Ces jours-ci, j’étais en Vendée d’où je suis rentré hier soir. Les Lucs-sur-Boulogne, c’est au milieu de nulle part, un bourg de 3.000 habitants, paresseusement assoupi dans le bocage. A dix heures du soir, il n’y passe que des autos effrayées de saisir dans leurs phares hallucinés un des spectres qui hantent la commune. Ici, le 28 février 1794, les colonnes infernales de la République ont massacré 564 villageois dans la chapelle du Petit Luc, principalement des femmes et des enfants; 109 des victimes fusillées ou éventrées à la baïonnette avaient moins de sept ans. Leurs noms sont gravés sur les murs d’une autre chapelle, plus récente qui surplombe le mémorial inauguré par Soljenitsyne en 1993. Une citation de Claudel sur le chemin de terre qui y conduit sous un ciel aux yeux encore humides: « Quand l’Homme essaie d’imaginer le paradis sur terre, ça fait tout de suite un enfer très convenable« .

Je n’étais pas en pèlerinage mais en visite à l’Historial de la Vendée à côté, où  une fort  belle exposition temporaire évoque les années que Simenon passa en Vendée. Vaut le détour.

Lundi soir, j’ai découvert avec bonheur à l’Auberge du Lac les saveurs appariées de l’anguille fumée et de la purée de mogettes, un haricot blanc local qui se déguste en règle coutumière avec du jambon cru. J’y ai goûté le lendemain au jambon, sans les fayots. Chez Louis XIII à Challans mais là, ce sont surtout les saint jacques en demi-coques au beurre d’algues qui m’ont fait planer – l’océan murmure à moins de vingt kilomètres, je lui ai présenté mes respects depuis le rivage de Saint Hilaire de Riez.

S’abandonner après ça sans remords à Morphée, sous la couette moelleuse, après le chapitre rituel des Mémoires intimes du grand Georges, sous la poutre noircie par d’autres flammes que celles de la cheminée du XIVe siècle. Les colonnes infernales, il y a deux siècles, ont incendié aussi la maison du Chef du Pont où j’ai passé mes deux nuits vendéennes en chambre d’hôtes à quatre étoiles chez madame Perrocheau, les toutes premières. Je n’étais encore jamais passé par là et me demande bien pourquoi.

Je n’ai jamais dîné à elBulli. Et même: je ne connais personnellement personne qui ait jamais dîné à elBulli. Je sais seulement – mais peut-on seulement « savoir » quelque chose de ce qui ne vous est connu que par la rumeur médiatique – qu’on trouvait là le top du top de la gastronomie. Pensez-donc: de l’écume de pommes de terre… Des pétales de rose marinés à l’artichaut… Des chips d’oreilles de lapin… N’en jetez plus, j’ai envie de vomir.

Je ne dînerai jamais à elBulli. Le restaurant éteint pour toujours (?) ses fourneaux demain soir, ce 30 juillet.

Cinquante couverts par service, On y servait huit mille repas par an, en six mois. Il y avait deux millions de demandes de réservation chaque année. L’autre moitié de l’année, le chef créait des p’tits plats. Le chef? Ferran Adrià. Un Catalan un peu, beaucoup barjo. Comme Dali, comme Gaudi, comme Mirò. C’est génétique, ou quoi? C’est médiatique, surtout.

Il avait commencé petiot. En 84. Marginal. Incompris. En 98, il a reçu sa troisième étoile, la dernière, Michelin n’en donne jamais quatre. C’est là qu’un chef de mes amis m’a révélé son existence. Puis, un article du New York Times en a fait une star planétaire – et d’une chaise à elBulli un approximatif équivalent des six bons chiffres du loto, avec le numéro complémentaire.

Et aujourd’hui – demain -, il arrête. Une autre façon, ultime, de faire parler de lui. Et d’arrêter les frais: à 250 euro le convive, quand même, elBulli perdait un demi-million par an. Preuve que Ferran n’est pas microéconomiste: un homme d’affaires avisé aurait gonflé ses prix jusqu’à ce que la courbe de l’offre croise celle de la demande car à l’étage où l’évènement se serait produit, Ferran serait sorti équipé de cojones en or massif. Ou pas? Allez savoir, avec les medias.

Tout ça me plonge dans un abîme de perplexité devant mon cornet de frites couronné de sauce andalouse – Devos? Lemmens? A table!

Dans Le Banquet – je ne plaisante pas! -, Platon fait à peu près dire à Socrate que la philosophie n’est pas dans les livres, rien ne pouvant remplacer la discussion et l’échange des arguments. Vous imaginez ce qui serait arrivé si le New York Times avait un jour écrit qu’un certain monsieur Socrate, à Athènes, était le plus grand philosophe du monde? Bouchon garanti sur Syntagma.

Mais bon. Pas plus que je n’ai dîné à elBulli, il ne m’a été donné d’interviewer Socrate. Il est mort trop tôt ou je suis né trop tard, si bien qu’il a fallu que je me contente de Bernard-Henri Lévy. Socrate, au fond, aurait tout aussi bien pu ouvrir un restaurant. Alors pour moi, ce sera une croquette aux crevettes et un filet américain, s’il vous plaît. Avec des câpres, oui.

Samedi, j’ai fait l’emplette d’un petit morceau de coticule – enfin, c’est Gaïd qui a financé l’achat. Non, ça n’a rien d’obscène, le coticule. Vous ne savez pas ce que c’est ? Normal. Moi, je ne connais ce truc depuis ma petite enfance que parce que mes grands-parents avaient une petite maison de vacances à La Comté, un minuscule hameau de Vielsalm, dix-sept feux dont le nôtre, que la bonne madame André allumait le vendredi pour nous, un peu avant qu’on arrive pour le week-end, au bout d’un long voyage de plus de deux heures depuis Bruxelles, dans la Dodge bleu ciel de bon-papa, immatriculée B9695.
Juste au-dessus du village, dans la forêt d’épicéas, il y avait une carrière à l’abandon depuis 1955 au moins.  C’était une longue promenade, toute en montées. Elle ne m’amusait qu’à moitié mais là-haut, la récompense était le pique-nique, au milieu de vieilles bennes qui rouillaient sur des rails posés sur la caillasse, à l’entrée d’une mystérieuse galerie qui s’enfonçait dans le flanc de la colline et me faisait penser à une mine d’or comme on en voit dans les albums de Lucky Luke.
C’était bien une mine, mais pas une mine d’or, évidemment. Encore qu’on ait parfois trouvé quelques paillettes, dans l’eau des rivières du secteur, mais si peu que s’il y eut bien quelques orpailleurs dans la région, à ce qu’il paraît, on n’y assista jamais à la moindre ruée. Il y avait par contre du coticule, un don de la terre qui a fait vivre des gens, du XVIe siècle jusqu’au milieu du XXe.

Lire la suite »

Auntie, rue Grétry à Bruxelles

Je ne suis pas sûr de vous avoir déjà avoué mon goût prononcé pour la cuisine asiatique en général et chinoise en particulier. Quand je dis « chinoise« , c’est une façon de parler: il y a plus de cuisines chinoises que de cuisines européennes, comme on ne s’en rend pas compte en ingurgitant son chop-suey ou ses beignets de porc à l’aigre-doux chez le dragon impérial du coin. C’est parfois mangeable, sinon bon, mais le plus souvent à des années-lumière de ce qu’on goûte vraiment en Chine.

Je ne vais pas faire le malin, notez bien: je n’y suis encore jamais allé, en Chine. Jusqu’à hier midi, où j’ai déjeûné chez Auntie. On dit que c’est au 25 de la rue Grétry, entre la Bourse et de Brouckère, à Bruxelles, mais je n’en crois rien. C’est à Pékin, c’est pas possible, ou à Shangaï. A l’intérieur, on ne voit d’ailleurs pratiquement que des Chinois, réunis autour de grandes tablées familiales, comme là-bas me dit-on.

Nous n’étions que deux, ce qui est un handicap pour des repas qui se composent de préférence d’une multitude de plats que l’on partage. Il a donc fallu se contenter de deux entrées et de deux plats principaux : nous n’en sommes déjà pas arrivés à bout, après nous être rassasiés et avoir commencé à pécher par gourmandise.

Lire la suite »

maastrichtA Maastricht, pour l’heure, il y a de l’Italie qui descend la Meuse, que Brel me pardonne… En passant la frontière entre les deux Limbourg, le fleuve a changé de langue vernaculaire et le ciel est toujours bas en cette saison, si bas qu’à l’horizon embrumé, il se confond avec les eaux grises d’où sourd pourtant une musique de carnaval.

Au hasard des rues de la ville qui vit expirer sous ses remparts Charles de Batz de Castelmore, seigneur d’Artagnan, on croise maintenant des fanfares orange dont les cuivres rappellent bizarrement qu’il est encore long, le chemin de Tipperary, tsoin-tsoin, mais que le printemps brasse déjà la sève nouvelle dans le sol froid.

Et dans les vitrines, les décoratrices ont rêvé à Venise, à ses masques et à ses somptueux atours aux couleurs vives. Nous sommes à quelques lieues de Liège, mais aussi d’Aachen, là où se rencontrent les frontières de trois ou quatre destinées collectives au moins, celles des Pays-Bas, de l’Allemagne et de la Belgique, ou de la Flandre et de la Wallonie, qui s’échangent ici leurs accents et leurs mots.

Lire la suite »

beaujolais 002La superbe dégustation du week-end passé, à la Maison des Vins de mon ami Jean-Claude, m’en avait donné l’envie; la présence d’un gentil bonhomme du Domaine du Vissoux m’a convaincu de la satisfaire: en 2009, j’ai donc sacrifié à la tradition bien mercantile qui autorise à ouvrir sa première bouteille de beaujolais de l’année dès qu’a sonné le 12e coup de minuit annonçant le 3e jeudi de novembre.

Lire la suite »

En revenant d’un rendez-vous dans le centre de Bruxelles, je suis passé devant la galerie de Vincent Huot, un de mes contacts sur Facebook. Je n’ai pas poussé la porte, elle était ouverte et le propriétaire était occupé à trier des toiles de sa réserve. Je me suis présenté – car on ne se « connaît » que par le Net – et j’ai entendu chanter un sympathique accent périgourdin…

Il est Français, Vincent Huot, et galeriste à Bruxelles depuis quelques années. Il a l’air d’être tombé amoureux de notre petite capitale provinciale. A ses cimaises, jusqu’au 21 octobre, des toiles de Franck Chambrun, comme celle-ci, que je reproduis avec son autorisation:

Chambrun

J’aime bien. J’ai du mal à l’expliquer, mais il me semble qu’avec une grande économie de moyens, cet artiste que je ne connaissais pas jusque là, arrive à nous installer dans son univers paradoxal. C’est chaud, intime et confortable tout en ne suggérant que des scènes banales de la vie urbaine et des phrases évocatrices de graffitis. On me décrirait ces toiles avec des mots, j’aurais sans doute un préjugé défavorable. Et pourtant, en les voyant, je m’y sens bien.

Mais je ne suis pas critique d’art. Juste un modeste amateur qui fonctionne au coup de foudre. Vincent aussi, je crois, mais en professionnel: il n’expose pas ce qui se vend, me dit-il, mais ce qu’il aime. Je crois que c’est la bonne façon de concevoir un métier comme le sien.

Les toiles de Franck Chambrun sont exposées jusqu’au 21 octobre. Prix à partir de € 950. La galerie est située au 70 de la rue du Lombard. Elle est ouverte du lundi au samedi de 11 à 19 heures et le dimanche de 13 à 17 heures.

Il ne vous reste – hélas – que quelques jours pour vous précipiter au théâtre du Parc, mais allez-y, vous ne le regretterez pas. Jusqu’à vendredi prochain, on y joue Le Capitaine Fracasse, d’après Théophile Gautier. C’est un pur bonheur, je l’ai connu hier soir.

Image de prévisualisation YouTube

L’extrait ci-dessus vous donne le ton de la pièce: il y a du spectacle, dans l’esprit des comédiens ambulants du XVIIe siècle et des grands romans de cape et d’épée (Dumas, Féval…) du XIXe. Thierry Debroux, qui signe l’adaptation et la mise en scène, explique dans le programme qu’il a vu à dix ans, à Boitsfort, le film de Pierre Gaspard-Huit avec Jean Marais et quelques débutants de la classe 61: Louis de Funès, Philippe Noiret, Jean Rochefort, excusez la modestie de cette distribution.

Je sortis émerveillé de cette projection et, tout au long du chemin qui me ramenait à la maison, je fus Sigognac se battant pour l’amour de sa belle (…) J’étais tous les personnages, je bondissais sur le trottoir, armé d’une épée imaginaire et je me battais contre des ennemis invisibles. J’ai toujours su qu’un jour, je ferais quelque chose des agitations naïves de cet enfant qui se prenait pour un héros de cape et d’épée.

capitaine fracasseJ’ai vu ce même film au même âge. Dix ans plus tôt sans doute. Je devais être moins expansif que Debroux, mais moi aussi j’ai vraiment vécu en rêve des exploits de redoutable bretteur.

Il y a cependant bien plus que de l’agitation dans la belle pièce que j’ai vue hier soir dans une salle pratiquement bourrée jusqu’au rebord de ses baignoires. Car ce n’est pas seulement une histoire qu’on y montre, il y aussi l’histoire de l’histoire et, à côté des moments de bravoure et des coups d’éclat (ah! les beaux combats ordonnancés par Jacques Cappelle…), se glisse ainsi la méditation de Gautier sur l’art et sur les relations de l’artiste avec le public et avec ses personnages.

Lire la suite »

Provence09 286

C’est sûr pour moi qu’il y a plus de plaisir à acheter son vin « à la propriété » que dans une boutique ou, pire encore, en grande surface. Mais quand on n’a pas au départ les bonnes adresses, c’est un jeu qui s’apparente à la roulette russe, façon Deer Hunter: avec cinq balles au lieu d’une seule dans le barillet… Pour explorer un vignoble, je m’efforce donc toujours de commencer chez un bon caviste.

Lire la suite »

Provence09 117bSamedi soir, j’étais à Dijon, capitale de la Bourgogne. Une vieille ville un peu magique, un fantasme pour toujours associé à une grappe de pinot noir (photo). Et justement: devant poursuivre vers le Sud, je ne me suis pas résigné tout de go à l’autoroute, j’ai emprunté la route des côtes-de-nuits, prêt à la restituer aux approches de Beaune.

C’étaient les vendanges. Un dimanche, oui-da, quand c’est l’heure, c’est l’heure, le raisin n’attend pas… Et surtout pas ce raisin-là! De Marsannay à Corgoloin, quatorze villages en file indienne sur une départementale comme les haïssait Jean Yanne, dont six classés grand-cru: Gevrey-Chambertin, Morey Saint Denis, Chambolle-Musigny, Vougeot, Flagey-Echézeaux et Vosne-Romanée. Le bourgogne n’est pas très tendance, me semble-t-il, sans doute est-il trop « couillu » dans ce contexte mièvre, mais qu’est-ce que c’est bon, quand c’est bien fait!

Lire la suite »

© 2012 On a des choses à se dire Suffusion WordPress theme by Sayontan Sinha