Ne comptez pas sur moi pour dire plus sur ce qui s’est passé aujourd’hui à la Chambre belge des députés que ceci: ces gesticulations sont pathétiques et passablement ridicules, de la part des uns comme dans le chef des autres.
Ce qui m’intéresse plus, c’est de savoir comment sortir de ce stupide imbroglio et comment scinder BHV sans régression démocratique, puisqu’il le faut et que cela correspond à la logique d’une Belgique fédérale. C’est moins une question d’imagination que de méthode. Et de compréhension des motivations essentielles des deux parties.
Sous la volonté de la Flandre de scinder ce malheureux arrondissement électoral et judiciaire, comme derrière les vexations et mesquineries linguistiques qu’elle impose aux francophones qui y habitent, se cache une aspiration peut-être démodée mais somme toute compréhensible à l’intégrité territoriale. Car les deux langues en présence n’ont pas le même pouvoir d’attraction.
Comme langue internationale, le français a perdu beaucoup de sa superbe d’antan, mais ce n’est pas faire injure à la langue de Vondel, ni s’afficher en « imbécile heureux qui parle quelque langue » de dire qu’entre elle et lui, la confrontation n’est toujours pas vraiment égale. Comme elle ne l’est plus entre l’anglais et le français, les Québécois en savent quelque chose. Et se comportent souvent dans la Belle Province comme les Flamands en Belgique…
Constatons et reconnaissons que si les francophones veulent affronter la Flandre sur le plan territorial, ils n’ont aucune chance de gagner la partie. Mais ils peuvent y mettre un terme en renonçant une fois pour toutes et avec toute la solennité requise à toute revendication territoriale. On n’ajoutera jamais le moindre centimètre carré de terre flamande à la région bruxelloise ou à la Wallonie. Maingain peut danser sur sa tête, rien n’y fera. Et pour Bruxelles, ce n’est même pas un drame: la région économique va bien au-delà des « 19+6 communes » et y ajouter l’une ou l’autre d’entre elles, voire même toutes, ne résoudra aucun problème réel de la région-capitale.
L’idée d’une consultation populaire en vue de déterminer les entités qui rejoindraient Bruxelles n’a aucune chance d’être jamais mise en pratique: il ne se trouvera jamais une majorité, en Flandre, pour l’accepter. Et ce n’est pas forcément antidémocratique: les majorités, ça change. Voyez ce qui s’est passé à Fouron.
L’intérêt des francophones, en tant que communauté linguistique, est ailleurs. Dans le respect des droits linguistiques et culturels des individus. Et là, j’ai la faiblesse de penser que dans une Flandre décrispée parce que sécurisée, il peut, il doit se trouver une majorité politique pour comprendre et accepter l’évidence qu’il existe en son sein des groupes allophones, en ce compris francophones.
On ne sortira toutefois de cette querelle que par le haut, c’est-à-dire en énonçant et en mettant en application des principes généraux valables pour tout le territoire belge, pas en bricolant des régimes d’exception pour des portions de territoire, comme les communes dites à facilités.
Je ne plaide pas ici pour un bilinguisme généralisé, solution qui peut séduire l’intellect mais qui est, ici, incontestablement et irrémédiablement dépassée. Peut-être faudra-t-il, par contre, briser certains tabous, et aller jusqu’à reconnaître une forme ou l’autre de sous-nationalité. Quelqu’un voit-il un problème dans le fait que ma femme, née Française et devenue aussi belge par mariage, ainsi que mes fils, qui ont les deux nationalités, belge et française, peuvent voter pour l’élection du Président de la République et même du membre de l’Assemblée Nationale élu dans la circonscription de leur choix? Cela ne regarde pas la Belgique, mais la France uniquement.
Alors, puisque c’est ça qu’ils veulent, allons au terme de la logique fédérale ou confédérale, comme on voudra. Allons au bout de l’autonomie constitutive et des Communautés « nationales »: autorisons celles-ci à reconnaître la « citoyenneté » communautaire et/ou régionale et à l’organiser comme elles l’entendent. Le reste, c’est-à-dire les droits concrets des citoyens installés sur le territoire d’une autre Communauté que la leur, est affaire d’accords de réciprocité.
Ce n’est pas le lieu d’entrer ici dans les détails de ces mécanismes. Mais je les trouve équilibrés en leur principe (vous pas?): nous, francophones, nous engageons une fois pour toutes à respecter l’intégrité territoriale de la Flandre et le principe de non-immixtion dans ses affaires intérieures; en échange nous ne demandons plus aux Flamands que de traiter équitablement leurs minorités, conformément à la Convention du Conseil de l’Europe qu’ils ont jusqu’ici refusé de ratifier, et notamment de respecter le droit des francophones de Flandre, avec ou sans « facilités », à rester des francophones s’ils le souhaitent. Ils ont lu Camus, quand même, et son fameux: « Ma patrie, c’est ma langue« .
Mais même cela, ils ne le veulent pas, me direz-vous peut-être. Je reste persuadé que ce n’est qu’une manifestation de leur inquiétude rémanente pour ces fichues vieilles questions de territoire et de « tache d’huile ». Acceptons donc de lever pour de bon cette hypothèque en échange d’un accord imaginatif sur le droit des personnes. Et s’ils ne le veulent vraiment pas, alors il faudra malheureusement considérer que nous n’avons plus rien à faire avec ces gens-là.