Qui de la social-démocratie hollando-dirupienne ou de l’une ou l’autre des droites plus classiques (je ne dis pas « libérale » car comme le savait bien Verhofstadt quand il était jeune et beau, le libéralisme est un principe éthique et une philosophie, pas un parti), qui donc donc de la droite originelle ou de la gauche « droitisée » nous conduira le plus sûrement et le plus rapidement au désastre? Les paris sont ouverts, les cotes sont égales. Warren Buffet, l’heureux détenteur de la troisième fortune mondiale qui vote démocrate et professe qu’il faut taxer les riches, a dit que la lutte des classes était un fait mais que sa « classe » à lui, celle des riches, était en train de la gagner. Ce n’est pas ça, le désastre: on sait depuis Horace comment, pour finir, « la Grèce, vaincue, vainquit son farouche vainqueur » et comment à la fin, on sort tous perdants.

Non: le désastre qui pointe aujourd’hui à l’horizon n’est plus seulement l’issue d’une bataille mais rien moins peut-être qu’une apocalypse plus sérieuse et plus concrète que celle qu’annoncerait certain calendrier maya. La fin d’un monde dont on commence à redécouvrir qu’étant né aux alentours du XVIe siècle avec l’envol économique de l’Europe des grandes découvertes – le tout début de la mondialisation -, il doit bien finir un jour en suivant la règle d’airain promulguée par Valéry selon laquelle les civilisations sont mortelles.

Je prends des risques en disant ça car les prophéties, qui par essence sont de malheur, n’ont pas bonne presse. On leur préfère la promesse des lendemains qui chantent. Sauf ma génération qui d’en avoir trop souvent entendues n’arrive plus à y croire. Et encore moins la suivante, la première à se dire qu’elle vivra probablement moins bien que la mienne. Tout ça en un temps dans lequel certains ont cru voir « la fin de l’Histoire », quand il n’était sans doute que la fin d’une anecdote de l’Histoire.

Ce qui fait déjà un long préambule au moment de parler de la version française d’un best-seller flamand qui débarque à l’étal des libraires: Comment osent-ils? (chez Aden Editions) devant lequel la « grande » presse francophone semble adopter jusqu’ici l’attitude perplexe du poisson devant une pomme: à ma connaissance, seul Le Soir en a parlé, moins sur le fond que sur la forme qui traduirait la conversion du PTB aux techniques capitalistes du marketing.

Eh bien moi, je vous le dis: il faut lire Comment osent-ils? Avec un œil critique et un esprit en alerte, évidemment, mais même (et surtout) à supposer qu’on soit convaincu que notre bon vieux capitalisme est et restera l’horizon indépassable de l’humanité – les communistes chinois eux-mêmes puisent désormais dans sa vulgate et ses usages ce qui leur convient – ça ne peut pas faire de mal. Ou si ça en fait, ce sera sans doute qu’il y avait une faille dans le raisonnement de base…

Ce qui est relativement nouveau, c’est que Peter Mertens, l’auteur de l’ouvrage et président du PTB – qui a sur la photo un peu la dégaine de Jean-Pierre Talbot dans Tintin et les oranges bleues -, ne cherche plus à faire entrer les faits dans la théorie à la cravache du concept. Il relève des faits et souligne la contradiction qu’ils apportent aux principes du Système. Et par les temps qui courent, ce n’est pas trop compliqué, même si d’aucuns feront la fine bouche devant la critique qui emprunte parfois ses accents au langage « tripal » et, partant, « populiste ».

Mais enfin: le constat par exemple selon lequel les revenus du capital sont fiscalement bien mieux traités en Belgique que les revenus du travail est d’autant plus difficile à contester que cette disparité est tranquillement assumée. Fiscalement, la Belgique est un paradis de rentiers devenu un enfer pour les salariés. Ça passait à peu près tant que les salariés restaient en mesure de se constituer les replets bas de laine qui font les petites rentes mais c’est de moins en moins vrai. Dans la phase qui précède, le capitalisme a relâché la pression en faisant grimper les prolétaires dans la classe moyenne. Son problème est que dans celle-ci, il semble s’essayer à reprolétariser la classe moyenne…

Paradoxalement peut-être, le petit goût de trop peu qui me reste en reposant cet ouvrage vient de ce qu’il renvoie très (trop?) fort le pendule de l’autre côté du juste milieu entre la théorie et la pratique. Mais c’est sans doute la loi du genre: ceci sort de la plume d’un président de parti politique qui espère se premiers députés. Ce qui reste intéressant, c’est que ce parti est, chez nous, probablement le seul qui puisse encore vraiment se revendiquer de la gauche, ici repeinte aux couleurs trendy du « socialisme 2.0″. Je partage tout-à-fait l’esprit de la préface que signe l’écrivain flamand Dimitri Verhulst. Qui écrit qu’

il y a quelque chose qui cloche quand les propos de Peter Mertens sont écartés de la plupart des débats. L’honnêteté intellectuelle commence là où l’on a le courage de confronter ses opinions à celles des autres.

Il faut donc lire ce livre. Et oser en débattre.

PS: le 22 mars (pour les papys soixantehuitards, ça ne s’invente pas…), présentation de l’ouvrage au Théâtre National.

John Grisham est bien connu pour ses thrillers qui font de lui un auteur envié de best-sellers planétaires. Mais c’est un genre mineur, diront certains avec un petit rictus de condescendance. Ceux-là sont souvent de pénibles snobinards pour qui il n’est de « vraie » littérature que bien barbante, l’ennui provoqué par sa lecture devenant la condition nécessaire, si pas toujours suffisante, de l’art authentique. Les Chroniques de Ford County sont à mon humble avis de ces grands petits livres qui ridiculisent des idées reçues comme celle-là.

De Grisham, soyons sincères, je n’avais lu jusque là que La Firme et n’en ruminais aucun remords. Je mourrai sans avoir lu tous les livres. Mais ces Chroniques m’avaient attiré par le titre. Il suggère la chose vue, la petite tranche de vie qu’on isole sous l’œil du microscope et qu’on scrute pour ce qu’elle nous apprend du monde, comme la goutte d’eau salée dans laquelle se montre tout l’océan. Cela ressemble à du journalisme, mais en mieux car ici, on n’est pas tenu par les faits. Ici, rien n’est exact, mais tout est vrai (la formule, je crois, appartient à Simenon).

D’ailleurs s’il y a bien un comté de Ford, aux Etats-Unis, il est dans le Kansas, avec pour chef-lieu, Dodge City et ses cow-boys. Les sept récits du recueil se passent à Clanton, Mississipi, ou dans les environs, un petit bled imaginaire de 10.000 âmes, au milieu de nulle part dans un Deep South de péquenots, « avocats véreux, escrocs, voisins racistes, flambeurs, ratés, lubriques… » ainsi que la quatrième couverture en fait l’appel. Banals, médiocres, vulgaires, malhonnêtes, minables. Mais attachants. Humains.

Je crois que ça tient à leur amoralité, justement. Ils ne sont pas « bons », sûrement pas, mais pas « mauvais » non plus. Ils ne sont qu’humains. J’aime ces auteurs qui montrent sans rien démontrer. Et je n’hésite pas à vous recommander ces Chroniques de Ford County, recueil de short stories que vous trouverez chez Pocket,  en belle édition chez Robert Laffont, ou en VO .

Je me méfie instinctivement des citations superlatives. Vous savez? Celles qu’on trouve sur la jaquette des livres à la mode – la mode étant, en l’espèce, l’alibi de l’acheteur efficacement socialisé. Or, la jaquette annonçait, selon Le Nouvel Obs, rien moins qu’ un « prodigieux roman qui a sa place parmi les chefs-d’œuvre de la littérature universelle ». Pire encore, peut-être, l’éditeur avait fait placer sur la une de couverture une pastille auto-collante désignant un des dix romans de la première décennie du siècle « à lire absolument ». Mais bon: il est d’un Nobel de littérature (2003), aussi. Ce qui n’est pas forcément une tare, faut quand même pas pousser.

Eh bien, Disgrâce de J.M. Coetzee (prononcez Koutzia en afrikaans approximatif) est effectivement un livre important. Il n’est de vrai panthéon des lettres que personnel et le mien contient  des titres qui seraient pour vous des intrus aussi bien qu’il y manque des géants, car on ne peut pas tout lire. Ma bibliothèque est un dépôt chaotique dont la cohérence ne se montre à mes yeux qu’avec le temps qui coule et à mesure que s’y parfait le désordre.

Mais restons à ceci.

C’est un roman crépusculaire, je ne pourrais mieux dire. Coetzee se présente paraît-il lui-même comme un écrivain occidental vivant en Afrique australe, ce qui paraît bien vu mais appelle impérieusement un complément de temps: il est né en 1940 et avait donc déjà franchi, au moment de la publication de Disgrâce, les soixantièmes fermentants. Ça situe le contexte spatio-temporel et justifie ma recommandation de vous munir pour la lecture de quelques comprimés de Prozac, à tout le moins de ne l’entreprendre qu’après un cure préventive de millepertuis.

On ne rigole pas. L’histoire est captivante, elle se lit comme un… roman, jusqu’au bout de la nuit, mais si elle a été distinguée par le Booker Prize en 1999 et, dans sa traduction française, par le Prix du meilleur livre étranger 2002, je parierais bien qu’elle ne figure pas dans les favoris du Club des Optimistes.

Quoique.

David Lurie, prof de lettres pour raisons alimentaires, est d’un monde assiégé qui décline, c’est sûr. Il est inquiet pour sa fille, forcément de sa race, mais Lucy réagit autrement et l’affronte lucidement pour tenter ‘y trouver sa place au lieu de se barricader dans la citadelle qui tombera tôt ou tard. Et Lurie, symboliquement, fera comme elle à la dernière ligne du récit, si vous m’en croyez.

C’est une œuvre puissante, qui convoque quelques mythes fondateurs de la civilisation, de Don Juan à Sisyphe, en se contentant de les évoquer entre ses lignes, sans aucune pesanteur démonstrative, ce qui est à mes yeux la marque d’un grand roman, ce genre irremplaçable et nécessaire, dont on ne cesse d’annoncer la fin mais qui n’en finit pas de renaître, comme s’il n’était pas seulement la marque de l’Occident, mais la condition de la civilisation quand elle porte ses plus beaux fruits.

Lisez donc Disgrâce si vous ne l’avez déjà fait et si vous avez le courage d’affronter le monde comme il va.

Deux savants, éminents comme ils le sont tous, ont disparu du côté de Groningue, aux Pays-Bas, où ils étaient les hôtes du vieux comte van Dijkstra. Un Français et un Anglais. Deux limiers, fins comme ils le sont évidemment tous aussi, enquêtent sur les lieux, dans un minuscule hameau de Frise pétrifié par le gel. Les héros sont jeunes et fringants. Il y a du suspense et de l’action, on entend claquer des coups de feu et le flic franchouillard se fait même enfermer dans un cul-de-basse-fosse d’où l’extraira son collègue british. C’est un thriller, quoi. Un vieux, composé en 1929 et publié pour la première fois en 1933. Je ne l’aurais sûrement jamais lu si, à Liège, je n’avais fait l’emplette d’un volume de la série « Simenon avant Simenon » (chez Omnibus) repéré dans les rayons de la FNAC.

Quel intérêt, demanderez-vous? Ça dépend de strictement de vous. Comme il n’a dépendu que de moi de consacrer deux heures – d’ailleurs agréables, bien au chaud – à la lecture de ce roman populaire signé Georges Sim, Le chateau des Sables rouges. Pierre Assouline n’en dit pas un mot et ce n’est même pas une lacune dans la monumentale biographie qu’il a consacrée à l’auteur. Ce  n’est pas une œuvre majeure, loin de là. Il m’en reste de bien plus importantes à découvrir et, sous cet angle, j’ai peut-être gaspillé un peu de mon temps. Mais ce n’est qu’un point de vue. Il y en a d’autres.

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C’est l’histoire d’une dame qui fut l’épouse d’un célèbre joueur de foot, mais ça n’a rien à voir. Ou très peu.  Cette dame est aussi et surtout une admiratrice fervente de Patrick Modiano, l’écrivain dont j’ai lu quelques romans au charme étrange. Mais ça non plus, ça n’a finalement pas grand-chose à voir. Encore que : la dame a eu l’idée de partir à la recherche des lieux dans lesquels se passent ses romans, entre la place de l’Etoile, celle qu’on porte aussi sur le cœur quand la nuit tombe sur la vieille Europe, et la Via delle Bottighe Oscure – la rue des Boutiques obscures, à Rome – qui n’a rien de si spécial, sinon ce nom rêveur, et le souvenir d’avoir abrité, au numéro 5, le siège du parti communiste italien au temps de sa splendeur. Et puis aussi de fournir son titre à un roman de Modiano
Arrivée au bout de son enquête – qui a duré plus de trois ans quand même -, la dame a écrit un livre. Un éditeur l’a publié. Et Modiano s’est fâché. Il a ressenti comme une « souillure », a confié son avocat au mensuel Lire (numéro spécial de juin , sur le polar), que la dame « lui prête de faux souvenirs d’enfance » et « spécule sur ses rapports avec ses parents ».
Je n’ai pas lu Oublier Modiano de Marie Lebey. Je ne le lirai peut-être jamais. On ne nous dit pas non plus si cette petite curiosité littéraire présente quelque intérêt, seulement que son auteur a puisé dans la lecture de Modiano l’énergie dont elle avait besoin pour surmonter ses chagrins. L’écriture de ce livre a donc dû être pour elle une sorte de potion médicamenteuse.
Et  c’est là que je me dis, mais j’affabule peut-être, qu’en engueulant Marie, Modiano scie peut-être un peu la branche sur laquelle il assied sa notoriété. Il est bien possible qu’en droit, il soit strictement dans le sien, nous sommes d’accord. Il est bien clair aussi que Marie a manqué de la plus élémentaire jugeote : un auteur chevronné aurait sans doute songé à déguiser son modèle sous un nom d’emprunt et rédigé quelques lignes pour signaler que cette histoire est purement imaginaire, que toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé serait purement fortuite. On voyait souvent ça, jadis, et on le voit encore au générique de fin de certaines séries américaines.
Mais n’empêche : elle doit être bien déçue, la pauvre Marie, que l’idole de papier dont elle s’était fait une cocotte qu’elle avait soigneusement rangée sur une étagère dans un coin de sa pauvre tête la réveille aussi sauvagement.
C’est comme un début de roman.

Je me souvenais avoir acheté, il y a déjà fort longtemps, un Simenon sur lequel je n’arrivais plus à remettre la main. C’était un livre au format de poche, un 10/18, «  A la découverte de la France« . Ne cherchez pas ce titre dans la longue liste des romans de l’écrivain liégeois. C’est une compilation de reportages qu’il a publiés, sous d’autres noms parfois, dans divers journaux et magazines de son temps, principalement dans les années trente.

Et  c’est encore lisible? Et comment! Comme les reportages de Joseph Kessel ou d’Albert Londres que j’ai aussi dans ma bibliothèque.

Mais Simenon, pour moi, c’est particulier. Kessel et Londres, comme le Tom Wolfe du New Journalism, c’est mon tropisme purement journalistique. J’en ai un autre, pour Simenon lui-même. Je me dis parfois que ça doit remonter à ce séjour dans la villa Rozika, sentier des Anglais à Knokke, au bout de la Kustlaan qu’on appelait encore l’avenue du Littoral. Mon père, à la différence de ma mère qui est toujours une lectrice boulimique, lisait rarement des bouquins. Mais là, dans le jardin, je le voyais enfoncé dans son transat avec un Maigret qu’il avait acheté chez Corman, juste avant de nous offrir le meilleur des cornets de glace, ceux qu’on trouvait un peu plus loin, à côté de l’entrée de la Poste. J’avais huit ou neuf ans et je me demandais ce que ce livre avait de si extraordinaire pour que même mon père le lise.

- Ce n’est pas encore pour toi. Tu liras ça plus tard, m’avait-il répondu.

J’ai donc été saisi de l’envie, que dis-je: du besoin pressant de retrouver les reportages du grand Georges rassemblés par Francis Lacassin.

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Ce lundi, chez Filigranes (avenue des Arts, 39-40), je participe à un débat animé par Fabrice Grosfilley (RTL), avec Alain Destexhe (« Le Mouvement flamand expliqué aux francophones ») et Marcel Sel (« Les secrets de Bart De Wever »). C’est à 18 heures et c’est ouvert à tous ceux que nos petits soucis belgo-belges intéressent. Tous les détails sur le site de la librairie.

Mercredi, à 18h30 cette fois, je serai à Namur, au MR, pour un Afterwork en solo (présentation par Willy Borsus et mot de la fin de Charles Michel). J’avais déjà été invité par Gérard Deprez à une séance de signatures, le 1er Mai, mais là, c’est la première fois que j’aurai  l’occasion de débattre au sein d’un parti politique C’est également ouvert à tout le monde, bien entendu, mandataire, militant, électeur, ou pas.

Reçu aujourd’hui la maquette de la couverture de mon livre:

La suite vers la mi-février! Merci à Johan, Bart, Elio et tou(te)s les autres pour tout ce qu’ils font en vue de promouvoir ce modeste ouvrage. Sympa, vraiment… ;-)

Voilà le titre de mon nouveau livre à paraître bientôt: Comment peut-on être belge? C’est une petite primeur que je vous ai réservée là.

Trouver un titre pour un essai sur la Belgique n’est pas une sinécure, figurez-vous. D’abord, les plus évidents (les meilleurs?) sont déjà pris. La guerre des Belges, par exemple. C’est le journaliste franco-belge Albert du Roy qui l’a écrit, en 1968. J’en parle dans mon bouquin car c’est là-dedans qu’à 17 ans, j’ai commencé à découvrir les rétroactes de nos querelles communautaires.

Vers la même époque, il y eut Le divorce belge, bien sûr, de Lucien Outers. Il m’a fallu du temps pour le découvrir car Outers, dans mon environnement personnel de ce temps, c’était un peu sulfureux… Après ça, René Swennen s’est emparé de Belgique requiem. Je ne vais pas tous les énumérer, j’en ai des tonnes dans ma bibliothèque, même un petit qui est déjà de moi, en 1988, grâce à Jacques De Decker qui m’avait incité à l’écrire: Le chaudron des Belges.

Mais mon nouveau titre – Comment peut-on être belge? – n’est pas pour autant un pis-aller. Pour mes lecteurs de France, ce sera documentaire: je leur explique à grands traits  ce curieux animal qu’est la Belgique et les indigènes un peu bizarres qui y habitent; pour mes concitoyens, c’est aussi autre chose, peut-être plus près des préoccupations de Montesquieu qui, en faisant s’interroger les Parisiens sur la possibilité d’être persan, y trouvait surtout l’occasion de les railler quelque peu.

La suite à l’écran, si on peut dire. Ça paraîtra d’ici un bon mois chez Flammarion, dans la belle collection Café Voltaire, ainsi nommée parce les bureaux de l’éditeur sont situés place de l’Odéon, à l’endroit où se trouvait le fameux café parisien, lieu de rencontres et de discussions – on pouvait fumer le cigare à l’étage…

C’était aujourd’hui l’attribution du prix Victor Rossel, réservé aux écrivains belges. Il est allé à Caroline De Mulder, que je ne connais pas encore. Et il a donc échappé à Yvon Toussaint, probablement handicapé par son statut d’ancien directeur et rédacteur-en-chef du Soir, auteur d’un formidable roman que je vous ai recommandé au moment de sa sortie. Mais soit.

Ce qui m’intéresse ici, c’est ce concept d’écrivain belge. S’il n’est question que d’une nationalité comme on l’inscrit sur un passeport, il n’a évidemment aucun intérêt. S’il y a autre chose, de quoi s’agit-il?

J’y reviendrai plus tard, une autre fois sans doute. Il faut d’abord voir s’il y a autre chose, s’il y a un contenu à ce concept. Qu’est-ce qu’un écrivain belge? C’est la question que j’ai voulu poser à Jacques De Decker, qui était l’invité du « 11h02″ du Soir. Jacques est lui-même un écrivain. Il est aussi un des rares à faire régulièrement le lien entre les deux hémisphères de la planète belgeoise. Voici sa réponse (vers 4′30″).

Au cœur de celle-ci, il y a évidemment la question de la langue. Y a-t-il quelque chose qui relie par exemple Johan Daisne à Constant Malva? Quelque chose de plus que leur qualité commune de gens de plume. Une belgitude? J’ai lu des livres de l’un et de l’autre mais je n’ai pas la réponse. On pourrait peut-être choisir d’autres exemples, plus éloquents, mais la réponse est ailleurs. Probablement dans le terreau qui a nourri les imaginaires, ce qu’exprime De Decker quand il rappelle, à titre d’exemple, qu’un écrivain belge, flamand ou francophone, vit dans une monarchie qui, fût-elle constitutionnelle, n’est pas tout-à-fait une république.

Il y a aussi et peut-être surtout, ce que Jacques souligne aussi, c’est que jusqu’au début du XXe siècle, les intellectuels flamands – et donc aussi la plupart des écrivains – ont été élevés en français. Emile Verhaeren et Georges Eeckhoud, Suzanne Lilar et Maurice Maeterlinck sont des Flamands. Achille Chavée et Camille Lemonnier sont des Wallons. Et tout ça se sent, tout ça est aisément perceptible dans leurs écrits. Quelque chose les réunissait-il, tous ensemble dans les plis d’un drapeau tricolore?

Les intellectuels flamands d’aujourd’hui sont néerlandophones. De Decker explique que, spontanément, et même s’ils n’ont aucune animosité pour notre « nom de famille » comme rimait Antoine Clesse, ils se ressentent tous flamands, bien plus que belges.

Là est peut-être la source du malaise que nous ressentons aujourd’hui. Je ne pense pas qu’il faille l’imputer aux seuls Flamands. Henri Conscience – qui écrivit en néerlandais son fameux Leeuw van Vlaanderen – était furieusement belgicain. Il fut soutenu par Léopold Ier qui lui fit procurer un emploi aux archives anversoises alors qu’il avait été jeté à la rue par son père, un Français. Mais nous n’avons jamais réussi – ou voulu? – ouvrir les portes de la Belgique pour y accueillir et intégrer la Flandre flamingante (au sens étymologique, qui n’a rien d’agressif).

Il y a donc aujourd’hui une littérature belge d’expression française, et une littérature flamande d’expression néerlandaise. Faites-moi la grâce de considérer que j’ai soigneusement choisi les mots.

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