Dimanche, j’ai raté l’arrivée du printemps. J’ai oublié d’y penser. Je l’ai rattrapé aujourd’hui, dans une rue de Saint Josse.  Une rue si étroite que le soleil bas ne peut encore réchauffer le bitume.

Un gros flic occupe le trottoir. Il pourrait bien s’être échappé d’un album de Quick et Flupke, avec sa moustache, s’il n’était vêtu à la mode de 2010: nu-tête avec un polar bleu. Il colle une prune à un Turc aussi costaud que lui, qui gesticule. « Mais dis-moi alors où je dois m’arrêter pour décharger! Au milieu de la rue? »

L’agent garde son flegme bruxellois. « Allé! Tu peux quâ même pas te garer n’importe où, hein, menneke… »

Il m’adresse un clin d’œil et me sourit au moment où je me faufile dans le minuscule espace qu’il a laissé entre lui et les façades. Et il reprend paisiblement sa discussion avec le conducteur de la camionnette. Ces deux-là vont s’arranger, c’est sûr. Le soleil brille par-dessus les toits.

Il n’y a pas grand-chose à dire, un jour où la vie nous impose une obscénité plus lourde que d’habitude. Faisons donc silence un moment et laissons le dire par ceux qui savent l’exprimer. Schubert, par exemple. Der Tod und das Mädchen. La jeune fille et la mort. Pour ceux de Buizingen, mais pas seulement. Pour tous ceux qui pleurent, ici ou ailleurs.

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Parfois, on reste sans voix.

Ce n’est pas qu’on n’ait rien à dire. C’est que les mots ne viennent pas au grand jour, ils se calfeutrent, ils restent bien au chaud.

On s’émerveille alors avec reconnaissance que d’autres pensent à vous, vous demandent de vos nouvelles, vous souhaitent peut-être, si le jour en est venu, un bon anniversaire.

Il est bon, de temps en temps, de prendre celui de se taire.

1LLB2C’était hier le rendez-vous annuel des « vétérans » de La Libre. Aucun, quand même, n’a participé à la confection de la « une » illustrée ici, mais La Libre est un long fleuve majestueux, si pas toujours tranquille. Un menu typically Taverne du Passage pour moi: croquettes aux crevettes et filet américain. Un ballon de rouge. Et l’amitié en plat principal.

Ceux de l’année passée étaient presque tous là. Avec en plus Jacques Zeegers, qui était directeur de la rédaction de mon temps, Théo Louis, critique cinématographique, et les jeunots Marie-France Cros, Francis Van de Woestyne et Jean-Paul Duchateau. J’espère que cela fera plaisir à ceux là, qui sont à peu près de la même génération que moi, d’être ici rangés dans les « gamins », on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

J’en ai rencontré trois sur le chemin de la Taverne: André, Marcel et Philippe prenaient un peu d’avance et un apéro moussu à la Mort Subite qui fait toujours face au fantôme de notre vieux journal, sur la Montagne-aux-Herbes Potagères depuis longtemps désertée par Poeltje et Marguerite, généreuses cantinières qui nous désaltéraient tour à tour entre deux éditions. La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel, disait Baudelaire.

Mais celle-ci continue à me plaire. Au moment du départ, après une dernière vraie gueuze à La Rose Blanche, sur la Grand-Place, j’ai poussé la porte de Tropismes. Une aimable libraire m’a mis dans les bras, avec ses commentaires enthousiastes, une pile de recueils de nouvelles. Il n’y manquait – le stock avait achevé de fondre – que celui de l’ami Berenboom, qui flânait par là. On a causé bouquins, et journal. Je reviendrai vagabonder au cœur de ma ville. Promis. Juré.

1vontrips2Jeudi dernier, je dînais au Val d’Amblève, à Stavelot. Il y a près de cinquante ans, j’y allais parfois avec mes grands-parents qui avaient une petite maison à La Comté, près de Vielsalm. J’ai fréquenté très tôt les « maisons de bouche »… De l’extérieur, la bâtisse est conforme à mes souvenirs. On y mange encore mieux, mais c’est aussi encore plus « chic ».

L’intérieur est complètement transformé. Il n’y a plus ce petit bar, sur la gauche, près de l’entrée, où j’ai entrevu mes héros de l’époque, émerveillé, une veille de Grand Prix à Francorchamps. Olivier Gendebien, Phill Hill, Paul Frère, le comte Wolfgang von Trips, qui a péri peu après à Monza, en 61, sa Ferrari désemparée ôtant en même temps la vie à une dizaine d’infortunés spectateurs…

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J’ai pleuré, ce dimanche-là, quand papa m’a annoncé avec force ménagements qu’il était mort, alors qu’il allait être sacré champion  du monde de formule 1. Je ne pouvais l’apprendre par moi-même, on n’avait pas la télé. Je devais être allongé sur le tapis du séjour, poussant les Dinky Toys qui m’emportaient sur les circuits, dans le sillage des gentlemen drivers de l’époque.

Ils étaient tous là jeudi soir, au petit bar ancien de l’Hostellerie du Val d’Amblève, immenses pour un petit garçon de sept ans, détendus, avec leurs belles gueules d’aristocrates et leurs bonnes manières. En fermant les yeux, j’ai pu un instant les rejoindre et trinquer avec eux. Privilège imprescriptible du jardinier cultivant des souvenirs éblouis.

Provence09 281Je ne me doutais pas qu’il serait si dur d’écrire, en vacances. Vous allez rire peut-être, mais ce n’est ni l’envie, ni les sujets qui me manquent. C’est le temps. Oui, le temps… C’est fou ce que l’on a de choses à faire, quand on est en vacances. Elles vous mangent la journée.

C’est d’ailleurs le cas de le dire: il faut manger, mieux qu’on ne le fait à toute allure, quand on est chez soi, ou qu’on se résigne au restau. Le repas du soir, chez nous, en vacances, est un événement important. Il se prépare. Sans chichis, mais avec soin. Là, pendant que j’esquisse ce billet dans sa première forme, j’ai une sauce tomate sur le feu, pour enrober les trois « n » et les deux « l » de cannelloni tout frais achetés au marché à une jolie brune qui vendrait de la glace à des esquimaux, si elle ne la faisait fondre rien qu’en la regardant.

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Même pour ceux qui, comme moi, n’ont pas (encore) pris de vraies vacances d’été, c’est donc déjà la rentrée. Ce qui se voit plus sûrement encore que sur un calendrier Pirelli, à la longueur des files dans les tunnels de l’avenue Louise.

Pour ce qui me concerne, cela s’entendra aussi. Tous les jeudis à partir de celui qui vient, sur Bel RTL, où l’on reprend, sans langue de bois, l’émission qu’on avait testée la dernière semaine avant les élections. Elle semble avoir convaincu les auditeurs, et en tout cas les décideurs de la chaîne. On reste dans la même configuration qu’en juin (Fred Cauderlier, Alain Raviart, Louis Maraite et moi), mais renforcée par une femme, l’effervescente Florence Coppenolle. Au menu: l’actualité sous l’œil de la com’.

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L’autre soir, je parcourais un vieux numéro (juillet 2001) de la belle revue De Facto consacré aux peintres de Laethem-Saint-Martin. J’ai évidemment pensé à cet arrière-grand-oncle que je n’ai pas connu mais dont une belle toile a porté mon enfance sur les ailes du rêve et me ravit encore aujourd’hui.

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Jules Verwest – Winter (ca. 1950?)

Elle est du Gantois Jules Verwest, dont vous n’avez peut-être ou probablement pas entendu parler, à moins d’être un spécialiste pointu de l’époque, de courir les salles de vente ou de camper au Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK), qui abrite deux de ses œuvres, ai-je pu constater dans le catalogue.

C’était un oncle de ma grand-mère paternelle, décédé à Heusden en 1957, et ce tableau était le cadeau de mariage qu’il avait offert à mes parents, en 1952.

Là, je viens de découvrir grâce à Google qu’un blog lui était consacré. C’est son petit-fils, Serge, qui le publie. Il est plasticien lui aussi, comme son père, Jan, est également artiste-peintre. Amateur, précise-t-il avec une modestie qui l’honore mais qui est sans doute excessive, à moins qu’il s’agisse seulement de signaler que ce n’est pas seulement son art qui le nourrit, même si je soupçonne qu’il l’aide plus fondamentalement à vivre. On n’est pas artiste pour rien. Mais pour exprimer ce que l’on  doit dire. Et, vrai, j’aime ce qu’il fait, ce lointain cousin flamand que je n’ai encore jamais rencontré que sur internet.

Voyez par exemple ici cet autoportrait auquel je trouve une belle puissance d’expression crépusculaire.

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Serge Verwest – Selfportrait

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J’aime le théâtre. J’ose à peine l’écrire car je serais bien en peine de le prouver: j’y vais si rarement. Mais à chaque fois, même quand je m’ennuie à mourir, comme hier soir, le geste du comédien qui se glisse dans un texte pour le servir me ravit à l’extrême. Et son bonheur palpable dans son sourire sous les vivats, au baisser du rideau.

Hier donc, j’ai trouvé le temps très long. C’était Le Premier (Line en VO, un tiers de siècle sans débander off Broadway, un peu comme La Cantatrice chauve au Théâtre de la Huchette), un monument historique en somme, signé Israel Horovitz, monté au Théâtre des Martyrs et mis en scène ici par Michel Huisman.

J’avoue humblement que je ne savais pas tout ça en partant et ce n’est pas le programme qui me l’a appris, il m’a fallu, en rentrant, explorer la Toile pour étaler devant vous ce savoir tout frais. Soit. Une science préalable aurait-elle influencé mon jugement? J’espère que non car ce serait le signe que toutes nos émotions esthétiques ne sont pas spontanées. Mais comment voulez-vous que je le sache?

Si rempli de bonne volonté que je fusse à l’origine, je n’ai donc pas réussi à « entrer » dans ce texte, malgré tout le talent de ses cinq interprètes qui m’y invitaient. Et au bout d’un quart d’heure, je capitulais, me résignant à ne plus attendre que la fin, en cherchant la bonne position dans mon fauteuil, pour patienter sans trop gêner mes voisins. J’ai apprécié la tolérance de Michel, qui au bar ne parut pas me tenir rigueur de l’aveu que je lui fis de mon ennui.

Je ne vous raconte pas cela pour jouer aux critiques de théâtre, je n’en ai pas les armes. Je témoigne seulement des effets d’un regard totalement innocent sur un monument culturel et m’interroge: admirerait-on si universellement la Joconde, si l’on ne savait qu’elle était la Joconde?

A 56 ans, je m’arroge le droit de poser la question, quitte à passer dans certaines académies pour un ilote aviné. Et la poser sans honte, finalement, me fait passer une bonne soirée!

Il paraît que ce ne sera pas une année facile. Et alors? On en a vu d’autres, non? A vous toutes et à vous tous, lecteurs fidèles et visiteurs de passage, je vous souhaite d’y trouver maintes occasions de vous réjouir et de sourire. Bonne année donc, continuons à échanger ce que nous avons à nous dire.

Le jour de l’An étant indissociable pour moi des splendeurs cuivrées de la Marche de Radetzky, de Johann Strauss père, en voici la dernière version que j’ai trouvée sur YouTube, la première qui ait été uploadée en 2009. Elle vient du Japon:

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