Voici donc aussi que le cher Luc Delfosse, préretraité du Soir pour sa part – j’ai assisté, heureux, à ses premiers pas à la rédaction politique, à la fin des Eighties – ajoute une nouvelle corde à sa guitare de bluesman et opère le grand saut qui mène à la littérature. Ça nous mène à une apostrophe typiquement delfossienne, ou delfossoise, le bon usage est encore incertain: Et ta mère! Un coruscant recueil de nouvelles propres à ébouriffer la moumoute en pétard – c’est leur lecture en primeur, selon la rumeur qui aurait inspiré son style au coiffeur de Béatrice Delvaux, ci-devant cheffe du flamboyant Luc sur la passerelle du quotidien bruxellois anciennement vespéral et présentement toujours plus sédatif.
Je m’essaie là maladroitement au pastiche, pour tenter d’évoquer la prose hyper-baroque et néanmoins résolument rurale de mon ami de Longueville en roman païs de Brabant, quand il ne bivouaque pas, la truelle carrée dans sa pogne aussi calleuse que spontanément chaleureuse, dans sa cabane du Lot ou du Gers, je n’arrive jamais à me souvenir, sauf qu’il s’agit d’un pays qui ressemble à la Lozère pour la simple et évidente raison que les corbeaux eux-mêmes ne s’y aventurent jamais sans leur musette.
C’est une des contradictions que j’assume ingénument: j’ai des attirances quasi égales pour la prose blanche et sèche, façon Hemingway ou Simenon, et pour les sauces richissimes et quasi rubéniennes qui étourdisssent les papilles. C’est entre les deux que réside la fadeur. Luc, lui, pianote résolument dans la cuisine au beurre et à la crème fleurette, sans allègement s’il vous plaît, les Weight Watchers sont des tapettes, osons le dire à l’ancienne mais sans la moindre nuance homophobe, ça va de soi.
Et ta mère! est un petit volume de 92 pages (selon l’éditeur, 57 chez moi) publié chez OnLit, la jeune maison d’édition littéraire 100% numérique qui m’a convaincu d’activer la liseuse Sony dont j’ai fait l’achat compulsif il y a quelques mois et qui sommeillait jusque là dans un tiroir, c’est parfois dur de couper le cordon qui vous relie à la cuve de pâte à papier. Grâces lui en soient rendues car j’en ai profité pour télécharger 126 autres volumes libres de droits, dont le fameux Don Quichotte que tout le monde croit pouvoir évoquer sans en avoir rien lu et quelques perles rares oubliées, comme Ceux de la glèbe, de l’Ixellois comme moi Camille Lemonnier. C’est ainsi que j’arrive où je voulais en venir: je soupçonne Luc d’être un petit-fils naturel de Camille à qui il aurait tout aussi bien pu emprunter sa dédicace:
A vous,
Gens de la terre,
Ruffians et pâtiras,
Pouacre engeance,
Ô survivants des primordiales races,
Et des mornes édens!
Ce livre où, de la plume comme d’un soc,
J’ai foui
Vos âmes pierreuses et les glèbes revêches
En qui éternellement
Vous trépassez et revivez,
Durs Paysans,
Cœurs de silex aiguisés au fer des faux,
Fangeux et noirs héros des hostiles
Labours.
On a le droit de ne pas aimer ces enluminures et ces mots rares, mais pas de soutenir que ce n’est pas du style qui dévoile son auteur, car le style c’est l’homme, comme on sait depuis le grand François-René de Chateaubriand qui repose sur le Grand Bé, sous les murs de Saint Malo encore hantés par les mânes de Robert Surcouf, autre probable ascendant, maritime et corsaire celui-là, du forban terrien Delfosse.
On aura compris que Luc évite le récif sur lequel se fracassent tant de journaleux qui se risquent sur la mer des belles-lettres: le récit à clé qui ne s’ouvre qu’aux confrères qui s’y reconnaissent et maudissent l’indiscret. Une seule des nouvelles du présent recueil (« L’exil ») aborde un sujet que Delfosse traita comme journaliste, et encore: de façon si fantaisiste que la faute est aussitôt pardonnée. Le thème central de cet opus n’est pas du tout l’actualité et encore moins la gazette. C’est l’âge et la façon parfois curieuse, toujours maladroite, qu’ont les humains de s’en dépatouiller et que Delfosse observe avec un humour parfois cruel mais secrètement plein de tendresse.
Lisez donc Et ta mère! La mise n’est qu’à € 2,99, ce n’est pas le plus mince avantage du vrai numérique.
Lire aussi: la critique de Thierry Fiorilli dans Le Vif-L’Express







Me suivre sur Twitter 
Commentaires récents