C’était aujourd’hui l’attribution du prix Victor Rossel, réservé aux écrivains belges. Il est allé à Caroline De Mulder, que je ne connais pas encore. Et il a donc échappé à Yvon Toussaint, probablement handicapé par son statut d’ancien directeur et rédacteur-en-chef du Soir, auteur d’un formidable roman que je vous ai recommandé au moment de sa sortie. Mais soit.
Ce qui m’intéresse ici, c’est ce concept d’écrivain belge. S’il n’est question que d’une nationalité comme on l’inscrit sur un passeport, il n’a évidemment aucun intérêt. S’il y a autre chose, de quoi s’agit-il?
J’y reviendrai plus tard, une autre fois sans doute. Il faut d’abord voir s’il y a autre chose, s’il y a un contenu à ce concept. Qu’est-ce qu’un écrivain belge? C’est la question que j’ai voulu poser à Jacques De Decker, qui était l’invité du « 11h02″ du Soir. Jacques est lui-même un écrivain. Il est aussi un des rares à faire régulièrement le lien entre les deux hémisphères de la planète belgeoise. Voici sa réponse (vers 4′30″).
Au cœur de celle-ci, il y a évidemment la question de la langue. Y a-t-il quelque chose qui relie par exemple Johan Daisne à Constant Malva? Quelque chose de plus que leur qualité commune de gens de plume. Une belgitude? J’ai lu des livres de l’un et de l’autre mais je n’ai pas la réponse. On pourrait peut-être choisir d’autres exemples, plus éloquents, mais la réponse est ailleurs. Probablement dans le terreau qui a nourri les imaginaires, ce qu’exprime De Decker quand il rappelle, à titre d’exemple, qu’un écrivain belge, flamand ou francophone, vit dans une monarchie qui, fût-elle constitutionnelle, n’est pas tout-à-fait une république.
Il y a aussi et peut-être surtout, ce que Jacques souligne aussi, c’est que jusqu’au début du XXe siècle, les intellectuels flamands – et donc aussi la plupart des écrivains – ont été élevés en français. Emile Verhaeren et Georges Eeckhoud, Suzanne Lilar et Maurice Maeterlinck sont des Flamands. Achille Chavée et Camille Lemonnier sont des Wallons. Et tout ça se sent, tout ça est aisément perceptible dans leurs écrits. Quelque chose les réunissait-il, tous ensemble dans les plis d’un drapeau tricolore?
Les intellectuels flamands d’aujourd’hui sont néerlandophones. De Decker explique que, spontanément, et même s’ils n’ont aucune animosité pour notre « nom de famille » comme rimait Antoine Clesse, ils se ressentent tous flamands, bien plus que belges.
Là est peut-être la source du malaise que nous ressentons aujourd’hui. Je ne pense pas qu’il faille l’imputer aux seuls Flamands. Henri Conscience – qui écrivit en néerlandais son fameux Leeuw van Vlaanderen – était furieusement belgicain. Il fut soutenu par Léopold Ier qui lui fit procurer un emploi aux archives anversoises alors qu’il avait été jeté à la rue par son père, un Français. Mais nous n’avons jamais réussi – ou voulu? – ouvrir les portes de la Belgique pour y accueillir et intégrer la Flandre flamingante (au sens étymologique, qui n’a rien d’agressif).
Il y a donc aujourd’hui une littérature belge d’expression française, et une littérature flamande d’expression néerlandaise. Faites-moi la grâce de considérer que j’ai soigneusement choisi les mots.


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