Entre un débat avec François Heinderyckx et des photos à prendre de Paul Van Himst ou de Ludovic Delory qui dédicaçaient leurs livres, j’ai passé une bonne demi-douzaine d’heures à la Foire du Livre aujourd’hui.
J’aime toujours bien ce rendez-vous annuel avec les bouquins qu’on ne trouve pas toujours aux étals des grandes librairies classiques. Et j’ai une sincère admiration pour ces gens courageux, auteurs et éditeurs, qui s’obstinent à augmenter de leurs contributions l’océan de tout ce qui se publie. Dans la tête, j’ai le chiffre de 30.000 nouveaux bouquins en français chaque année. Comment ne pas rater quelque chose d’important?
L’important est d’ailleurs relatif. C’est personnel. Et c’est ce qui donne son sens à une « foire », comme occasion de faire de nouvelles rencontres.
Dans le folklore des quartiers chauds, le crêpage de chignons entre péripatéticiennes est un grand classique. Les éditeurs de journaux et la RTBF nous en offrent gracieusement un passionnant remake ces jours-ci.
Au menu de plus récent épisode, la RTBF est mise en demeure de ne plus concurrencer les gazettes en faisant aussi bien qu’elles, sur son site web et d’accaparer ainsi une part du marché publicitaire.
On ne sait pas trop qui a commencé, en fait, de la retebœuf qui reproche aux gazettes de publier podcasts et vidéos sur leurs sites internet, ou des canards qui lancent des radios « libres » et des ersatz de web-TV mais contestent maintenant, par lettres d’avocat, le droit de la radio-télé publique de publier des pages écrites (et des images fixes) sur le web.
C’est débile, me direz-vous, si vous connaissez un peu le fonctionnement de la Toile. Ce l’est encore plus si vous comprenez comme moi que ce que demandent les éditeurs, au fond, c’est la limitation de la liberté d’informer et de s’exprimer.
Et tout ça pour quoi? On ne parle pas ici d’audacieux pionniers en quête de terres inconnues, mais de vieilles maquerelles décaties thésaurisant leurs parts du marché agonisant de la réclame. C’est donc bien une bagarre comme on en déclenchait jadis à grands coups de sacoches et de talons aiguilles, vers les cinq heures du matin, quand Paris s’éveillait et qu’à La Villette on tranchait le lard…
Cela pourrait être drôle, ce n’est que pathétique.
Tous ces journaux au passé glorieux sont occupés à mourir et le seul projet qui reste à leurs éditeurs, en pratique, est d’être le dernier à passer, pour avoir l’honneur insigne et la jouissance ultime d’être celui qui éteindra la lumière en sortant.
Imaginez un type connu. Michel Bourlet. Il est assis à une table, à la Foire du Livre. Derrière une pile de bouquins. Vous le reconnaissez, vous l’avez vu à la télé. Lui, forcément, il ne sait pas du tout qui vous êtes.Vous en prenez un, vous le priez de vous le dédicacer en vous demandant que lui dire pour engager la conversation. Vous vous sentez un peu gauche.
L’homme vous demande comment vous vous appelez. Il vous dit que vous portez le même prénom qu’une de ses filles. C’est fait, la glace est rompue. Vous trouvez enfin les mots tout simples qui traduisent les sentiments qu’il vous a inspirés, quand on le voyait sur tous les plateaux de télé. Et lui, il vous répond sans trop y toucher que vous lui faites bien plaisir en lui disant ça. Il vous demande d’où vous venez.
Ce pourrait n’être qu’une façon de meubler un silence, comme souvent. Mais lui, il vous fait comprendre par là que vous existez. Et vous repartez contente, madame.
J’ai passé une heure, hier, aux côtés de Michel Bourlet qui dédicaçait son livre au stand des Editions Luc Pire. Je l’ai vu s’intéresser à ce que lui racontaient de parfaits inconnus. On ne juge pas un homme en une heure. Evidemment. Mais j’ai cru comprendre pourquoi et comment celui-là a réussi à rendre l’espoir d’être quand même entendus à des parents brutalement plongés dans un malheur indicible. Julie et Melissa. An et Eefje. L’affaire Dutroux. Et l’affaire Cools, avant ça.
Je l’avais lu, son livre, quelques jours auparavant. Pratiquement d’une traite. Entre ses lignes, j’ai entendu le cri d’un homme excédé d’avoir été abusivement traduit devant le tribunal des flagrants délires médiatiques.
Comprendre. C’est déjà une des bonnes raisons de le lire.
Une autre est la mémoire de tragiques événements récents, dont certains auraient sans doute pu être évités. Et qui pourtant se reproduisent. Dans la vidéo de TV Lux, ci-dessous, Michel Bourlet explique que ce qui l’a finalement décidé à écrire, c’est le énième épisode de la guerre des polices qu’a représenté à ses yeux l’affaire Fourniret.
Il ne savait pas encore qu’au moment où sortiraient de presse les réquisitions qu’il trace littérairement dans son livre, on se demanderait, à nouveau, pourquoi n’a pas été explorée, à Louvain, dans l’enquête sur la mort d’Annick, la piste au bout de laquelle Kevin et Shana auraient pu avoir la vie sauve.
Michel Bourlet n’a finalement été, à la tête du parquet chestrolais, qu’un homme qui a fait le travail qu’on attend d’un procureur du Roi. Il en est pourtant devenu un héros. Cette conjonction explique pourquoi La Traque au loup est une lecture urgente.
Ceux qui se demandent si Le Soir est devenu un nouvel avatar de Pif Gadget n’ont qu’à se dire que oui et la question sera réglée: mercredi, le quotidien vespéral du matin offrait à ses lecteurs, pas pour 5 euros, ni pour 4, ni pour 3, ni même pour 2 euros, mais pour un tout petit euro à peine, messieurs-dames, un magnifique bloc de résine transparente comprenant… comprenant… devinez quoi? Oui! Un authentique scorpion doré de Mandchourie, ouiii, m’sieurs-dames!
Et on remet ça la semaine prochaine, avec une superbe araignée diable et son fascicule, chers clients, suivie dans quinze jours par un scarabée rhinocéros. Une ma-gni-fi-que collection de non pas 10, non pas vingt, ni trente, mais qua-ran-te ‘insectes et arthropodes que vous rangerez précieusement dans les petites boîtes spécialement conçues à cet effet et que vous proposera votre libraire pour un prix modique! Non, messieurs-dames, vous ne rêvez pas! Le Soir fera de vous des entomologistes!
C’est un petit bouquin sympa comme son auteur. Gilles Vanden Burre, le président de BPlus. Pas une thèse doctorale, ni un lourd essai politique, pas même un manifeste. Rien qu’une profession de foi d’un citoyen qu’on dirait ordinaire s’il se contentait de rester silencieux comme la supposée majorité du même nom.
J’ai assisté lundi soir à la présentation de l’ouvrage, dans le centre de Bruxelles. Un public mixte, bicommunautaire et bilingue. Pas ou peu de politiques, sinon ceux de ProBruxsel avec qui j’ai papoté. Au demeurant, reste-t-il encore beaucoup de « Belges » parmi nos élus linguistiquement sexués? J’étais donc là et ça m’a fait revoir l’ombre d’un petit jeune homme de vingt ans, devenu quinqua maintenant, qui militait lui aussi pour une Belgique malgré tout unie, à une époque où se dire fédéraliste était un symptôme de radicalisme communautaire. Moi.
Et je me suis alors dit que si un mouvement d’opinion comme BPlus a un sens aujourd’hui, ce n’est probablement pas comme un groupe de pression classique, avec des propositions et des solutions de plomberie institutionnelle, sur BHV ou sur la répartition des compétences.
Il n’y a pas grand-chose à dire, un jour où la vie nous impose une obscénité plus lourde que d’habitude. Faisons donc silence un moment et laissons le dire par ceux qui savent l’exprimer. Schubert, par exemple. Der Tod und das Mädchen. La jeune fille et la mort. Pour ceux de Buizingen, mais pas seulement. Pour tous ceux qui pleurent, ici ou ailleurs.
Quand j’ai vu la couverture du livre dans une vitrine, j’ai souri. « Sacré Yvon, me suis-je dit. Il a fait fort! » C’est le titre: « L’assassinat d’Yvon Toussaint ». Par Yvon Toussaint. Il fallait oser. J’entre dans la librairie et achète l’ouvrage, qui vient de sortir, parce que c’est Yvon, justement. Et en fait, c’est beaucoup plus compliqué et intéressant qu’une crise aiguë de narcissisme.
Il y a au moins deux Yvon Toussaint. Celui qu’on connaît ici, en Belgique et à Paris, le journaliste aujourd’hui retraité, qui fut mon rédacteur-en-chef; et le sénateur haîtien assassiné en 1999, à Port-au-Prince.
Notre Yvon, qui ne connaissait l’autre ni d’Eve, ni d’Adam, a rencontré par hasard son souvenir, en flânant dans les allées de Google. Il en est sorti un vrai grand roman comme je les aime, le meilleur que j’aie lu depuis longtemps.
C’est subjectif? Sans doute. Suis-je influencé par l’affection que j’ai pour Yvon? Je ne pense pas. Il y a quelques années, j’avais acheté Le Manuscrit de la Giudecca et j’étais resté sur le seuil. Je n’avais pas trouvé l’entrée. Ici, je me suis senti chez moi dès la première ligne.
Les Editions Luc Pire lancent la semaine prochaine les six premiers ouvrages d’une nouvelle collection d’essais, Espace Vital. Je suis fort heureux – et très honoré – de pouvoir vous annoncer ici en primeur – nous venons de signer le contrat – que je vais collaborer comme consultant indépendant à la définition de sa politique éditoriale, avec le titre de directeur de la collection chargé en outre d’organiser, avec son futur président, les travaux du comité de lecture en cours de constitution.
C’est un fameux défi que j’espère être capable de relever avec mon enthousiasme. Il témoigne de la foi que j’ai toujours dans le papier imprimé que le web complète mais ne remplace pas, sous réserve bien sûr des développements futurs de l’édition électronique et de la place que prendront un jour les e-books à côté des bouquins « classiques ». Mais ce seront toujours des livres, sous une autre forme peut-être, pas des sites, ni des blogs, wikis ou autres, qui ont une autre fonction, essentielle mais sûrement pas exclusive.
La première fournée d’ouvrages à paraître la semaine prochaine en comprend six, dus à la plume de Nadia Geerts, Guy Spitaels, André Frédéric, Rudy Demotte, Gilles Van den Burre. Et de Ludovic Delory, dont j’ai eu le privilège de pouvoir lire la réflexion à l’état de manuscrit.
L’ambition est de contribuer au débat d’idées sur tous les sujets qui intéressent la société. Ce qui veut dire que ces livres – tous des inédits – auront des prolongements sur le web, en vue de nourrir le débat avec les lecteurs et de constituer des « communautés d’intérêt » sur le site de l’éditeur, sur des pages et sites spécifiques, et sur les medias sociaux.
Si je vous en parle ici, c’est bien sûr parce que nous sommes sur mon blog, mais aussi et surtout parce que je compte sur vous pour échanger et débattre, recueillir vos impressions et suggestions et, in fine, être une des oreilles de l’éditeur auprès du public qu’il s’est donné pour mission de satisfaire et d’alimenter en idées nouvelles autant que d’en puiser chez lui.
Alors, n’hésitez pas. Ceci est un premier appel que je lance entre nous. Commentez, envoyez-moi des courriels, proposez, critiquez, intervenez. Nous sommes déjà une petite communauté bien active, à côté de beaucoup d’autres qui ne sont absolument pas des « concurrentes » mais des « connectantes ». Et tous ensemble nous sommes l’opinion, diverse, désireuse de débattre, résolument « multimodale »…
A Maastricht, pour l’heure, il y a de l’Italie qui descend la Meuse, que Brel me pardonne… En passant la frontière entre les deux Limbourg, le fleuve a changé de langue vernaculaire et le ciel est toujours bas en cette saison, si bas qu’à l’horizon embrumé, il se confond avec les eaux grises d’où sourd pourtant une musique de carnaval.
Au hasard des rues de la ville qui vit expirer sous ses remparts Charles de Batz de Castelmore, seigneur d’Artagnan, on croise maintenant des fanfares orange dont les cuivres rappellent bizarrement qu’il est encore long, le chemin de Tipperary, tsoin-tsoin, mais que le printemps brasse déjà la sève nouvelle dans le sol froid.
Et dans les vitrines, les décoratrices ont rêvé à Venise, à ses masques et à ses somptueux atours aux couleurs vives. Nous sommes à quelques lieues de Liège, mais aussi d’Aachen, là où se rencontrent les frontières de trois ou quatre destinées collectives au moins, celles des Pays-Bas, de l’Allemagne et de la Belgique, ou de la Flandre et de la Wallonie, qui s’échangent ici leurs accents et leurs mots.
Ce n’est pas qu’on n’ait rien à dire. C’est que les mots ne viennent pas au grand jour, ils se calfeutrent, ils restent bien au chaud.
On s’émerveille alors avec reconnaissance que d’autres pensent à vous, vous demandent de vos nouvelles, vous souhaitent peut-être, si le jour en est venu, un bon anniversaire.
Il est bon, de temps en temps, de prendre celui de se taire.