Feuilleton, la belle revue française qui en est à son troisième numéro (15€ chez tous les bons libraires), publie une superbe citation de Robert Desnos. Je ne résiste pas à l’envie d’en reproduire quelques lignes qui résonnent, pour mes amis journalistes:

Faut-il donc que le rédacteur se considère comme une machine à écrire des articles sur n’importe quel sujet, dans n’importe quel esprit? Aujourd’hui à droite? hier au centre? demain à gauche? Doit-il être le manoeuvre, le mercenaire de l’opinion?

Sa puissance matérielle y gagnerait dans la mesure où sa valeur morale s’abaisserait encore?

(…)

Il est vrai que le premier parfumeur millionnaire venu peut désormais se payer un « canard »… Qu’en pense Georges Clemenceau qui fut, si je ne m’abuse, républicain sous l’Empire et, sous la République, successivement communard, député, ministre, président du Conseil, journaliste et, au surplus, père de cette satanée victoire.

Et ça date de 1929, dites donc…

Les critiques de théâtre sont des ânes. Pas tous. C’est à « la » critique que j’en ai. Celle qui donne le ton. Celle qui fait la fine bouche quand elle ne connaît que le fast-food et la cuisine prétentieuse mais dans le vent. A Paris, où l’offre est pléthorique, Calamity Jane n’aura tenu l’affiche que deux petits mois, du 24 janvier au 25 mars. J’y étais le 23, de justesse pour ne pas manquer le spectacle que donnait une douzaine de saltimbanques dans un joli théâtre de la rue Blanche, derrière la Trinité. J’ai ri, et je fus même ému par une pièce qui ne reçut l’aval, mais enthousiaste, que de quelques commentateurs obscurs, c’est-à-dire sans doute de gens comme vous et moi qui ne vont pas au théâtre pour se montrer mais pour vivre un moment de bonheur quand il se présente. Et à la différence de Musset au Français, quand ce n’était que Molière, je n’étais pas seul, ni presque. Signe roboratif qu’il subsiste un public capable d’ignorer les fatwas du consistoire des vieux cons de la presse bien-pensante et subventionnée, celle qui ne s’extasie que devant « quelque drame à la mode, où l’intrigue enroulée en feston tourne comme un rébus autour d’un mirliton » (c’est d’Alfred).

Martha Jane Canary (1850 – 1903) était féministe avant l’heure dans le plus testostéronisé des Far-West. Mieux connue sous  le nom de Calamity Jane et vraie femme, pourtant, même déguisée en homme. Clémentine Célarié était absolument magnifique dans le rôle-titre, de même que son cheval. Voyez ici une interview pas fracassante mais plutôt intéressante

http://www.dailymotion.com/videoxn3gav

Qui de la social-démocratie hollando-dirupienne ou de l’une ou l’autre des droites plus classiques (je ne dis pas « libérale » car comme le savait bien Verhofstadt quand il était jeune et beau, le libéralisme est un principe éthique et une philosophie, pas un parti), qui donc donc de la droite originelle ou de la gauche « droitisée » nous conduira le plus sûrement et le plus rapidement au désastre? Les paris sont ouverts, les cotes sont égales. Warren Buffet, l’heureux détenteur de la troisième fortune mondiale qui vote démocrate et professe qu’il faut taxer les riches, a dit que la lutte des classes était un fait mais que sa « classe » à lui, celle des riches, était en train de la gagner. Ce n’est pas ça, le désastre: on sait depuis Horace comment, pour finir, « la Grèce, vaincue, vainquit son farouche vainqueur » et comment à la fin, on sort tous perdants.

Non: le désastre qui pointe aujourd’hui à l’horizon n’est plus seulement l’issue d’une bataille mais rien moins peut-être qu’une apocalypse plus sérieuse et plus concrète que celle qu’annoncerait certain calendrier maya. La fin d’un monde dont on commence à redécouvrir qu’étant né aux alentours du XVIe siècle avec l’envol économique de l’Europe des grandes découvertes – le tout début de la mondialisation -, il doit bien finir un jour en suivant la règle d’airain promulguée par Valéry selon laquelle les civilisations sont mortelles.

Je prends des risques en disant ça car les prophéties, qui par essence sont de malheur, n’ont pas bonne presse. On leur préfère la promesse des lendemains qui chantent. Sauf ma génération qui d’en avoir trop souvent entendues n’arrive plus à y croire. Et encore moins la suivante, la première à se dire qu’elle vivra probablement moins bien que la mienne. Tout ça en un temps dans lequel certains ont cru voir « la fin de l’Histoire », quand il n’était sans doute que la fin d’une anecdote de l’Histoire.

Ce qui fait déjà un long préambule au moment de parler de la version française d’un best-seller flamand qui débarque à l’étal des libraires: Comment osent-ils? (chez Aden Editions) devant lequel la « grande » presse francophone semble adopter jusqu’ici l’attitude perplexe du poisson devant une pomme: à ma connaissance, seul Le Soir en a parlé, moins sur le fond que sur la forme qui traduirait la conversion du PTB aux techniques capitalistes du marketing.

Eh bien moi, je vous le dis: il faut lire Comment osent-ils? Avec un œil critique et un esprit en alerte, évidemment, mais même (et surtout) à supposer qu’on soit convaincu que notre bon vieux capitalisme est et restera l’horizon indépassable de l’humanité – les communistes chinois eux-mêmes puisent désormais dans sa vulgate et ses usages ce qui leur convient – ça ne peut pas faire de mal. Ou si ça en fait, ce sera sans doute qu’il y avait une faille dans le raisonnement de base…

Ce qui est relativement nouveau, c’est que Peter Mertens, l’auteur de l’ouvrage et président du PTB – qui a sur la photo un peu la dégaine de Jean-Pierre Talbot dans Tintin et les oranges bleues -, ne cherche plus à faire entrer les faits dans la théorie à la cravache du concept. Il relève des faits et souligne la contradiction qu’ils apportent aux principes du Système. Et par les temps qui courent, ce n’est pas trop compliqué, même si d’aucuns feront la fine bouche devant la critique qui emprunte parfois ses accents au langage « tripal » et, partant, « populiste ».

Mais enfin: le constat par exemple selon lequel les revenus du capital sont fiscalement bien mieux traités en Belgique que les revenus du travail est d’autant plus difficile à contester que cette disparité est tranquillement assumée. Fiscalement, la Belgique est un paradis de rentiers devenu un enfer pour les salariés. Ça passait à peu près tant que les salariés restaient en mesure de se constituer les replets bas de laine qui font les petites rentes mais c’est de moins en moins vrai. Dans la phase qui précède, le capitalisme a relâché la pression en faisant grimper les prolétaires dans la classe moyenne. Son problème est que dans celle-ci, il semble s’essayer à reprolétariser la classe moyenne…

Paradoxalement peut-être, le petit goût de trop peu qui me reste en reposant cet ouvrage vient de ce qu’il renvoie très (trop?) fort le pendule de l’autre côté du juste milieu entre la théorie et la pratique. Mais c’est sans doute la loi du genre: ceci sort de la plume d’un président de parti politique qui espère se premiers députés. Ce qui reste intéressant, c’est que ce parti est, chez nous, probablement le seul qui puisse encore vraiment se revendiquer de la gauche, ici repeinte aux couleurs trendy du « socialisme 2.0″. Je partage tout-à-fait l’esprit de la préface que signe l’écrivain flamand Dimitri Verhulst. Qui écrit qu’

il y a quelque chose qui cloche quand les propos de Peter Mertens sont écartés de la plupart des débats. L’honnêteté intellectuelle commence là où l’on a le courage de confronter ses opinions à celles des autres.

Il faut donc lire ce livre. Et oser en débattre.

PS: le 22 mars (pour les papys soixantehuitards, ça ne s’invente pas…), présentation de l’ouvrage au Théâtre National.

Vous connaisez peut-être cette histoire, elle est déjà ancienne, mais je ne l’ai découverte que ce soir, en vagabondant sur les profils de mes « amis » Facebook.

Dans une station de métro de Washington DC, le 12 janvier 2007, un homme s’est mis à jouer du violon. Des œuvres de Jean-Sébastien Bach. C’était l’heure de pointe et des milliers de personnes sont passées devant lui. Quelques-unes, très peu ont ralenti leur marche. Les plus intéressés ont été des enfants. Quelques passants aussi ont jeté une pièce dans l’étui de son instrument. Au bout de 45 minutes, il y avait là 32 dollars.

L’homme s’appelle Joshua Bell. C’est un des plus grands violonistes vivants. Il paraît que deux jours avant de jouer dans le métro de Washington, il avait donné un concert à Boston. La place s’y payait 100 dollars. La salle était comble.

L’opération avait été organisée par le Washington Post. Voici la vidéo Elle a été vue trois millions et demi de fois. C’est une légende urbaine qui vit sa vie sur internet, reparaissant ici et là, au gré des découvertes.

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John Grisham est bien connu pour ses thrillers qui font de lui un auteur envié de best-sellers planétaires. Mais c’est un genre mineur, diront certains avec un petit rictus de condescendance. Ceux-là sont souvent de pénibles snobinards pour qui il n’est de « vraie » littérature que bien barbante, l’ennui provoqué par sa lecture devenant la condition nécessaire, si pas toujours suffisante, de l’art authentique. Les Chroniques de Ford County sont à mon humble avis de ces grands petits livres qui ridiculisent des idées reçues comme celle-là.

De Grisham, soyons sincères, je n’avais lu jusque là que La Firme et n’en ruminais aucun remords. Je mourrai sans avoir lu tous les livres. Mais ces Chroniques m’avaient attiré par le titre. Il suggère la chose vue, la petite tranche de vie qu’on isole sous l’œil du microscope et qu’on scrute pour ce qu’elle nous apprend du monde, comme la goutte d’eau salée dans laquelle se montre tout l’océan. Cela ressemble à du journalisme, mais en mieux car ici, on n’est pas tenu par les faits. Ici, rien n’est exact, mais tout est vrai (la formule, je crois, appartient à Simenon).

D’ailleurs s’il y a bien un comté de Ford, aux Etats-Unis, il est dans le Kansas, avec pour chef-lieu, Dodge City et ses cow-boys. Les sept récits du recueil se passent à Clanton, Mississipi, ou dans les environs, un petit bled imaginaire de 10.000 âmes, au milieu de nulle part dans un Deep South de péquenots, « avocats véreux, escrocs, voisins racistes, flambeurs, ratés, lubriques… » ainsi que la quatrième couverture en fait l’appel. Banals, médiocres, vulgaires, malhonnêtes, minables. Mais attachants. Humains.

Je crois que ça tient à leur amoralité, justement. Ils ne sont pas « bons », sûrement pas, mais pas « mauvais » non plus. Ils ne sont qu’humains. J’aime ces auteurs qui montrent sans rien démontrer. Et je n’hésite pas à vous recommander ces Chroniques de Ford County, recueil de short stories que vous trouverez chez Pocket,  en belle édition chez Robert Laffont, ou en VO .

Aujourd’hui, il y a eu cinq ans que je  blogue ici.

Ce billet est le 905e. Vous avez déposé 5.404 commentaires, plus quelques-uns que j’ai virés parce qu’ils étaient inconvenants et Akismet a arrêté 49.696 spams.

Ce ne sont que des statistiques.

Ce blog m’est cher pour une autre raison, bien plus importante: c’est le salon où je cause avec vous… Merci de le fréquenter.

Jésus est né dans la baie de Naples…

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Je me méfie instinctivement des citations superlatives. Vous savez? Celles qu’on trouve sur la jaquette des livres à la mode – la mode étant, en l’espèce, l’alibi de l’acheteur efficacement socialisé. Or, la jaquette annonçait, selon Le Nouvel Obs, rien moins qu’ un « prodigieux roman qui a sa place parmi les chefs-d’œuvre de la littérature universelle ». Pire encore, peut-être, l’éditeur avait fait placer sur la une de couverture une pastille auto-collante désignant un des dix romans de la première décennie du siècle « à lire absolument ». Mais bon: il est d’un Nobel de littérature (2003), aussi. Ce qui n’est pas forcément une tare, faut quand même pas pousser.

Eh bien, Disgrâce de J.M. Coetzee (prononcez Koutzia en afrikaans approximatif) est effectivement un livre important. Il n’est de vrai panthéon des lettres que personnel et le mien contient  des titres qui seraient pour vous des intrus aussi bien qu’il y manque des géants, car on ne peut pas tout lire. Ma bibliothèque est un dépôt chaotique dont la cohérence ne se montre à mes yeux qu’avec le temps qui coule et à mesure que s’y parfait le désordre.

Mais restons à ceci.

C’est un roman crépusculaire, je ne pourrais mieux dire. Coetzee se présente paraît-il lui-même comme un écrivain occidental vivant en Afrique australe, ce qui paraît bien vu mais appelle impérieusement un complément de temps: il est né en 1940 et avait donc déjà franchi, au moment de la publication de Disgrâce, les soixantièmes fermentants. Ça situe le contexte spatio-temporel et justifie ma recommandation de vous munir pour la lecture de quelques comprimés de Prozac, à tout le moins de ne l’entreprendre qu’après un cure préventive de millepertuis.

On ne rigole pas. L’histoire est captivante, elle se lit comme un… roman, jusqu’au bout de la nuit, mais si elle a été distinguée par le Booker Prize en 1999 et, dans sa traduction française, par le Prix du meilleur livre étranger 2002, je parierais bien qu’elle ne figure pas dans les favoris du Club des Optimistes.

Quoique.

David Lurie, prof de lettres pour raisons alimentaires, est d’un monde assiégé qui décline, c’est sûr. Il est inquiet pour sa fille, forcément de sa race, mais Lucy réagit autrement et l’affronte lucidement pour tenter ‘y trouver sa place au lieu de se barricader dans la citadelle qui tombera tôt ou tard. Et Lurie, symboliquement, fera comme elle à la dernière ligne du récit, si vous m’en croyez.

C’est une œuvre puissante, qui convoque quelques mythes fondateurs de la civilisation, de Don Juan à Sisyphe, en se contentant de les évoquer entre ses lignes, sans aucune pesanteur démonstrative, ce qui est à mes yeux la marque d’un grand roman, ce genre irremplaçable et nécessaire, dont on ne cesse d’annoncer la fin mais qui n’en finit pas de renaître, comme s’il n’était pas seulement la marque de l’Occident, mais la condition de la civilisation quand elle porte ses plus beaux fruits.

Lisez donc Disgrâce si vous ne l’avez déjà fait et si vous avez le courage d’affronter le monde comme il va.

Ces jours-ci, j’étais en Vendée d’où je suis rentré hier soir. Les Lucs-sur-Boulogne, c’est au milieu de nulle part, un bourg de 3.000 habitants, paresseusement assoupi dans le bocage. A dix heures du soir, il n’y passe que des autos effrayées de saisir dans leurs phares hallucinés un des spectres qui hantent la commune. Ici, le 28 février 1794, les colonnes infernales de la République ont massacré 564 villageois dans la chapelle du Petit Luc, principalement des femmes et des enfants; 109 des victimes fusillées ou éventrées à la baïonnette avaient moins de sept ans. Leurs noms sont gravés sur les murs d’une autre chapelle, plus récente qui surplombe le mémorial inauguré par Soljenitsyne en 1993. Une citation de Claudel sur le chemin de terre qui y conduit sous un ciel aux yeux encore humides: « Quand l’Homme essaie d’imaginer le paradis sur terre, ça fait tout de suite un enfer très convenable« .

Je n’étais pas en pèlerinage mais en visite à l’Historial de la Vendée à côté, où  une fort  belle exposition temporaire évoque les années que Simenon passa en Vendée. Vaut le détour.

Lundi soir, j’ai découvert avec bonheur à l’Auberge du Lac les saveurs appariées de l’anguille fumée et de la purée de mogettes, un haricot blanc local qui se déguste en règle coutumière avec du jambon cru. J’y ai goûté le lendemain au jambon, sans les fayots. Chez Louis XIII à Challans mais là, ce sont surtout les saint jacques en demi-coques au beurre d’algues qui m’ont fait planer – l’océan murmure à moins de vingt kilomètres, je lui ai présenté mes respects depuis le rivage de Saint Hilaire de Riez.

S’abandonner après ça sans remords à Morphée, sous la couette moelleuse, après le chapitre rituel des Mémoires intimes du grand Georges, sous la poutre noircie par d’autres flammes que celles de la cheminée du XIVe siècle. Les colonnes infernales, il y a deux siècles, ont incendié aussi la maison du Chef du Pont où j’ai passé mes deux nuits vendéennes en chambre d’hôtes à quatre étoiles chez madame Perrocheau, les toutes premières. Je n’étais encore jamais passé par là et me demande bien pourquoi.

La petite dame est arrivée au comptoir, toute menue et chiffonnée comme un post-it un peu jaune oublié au fond d’une poche. Elle a fouillé dans son caddie d’où émergeaient quelques fanes de carottes et en a extrait une pochette en plastique rouge d’où elle a tiré un formulaire rose qu’elle a tendu au buraliste avec un sourire gentil et doux comme peuvent l’être les sourires des vieilles dames. On le lui a rendu avec un ticket régurgité par une machine électronique. A joué. Elle est sortie à petits pas voûtés comme la Senne quand elle traverse Bruxelles. Un grand gaillard bien baraqué a pris son tour et a effectué la même opération, puis un autre quidam, encore un autre, et un autre et…

Fascinant spectacle offert par les joueurs de Lotto, les habitués, ceux qui toutes les semaines sinon chaque jour achètent l’un ou l’autre produit de la Loterie Nationale. Je ne fais pas le malin: ça m’est arrivé aussi. L’être humain n’est pas toujours rationnel. Ou alors il est fabuleusement philanthrope mais probablement inconséquent: il râle d’un côté parce qu’il paie trop d’impôts et acquitte de son plein gré le seul qu’il pourrait éluder sans frauder: l’impôt sur le rêve, ainsi nommé par un ancien ministre des Finances qui avait de la classe, Willy De Clercq, le crollé de Gand.

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