La lecture de la presse, ce matin, m’a laissé perplexe, comme souvent.

Pour les francophones (Le Soir et La Libre, je n’ai pas les moyens de les acheter tous!), c’est entendu: ce pauvre monsieur Di Rupo à fort à faire avec cet excité de Bart De Wever, qui veut tout casser, faire disparaître la Belgique, le roi, la reine et le p’tit prince, et puis encore s’en aller avec la caisse. Mais soit: notre bon roi va prendre un peu de temps pour le sermonner, lui et tous les autres zievereirs, après quoi don Elio refera un tour de table et essaiera une dernière fois de convaincre ce zot qui n’en a jamais assez.

En néerlandais (De Standaard), c’est assez différent. C’est très différent. C’est même une tout autre histoire. Sur le coup, elle me parait plus crédible.

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Qu’arrivera-t-il si le parti socialiste et la N-VA n’arrivent pas à s’entendre sur la constitution d’un nouveau gouvernement? On passera par une phase absolument chaotique, soit. Mais après?

C’est un cauchemar. Un vrai. Mais cela reste une hypothèse envisageable. Une situation dans laquelle plus rien ne serait raisonnablement prévisible. C’est à Henri Simonet qu’un jour, vers la fin des années 80, je demandai son avis sur ce qui se passerait si le gouvernement tombait. Le grand homme haussa les épaules comme il savait si bien le faire et me répondit: « Hé bien, on constituera un autre gouvernement! Quoi d’autre? »

Justement: quoi d’autre? Une vingtaine d’années plus tard, nous approchons de la configuration dans laquelle François Perin imaginait jadis la fin de la Belgique: l’impossibilité de constituer un autre gouvernement fédéral. Il n’y aura que des perdants dans une telle situation. Elle serait désastreuse pour les Flamands aussi bien que pour les francophones. Ce qui fait de la rue de la Loi une piste de chicken game dans l’acception la plus pure du concept.

L’échec de la mission De Wever – Di Rupo, ou Di Rupo – De Wever, comme on voudra, n’est donc pas une option. Ce qui n’est pas pour autant, loin de là, une garantie de succès. La guerre non plus n’était pas une option raisonnable, en août 14, on l’a compris à tout ce qui a suivi, jusqu’à la chute du Mur de Berlin. Mais il y eut la guerre où l’on partit, la fleur au fusil, avec la foi inébranlable, des deux côtés, d’en revenir bientôt, sain et sauf, triomphant. Les peuples ne savent pas toujours ce qu’ils font, quand ils s’embrasent et s’enthousiasment.

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En préconisant la suppression de la région bruxelloise, Bart De Wever a commis le premier vrai faux pas de sa campagne, la première gaffe, le premier contresens qui ne lui coûtera sans doute pas de voix flamandes et lui vaudra peut-être même une certaine sympathie dans la Flandre à front bas, mais lui vaudra probablement de grosses difficultés dans la suite.

Car on peut le suivre jusqu’à un certain point dans sa critique: dans son organisation (ou plutôt: sa désorganisation) actuelle, Bruxelles est un « modèle » de gaspillage, d’incohérence et d’inefficacité. Mais on n’assainira pas la situation en supprimant le seul niveau politique pertinent, celui qui est commun à tous les Bruxellois.

Fusionner les dix-neuf commune en une seule, comme dans la plupart des autres grandes capitales? Je n’y vois aucun inconvénient. J’adhère, même, à la différence des satrapes locaux mais comme bon nombre de Bruxellois. Mais un condominium franco-flamand sur la ville transformée en avatar de principauté andorrane, c’est non. Radicalement.

Cette position n’est compréhensible, dans le chef de la N-VA, que par référence à un archéo-nationalisme flamand, celui qui ne se fonde pas sur une assise territoriale dans des frontières « sûres et reconnues », mais sur des considérations purement ethniques. Dans cette conception, Bruxelles n’est plus un territoire autonome, comme les autres, mais un vague « comptoir colonial » commun aux deux nations dominantes.

Celles-ci, monsieur De Wever ne me contredira pas, n’ont pas jusqu’ici fait preuve de leur capacité à s’entendre. Alors, à supposer même que cela puisse ressembler à de saines conceptions démocratiques – ce qui n’est assurément pas le cas -, faire dépendre de leur entente la gestion d’une population de plus d’un million d’individus? Nee, bedankt.

Qu’en tant que capitale et en tant que ville-région, Bruxelles ait des caractéristiques qui la distinguent fondamentalement de la Flandre et de la Wallonie, on peut l’entendre. On peut même discuter sur les conséquences à en tirer quant à l’organisation de ce territoire et quant à l’aménagement de l’exercice de ces compétences. Mais l’en déposséder pour y installer un système qui ressemble plus encore à l’apartheid que celui qui prévaut aujourd’hui, c’est non. Radicalement non.

Et ce n’est pas un non linguistique. Les Bruxellois flamands n’en veulent pas plus que les francophones. Cette gaffe, c’est l’élucubration d’un Sinjoor, d’un Anversois qui, à 48 kilomètres d’ici, raisonne en chambre, d’une manière incohérente avec les principes démocratiques qu’il dit avoir intégrés dans son option nationaliste. C’est un signe qu’il reste à la N-VA du chemin à faire pour devenir un parti de gouvernement. Même à 25% des voix flamandes…

Si j’étais Bart De Wever, je me donnerais le temps d’une respiration, cette semaine qui vient. Je me concentrerais sur ce que je dirai le 13 au soir. Si ce qu’annoncent les sondages se vérifie, ce seront les paroles les plus importantes qu’il pourra jamais prononcer dans toute sa vie. Il doit les mûrir. Surtout celles qu’à la surprise générale, de propos délibéré, il prononcera en français.

Je ne suis pas Bart De Wever.

J’ai bien du mal à m’imaginer à sa place. Pas tellement parce qu’il est Flamand, et moi francophone. Ni parce que je ne le connais pas, ne l’ayant même jamais rencontré, à la différence de beaucoup de ses devanciers. Mais parce que sa pensée, son parcours, son être profond, me sont étrangers. Nous n’avons pas les mêmes pensées.

Si, comme lui, j’étais en politique, nous serions immanquablement ainsi adversaires. Et nous aurions le choix de nous regarder en chiens de faïence, jusqu’à ce que le néant nous emporte l’un et l’autre et nos mandants avec nous, ou de faire de la politique, comme les circonstances nous l’imposent.

Dans le cas de figure que je suggère sous la dictée des pronostics, la N-VA étant devenue le premier parti de Flandre et de Belgique, c’est monsieur De Wever qui aurait la main. A sa place je la tendrais, bien ouverte, au-dessus du mur de chicons.Car ce n’est rien de gagner une bataille. On peut facilement la reperdre en laissant passer l’opportunité de conclure la paix. Voyez, parmi tant d’autres, le cas désolant d’Yves Leterme.

Gagner la paix, ce n’est pas dicter les termes du traité de Versailles, l’historien doit l’avoir mesuré à l’aune de ce qui s’en est suivi. Gagner la paix, en démocratie, c’est inventer les termes d’une cohabitation pacifiée, acceptée et assumée entre belligérants d’hier.

Ce qui n’est pas donné. Ni d’avance acquis. C’est une autre bataille, contre les fantômes du passé cette fois. Parfois contre soi-même.

En tant qu’observateur, il m’intéresse diablement de savoir si un Bart De Wever vainqueur serait de cette race-là. Jusqu’ici, son rôle était facile. Il ne demandait qu’un peu d’habileté tactique et des circonstances favorables.

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