque une dame voilée sans ostentation, élégante dans sa mise colorée mais stricte. Arrive un troisième carrosse de compète, adroitement piloté par une mama africaine. Le mioche, qui doit avoir dans les trois ans au compteur, rêve à l’évidence d’un petit casse-dalle. Il plonge sa petite main potelée dans le décolleté de sa mère et en sort sans façons le biberon bio  bien caréné, toujours prêt sous la blouse, qu’il entreprend illico de téter au goulot, comme un vrai petit mec.

Et Margot, qui est simple et très sage, imagine que c’est son môme qui adoucit les regards qui convergent. Elle rassied le petit dans sa poussette, puis remet à couvert le joli robert avitailleur. Elle échange quelques mots enjoués avec la dame du Maghreb, pas bégueule, qui la complimente pour le bel appétit du petit homme.

Mon rendez-vous s’est bien passé.

Sur le trajet du retour, c’est un mash-up de Germinal et de L’Assomoir.

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Il y avait quelques jours que cette jaquette me lançait d’aguichantes œillades. Non que je sois spécialement entiché des anecdotes de cour en général et des goûts architecturaux de Léopold le Deuxième en particulier. Mais j’étais curieux d’entrer dans un univers familier mais qu’on ne connaît finalement que très mal, ou si peu.

Tenez: le palais de Justice du schieven architek, Joseph Poelaert. Vous l’associez à Léopold II, pas vrai? C’est pourtant Premier qui l’a voulu et qui en a confié la conception à Poelaert. Mais le deuxième roi des Belges était plus urbaniste que bâtisseur. « Partout l’embellissement des villes marche de pair avec l’accroissement du bien-être public« , déclarera-t-il.

Ce sont donc les 136 pages consacrées par Thierry Demey, l’auteur de ce beau guide, aux boulevards de la Grande Ceinture qui ont d’abord retenu mon attention car finalement, ce sont eux qui ont structuré la région dont le Pentagone n’est plus aujourd’hui que le cœur, alors qu’il était toute la ville, entourée de murailles et de modestes villages bien ruraux. Dont Ixelles, celui que j’habite… « Tels qu’ils ont été tracés, les boulevards de la Grande Ceinture découlent directement du plan d’ensemble pour l’extension et l’embellissement de l’agglomération bruxelloise publié par Victor Besme en 1866« .

C’est une vision, quoi, celle qui fait si cruellement défaut aux satrapes et édiles très locaux à qui les électeurs ont confié, bon gré, mal gré, le sort chancelant de la ville qui appartient à un million de Bruxellois.

Depuis que je le feuillette, je n’ai pas encore trouvé de raison de me repentir de mon achat, qui m’a quand même coûté 38 euro, ce qui n’est pas donné. Mais les guides Badeaux, c’est presque de l’auto-édition, si je comprends bien: tous les titres sont dûs à la plume d’un même et prolifique auteur qui se propose aussi, sur son site, pour des conférences et visites guidées.

En préconisant la suppression de la région bruxelloise, Bart De Wever a commis le premier vrai faux pas de sa campagne, la première gaffe, le premier contresens qui ne lui coûtera sans doute pas de voix flamandes et lui vaudra peut-être même une certaine sympathie dans la Flandre à front bas, mais lui vaudra probablement de grosses difficultés dans la suite.

Car on peut le suivre jusqu’à un certain point dans sa critique: dans son organisation (ou plutôt: sa désorganisation) actuelle, Bruxelles est un « modèle » de gaspillage, d’incohérence et d’inefficacité. Mais on n’assainira pas la situation en supprimant le seul niveau politique pertinent, celui qui est commun à tous les Bruxellois.

Fusionner les dix-neuf commune en une seule, comme dans la plupart des autres grandes capitales? Je n’y vois aucun inconvénient. J’adhère, même, à la différence des satrapes locaux mais comme bon nombre de Bruxellois. Mais un condominium franco-flamand sur la ville transformée en avatar de principauté andorrane, c’est non. Radicalement.

Cette position n’est compréhensible, dans le chef de la N-VA, que par référence à un archéo-nationalisme flamand, celui qui ne se fonde pas sur une assise territoriale dans des frontières « sûres et reconnues », mais sur des considérations purement ethniques. Dans cette conception, Bruxelles n’est plus un territoire autonome, comme les autres, mais un vague « comptoir colonial » commun aux deux nations dominantes.

Celles-ci, monsieur De Wever ne me contredira pas, n’ont pas jusqu’ici fait preuve de leur capacité à s’entendre. Alors, à supposer même que cela puisse ressembler à de saines conceptions démocratiques – ce qui n’est assurément pas le cas -, faire dépendre de leur entente la gestion d’une population de plus d’un million d’individus? Nee, bedankt.

Qu’en tant que capitale et en tant que ville-région, Bruxelles ait des caractéristiques qui la distinguent fondamentalement de la Flandre et de la Wallonie, on peut l’entendre. On peut même discuter sur les conséquences à en tirer quant à l’organisation de ce territoire et quant à l’aménagement de l’exercice de ces compétences. Mais l’en déposséder pour y installer un système qui ressemble plus encore à l’apartheid que celui qui prévaut aujourd’hui, c’est non. Radicalement non.

Et ce n’est pas un non linguistique. Les Bruxellois flamands n’en veulent pas plus que les francophones. Cette gaffe, c’est l’élucubration d’un Sinjoor, d’un Anversois qui, à 48 kilomètres d’ici, raisonne en chambre, d’une manière incohérente avec les principes démocratiques qu’il dit avoir intégrés dans son option nationaliste. C’est un signe qu’il reste à la N-VA du chemin à faire pour devenir un parti de gouvernement. Même à 25% des voix flamandes…

Nous passions de belles vacances dans le sud de l’Italie, dans la province montagneuse d’Avellino, qui surplombe la baie de Naples et accueillit, jadis, les troupes d’Hannibal se remettant des délices de Capoue. J’essayais d’extraire mon Opel de location d’un champ où je l’avais laissée pour rejoindre une antique église troglodyte, où l’on célébrait la Ste Anne. Comme je voulais une automatique, il avait fallu la faire venir de Rome, dont elle portait l’immatriculation. Un cambio automatico! Ma perchè no una bicicletta, allora? avait commenté le garagiste en levant les bras au ciel…

Comme nous progressions lentement au milieu d’une foule de villageois qui rentraient à pied du sanctuaire, j’entendis un juron justifié par ma plaque minéralogique:

- Aaah! Questi Romani…

Aucun pays n’aime sa capitale. Parisien, tête de chien, parigot, tête de veau, maugrée-t-on volontiers en France profonde. Flamands et Wallons en ont autant pour les Bruxellois, kiekefretters pour les uns, bruçelaires pour les autres.

C’est plus amusant que vraiment méchant. Aussi bien, ce n’est pas toujours immérité, doit honnêtement reconnaître le ketje que je suis… En l’assumant, pour le meilleur et pour le pire. Car il y a un « meilleur » aussi. Pour autant que la capitale fasse honnêtement son boulot de capitale.

Et capitale, si modeste qu’elle soit dans ses dimensions à côté de ses consoeurs plus clinquantes, Bruxelles l’est au moins à la puissance trois: capitale de la Belgique par naissance, capitale de l’Europe et double capitale des communautés flamande et française par conventions.

C’est la triple raison pour laquelle Bruxelles serait sans aucun doute celle qui aurait le plus à perdre dans la disparition de la Belgique.

Mais ce n’est pas évidemment suffisant pour enrayer ce trou noir vers lequel nous attirent des politiques centrifuges. Pourquoi Flamands et Wallons renonceraient-ils à n’importe lequel de leurs intérêts légitimes si le bénéfice de cette abnégation devait être réservé aux seuls Bruxellois?

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Herman Van Rompuy parlait de son nouveau métier ce midi, devant la section belge du Mouvement européen. En français et en néerlandais. Il n’a bien sûr rien dit de fracassant sur la situation politique. Mais j’étais là, tout comme une équipe de la VRT, comme en témoigne cette  petite capsule vidéo de la télé flamande sur laquelle vous apercevrez mes deux sympathiques voisins de table, ainsi que la manche de mon veston – on est peu de chose…

L’un de ces deux voisins, haut fonctionnaire allemand de l’Union à la retraite, vit toujours à Tervuren. Cette commune est limitrophe de Bruxelles, mais elle est aussi la première de l’arrondissement de Louvain et ne fait donc pas partie de BHV.  Michael considère que la région de Bruxelles devrait coïncider avec le Brabant, sans modification des frontières linguistiques.

Ce qui me paraît être la sagesse même, à moi comme à un nombre grandissant de gens qui réfléchissent. Pour le FDF, entraînant à sa suite le « front francophone », il est toutefois bien plus important que les habitants reçoivent leurs convocations électorales en français, sans avoir à le demander à chaque fois. A chacun ses priorités. L’inconvénient majeur étant qu’en s’obnubilant sur des symboles linguistiques sans réelle portée pratique, Maingain et ses boys de la périphérie sont arrivés à faire passer le concept de communauté urbaine pour une invention diabolique chez les Flamands pointus.

En faisant exploser les deux fronts, le flamand et le francophone, on n’aurait aucune peine à rassembler les gens raisonnables pour scinder BHV et parler de choses plus sérieuses. Comment réorganiser pour de bon l’Etat belge, par exemple. Pour qu’on puisse enfin s’occuper des « vrais problèmes », comme ils disent. Moi, je dis ça, je dis rien. Mais l’idée fait son chemin. Voyez Philippe Moureaux.

Petit flash-back sur une calme journée dans la capitale de l’Europe.

Lundi 12 avril. Ce matin, course-poursuite sur le ring de Bruxelles. Des policiers tentent d’interpeller des individus soupçonnés d’activités de grand banditisme. Dénouement sur l’E-19, au viaduc de Wauthier-Braine: un des suspects se blesse en tombant dudit viaduc, un policier est touché par une balle tirée par un de ses collègues et l’autre suspect, qui tente de s’échapper en fonçant sur un autre policier, est abattu par celui-ci et décède.

En début d’après-midi, hold-up dans une bijouterie à Ixelles. Pour une raison encore inconnue, les voleurs abattent le bijoutier et blessent son gendre. Ils sont pris en chasse, interceptés et remis à la police par de courageux Congolais dont un déclare avoir appartenu aux forces spéciales du maréchal président Mobutu Sese Seko. Un des malfrats a été blessé par une balle qui n’a pas été tirée par un policier, déclare le porte-parole des forces de l’ordre qui précise que celles-ci « sont arrivées quand tout était fini ».

Un peu plus tard, une trentaine de jeunes attaquent un commissariat de police à Saint Gilles. Seules quelques vitres brisées étaient à déplorer, mais les incidents ont repris dans la soirée. Des véhicules ont été renversés et incendiés.

A 19 heures, une autre attaque d’une bijouterie, à Schaerbeek cette fois. Au moment où les voleurs s’enfuient avec le butin, le bijoutier fait feu, en tue un et blesse grièvement l’autre.

Les autorités ont encore rappelé récemment que la criminalité était en baisse à Bruxelles.

Bonne nuit à toutes et à tous, on se retrouve demain. Peut-être.

Il paraît qu’en aval de Bruxelles, il n’y a plus un seul poisson dans la Senne. Ils en ont eu marre d’avoir à slalomer entre les déchets, ménagers et autres, des Bruxellois. Parce que la station d’épuration est à l’arrêt. A cause d’une bagarre entre le gestionnaire – Aquiris, filiale de Veolia Environnement – et la Région de Bruxelles-Capitale. Une histoire de filtre à installer pour empêcher le sable de bousiller le circuit. Ni l’un, ni l’autre ne veut payer la facture, si j’ai bien compris.

Bref, avec une Senne retransformée en égoût à ciel ouvert et charriant des eaux crapuleusement dégueulasses, les Flamands sont furieux, et je les comprends. C’est à Vilvorde que ça commence et il paraît que le Rupel, dans lequel se jette la rivière, comme je le sais depuis l’école primaire, commence à en subir les conséquences. L’Escaut aussi, dont le Rupel est un affluent.

Tout ça fait un gros tintouin depuis quelques jours au nord du pays. Les juges vont être saisis. Et la ministre bruxelloise de l’Environnement, Evelyne Huytebroeck, se fait remonter les bretelles de tous les côtés.

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1LLB2C’était hier le rendez-vous annuel des « vétérans » de La Libre. Aucun, quand même, n’a participé à la confection de la « une » illustrée ici, mais La Libre est un long fleuve majestueux, si pas toujours tranquille. Un menu typically Taverne du Passage pour moi: croquettes aux crevettes et filet américain. Un ballon de rouge. Et l’amitié en plat principal.

Ceux de l’année passée étaient presque tous là. Avec en plus Jacques Zeegers, qui était directeur de la rédaction de mon temps, Théo Louis, critique cinématographique, et les jeunots Marie-France Cros, Francis Van de Woestyne et Jean-Paul Duchateau. J’espère que cela fera plaisir à ceux là, qui sont à peu près de la même génération que moi, d’être ici rangés dans les « gamins », on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

J’en ai rencontré trois sur le chemin de la Taverne: André, Marcel et Philippe prenaient un peu d’avance et un apéro moussu à la Mort Subite qui fait toujours face au fantôme de notre vieux journal, sur la Montagne-aux-Herbes Potagères depuis longtemps désertée par Poeltje et Marguerite, généreuses cantinières qui nous désaltéraient tour à tour entre deux éditions. La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel, disait Baudelaire.

Mais celle-ci continue à me plaire. Au moment du départ, après une dernière vraie gueuze à La Rose Blanche, sur la Grand-Place, j’ai poussé la porte de Tropismes. Une aimable libraire m’a mis dans les bras, avec ses commentaires enthousiastes, une pile de recueils de nouvelles. Il n’y manquait – le stock avait achevé de fondre – que celui de l’ami Berenboom, qui flânait par là. On a causé bouquins, et journal. Je reviendrai vagabonder au cœur de ma ville. Promis. Juré.

Je vais encore me faire des amis, mais soit: j’ai un peu honte d’être Bruxellois et francophone comme elle quand je vois la doyenne d’âge du parlement régional, femme exquise au demeurant, avoir la goujaterie de refuser de prononcer un seul mot en néerlandais lors de sa séance d’installation.

D’aucuns diront sans doute que ce n’est que la réponse de la bergère au berger pour toutes les mesquineries lingusitiques perpétrées à l’endroit des francophones de la périphérie. Je dis moi que ce n’est qu’une façon stupide et maladroite de les justifier a posteriori. On ne persuade personne de la justesse de ses arguments en faisant subir la même injustice que celle qui nous a été infligée.

C’est petit, madame, tout petit, et vous entamez ainsi bien mal le mandat que vous ont confié les Bruxellois.

Comme bien tu penses, ami lecteur, la rue de la Loi bruit ces heures-ci de 1.000 rumeurs. La plus insistante d’entre elles, qui ne vient pas seulement du camp d’en face, assure que l’affaire est pliée: deux oliviers ont virtuellement pris racine, au centre et au sud du pays. Et le pauvre Armand De Decker, qui ne mérite pas ça, lui, a lancé les invitations pour ce qui risque de se transformer rapidement en une sorte de « dîner de cons » dans lequel ses invités ne lui réservent pas le meilleur rôle. A sa place, moi, je décommande le protocole et je règle ça par téléphone: « Dites, les gars, vous ne voulez pas de nous, c’est ça? OK, voici les clés et l’adresse du traiteur, amusez-vous bien… »

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