Pour vivre, l’Homme, c’est bien connu, a au moins besoin d’air, d’eau et d’énergie. Mais cela ne le distingue finalement en rien des autres organismes vivants. Pour être humain, il a aussi besoin d’information. Avant de sortir le matin, votre chien, monsieur, ne consulte pas la météo. Et si le rat de laboratoire, dans sa cage, peut « apprendre » quel est le bon bouton qu’il doit actionner pour accéder à sa pitance, au fond, il n’a rien « appris » vraiment car il choisit mécaniquement, sans conscience: il se contente de répéter une action profitable et nécessaire. Un humain, lui, a besoin pour vivre d’un quatrième élément dont il a le monopole et lui permet de faire des choix qui ne lui sont pas seulement dictés par l’habitude: l’information.
C’est pour ça que l’essor, à partir du XIXe siècle, d’une presse abondante et de plus en plus accessible au plus grand nombre a été un des facteurs importants du progrès de l’humanité.
Cette presse, aujourd’hui, est moribonde. Ce n’est assurément pas que le besoin d’information – la demande – a diminué, bien au contraire; c’est que le type d’information sur lequel les journaux avaient bâti leur succès est désormais largement accessible ailleurs, à moindre coût – parfois nul, ou presque.
Probablement mal… informés, ou incompétents, les éditeurs de journaux ont réagi à cette évolution comme les rats du laboratoire: constatant que leurs produits se vendaient moins, ils ont réduit leurs coûts pour rester rentables et se sont diversifiés dans des activités qui n’avaient rien à voir, tentant de racoler le chaland avec ce qui est supposé lui plaire, disons: du sang, du sexe, du spectacle. Et des gadgets. Sans oser se demander s’il ne restait pas toujours une place inexpugnable à occuper dans le business de l’info pas chiante, mais sérieuse et utile.
Ils se sont suicidés à délaisser ce qu’ils pouvaient proposer de mieux – la qualité, la profondeur – pour s’engager dans une lutte perdue d’avance avec des concurrents plus souples et mieux adaptés, avec une production toujours plus cheap et indifférenciée.
Aujourd’hui, en 2012, à 59 ans, j’ai accès à énormément plus d’informations sur ce qui m’intéresse qu’en 1972, à 19. Et pourtant, j’achète beaucoup moins de journaux qu’il y a quarante ans. Je reste maintenant souvent plusieurs jours sans prendre le moindre journal chez mon libraire à qui je continue pourtant à rendre visite tous les jours. Cherchez l’erreur.
La faute au méchant internet? Même pas. La faute aux journaux et magazines qui n’arrivent plus à m’être utiles et qui m’énervent souvent avec leurs éditos ringards et leurs « dossiers » ou « cahiers spéciaux » copiés-collés sur les évènements dits « d’actualité » dont tout le monde traite en même temps, avec les mêmes mots, les mêmes photos, les mêmes informations déjà rancies.
Il faut repenser la presse autrement. Non plus à partir d’un support, devenu un pur « produit » qu’il faut fourguer au lecteur de gré ou de force, avec un cours de tricot gratuit pour madame et une BD bradée pour le jeune homme, qui transforment le comptoir de mon libraire en improbable bollewinkel. Il faut repenser la presse en « entreprise de services d’information ». En productrice de contenus de vraie qualité.
Il faut faire exactement l’inverse que ce que font les éditeurs depuis que je suis entré dans le métier: ne plus consacrer tous ses efforts au produit – le journal – mais les recentrer sur le producteur – le journaliste.
« C’est trop cher! », hurlent-ils. « Vous savez ce que ça coûte, une rédaction? ». Oui, je sais: pas assez. Car vous avez tellement dévalorisé le métier, messieurs-dames, que vous n’en avez même plus pour votre argent, soit que les meilleurs s’en sont allés, en retraite ou « promus » attachés de presse de quelque ministre ou capitaine d’industrie financière, soit que les bons qui restent n’ont plus les moyens de donner la mesure de leur talent, ni le temps, devant faire des « piges » à gauche et à droite pour tenter de faire bouillir la marmite, vaille que vaille.
Cessez d’ailleurs de dire: « journaliste ». Entraînez-vous plutôt à redire: « reporter », comme pour Tintin. C’est du vilain franglais et ça devrait vouloir dire la même chose mais on s’est trop habitué à ne plus voir dans le journaliste que l’employé qui fait métier d’écrire dans un journal. Un reporter, c’est un journaliste qui collecte ses informations en allant sur les lieux où se passent les faits qu’il observe pour les rapporter et les mettre en perspective, pas un soutier qui bâtonne des dépêches d’agence ou résume ce que ses confrères ont déjà écrit ailleurs.
Alors vous aurez à nouveau la matière pour fabriquer des produits professionnels – journal, magazine, revue, reportage audio-visuel, film, web documentaire… – qui se vendent parce qu’ils contiennent des informations attendues par un public – c’est-à-dire des données contextualisées et expliquées. C’est un métier, la presse. Ce n’est pas un hobby pour dandys dilettantes, ni un secteur de diversification pour bâtisseurs d’empires multinationaux ou de conglomérats paroissiaux. Je dis ça, je ne dis rien, mais je ne dis pas ça gratuitement, ces jours-ci spécialement.






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