Dimanche, onze heures. A Flagey, c’est jour de marché. Contre toute attente, l’automate d’ING, distrait,  a craché un billet de cinquante. La journée commence bien. Même que voilà une jolie fille qui me sourit. « Vous votez à Ixelles? »

Je ne songe même pas à  mentir. J’aurais pourtant dû me méfier: une jolie fille qui porte un tee-shirt par-dessus son polar, un dimanche au marché, c’est pas naturel. Et comme en plus elle s’adresse à moi sur un ton enjôleur, c’est carrément suspect. Je bredouille une excuse et je prends la tangente. A la ferme des 12 Bonniers, j’achète un poulet et de la compote de rhubarbe. Ils sont super les poulets de la ferme. Pour les légumes, juste en face, à celle de l’Hosté, il y a une file comme à la rue des Radis, sous l’occupation que je n’ai pas connue mais on me l’a dit.

Direction, la ferme du Roy, pour le pain d’épeautre. Sur la pointe des pieds, car un Tanguy avec un petit chien demande à quelqu’un qui attend s’il vote bien à Ixelles. Le citoyen interpellé doit débarquer tout juste car il répond imprudemment que oui, et le voilà embarqué dans un sermon sur les atouts de la Julie. Je me fais gris muraille. J’échappe miraculeusement à l’inévitable question.

Et maintenant Douce France. Non, c’est pas une copine. C’est juste pour le jambon et l’andouille de Champagne. Et, tiens, la saucisse de Toulouse. Avec un aligot de l’Aubrac? Allez, c’est dimanche, on fait péter le porte-monnaie de madame. Je me retourne, circonspect. Pas assez. Je tombe nez à nez avec Michel et Yolande. Normalement, je serais content de les voir, surtout Yolande, ça fait si longtemps. Mais ils ont des tee-shirts par-dessus la chemise et Michel profite de ce que j’ai les mains occupées pour me glisser un papier coloré dans la poche, juste au-dessus de mon dernier billet de 20.

Un morceau de fromage? Le crémier flamand vend aussi de la Westvleteren donker 12° et du Achelse Blauwe. Je lui en demande avec l’accent car Olivier est dans les parages, immanquable dans son anorak blanc pétant, que je lui demanderais bien si on en fait pas aussi pour hommes – mais j’ai trop peur qu’il en profite pour me demander si, bien que flamant rose infiltré dans l’oasis francophone, je ne voterais pas des fois à Ixelles.

Je commence à transpirer. Je vire devant la poissonnerie, je salue le marchand de miels et, miracle, la voie est libre. Non? Si. Il y a bien un panneau qui annonce que le marchand d’à côté s’appelle Clette mais, j’ai vérifié, en dépit d’un patronyme qui paraît prédestiné – les apparences sont parfois trompeuses -, il ne m’a pas demandé pas si je votais à Ixelles.

La file est aussi longue chez les autres légumiers. Je retourne donc à l’Hosté en passant par l’apéro-bar. Je prendrais bien un ch’ti muscadet, il me reste quelques pièces, mais je manque de bol: Willy, teint rosé pâlichon, est là, seulâbre devant son picole-debout, mine de cocker rêvant d’un chaland qui voterait à Ixelles. Non! Pas moi! Pitié, bwana… Et je m’enfuis de Charybde, mais pour tomber sur Scylla: voilà Yves qui revient en boîtant du Périgord de ses songes et me demande jovialement, non pas si je vote à Ixelles, il le sait, le bougre, mais si Gaïd a reçu la lettre qu’il lui a envoyée. Mais qu’est-ce j’en sais, moi? Je ne lis pas les lettres qu’on envoie à ma femme, quand même!

Je prends place dans la file en tremblant, je ne veux que du cerfeuil tubéreux et des patates. Coincé comme un tacot dans la vase, je ne peux échapper à un tee-shirt verdâtre qui m’interroge: voterai-je bien à Ixelles? Je le regarde, hagard. Il n’a cure de mon désarroi. Il me tend son programme, imprimé sur papier recyclé. Je lui suggérerais bien de se le carrer où je pense, bien profond dans la raie, mais ce serait injuste: après tout, je ne lui en veux pas plus qu’aux autres.

J’ai eu mon cerfeuil tubéreux. J’ai traversé la rue pour rejoindre ma charrette, garée au diable vauvert. J’ai rangé mes courses dans le coffre. Je l’ai refermé. Une petite voix, derrière moi, a demandé si je votais à Ixelles. Son propriétaire barbote peut-être encore avec les canards. Dans les étangs d’Ixelles.

Les coïncidences sont toujours surprenantes. Alors que hier, je signalais ici même le succès persistant de mon article de mai 2009 sur le racket municipal organisé à Ixelles par les Decourty Boys & Girls avec la complicité de Vinci Park Services Belgium, ce matin, le facteur glissait dans ma boîte, à l’attention de ma femme, un grossier poulet non signé lui réclamant le paiement, dans les 5 jours, de 15 euros représentant le prix d’un ticket d’un demi-jour.

Prenons tout ça par le début, voici un exercice pratique que mes lecteurs apprécieront sans doute.

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Dimanche après-midi, fait rarissime, j’ai trouvé Hassan occupé à râler tout seul, comme un chrétien, au milieu de sa boutique. Il faut vous dire qu’il est Turc, Hassan. Toujours le sourire peps aux dents, comme une réclame du bon vieux temps. C’est sa façon d’apprivoiser ce quartier qui, globalement, est encore très BBB, je veux dire: blanc-bleu belge. Mais là, il l’avait mauvaise et ne cherchait pas à s’en cacher.

On lui avait pourtant dit qu’avec la braderie de la Petite Suisse, il allait sûrement faire de belles ventes. Alors il avait rentré plus de marchandises que d’habitude, tout plein de beaux fruits et de légumes gorgés de soleil. Il les avait disposés sur le trottoir et il avait même installé une deuxième caisse à l’intérieur, pour que le chaland n’ait pas à attendre trop longtemps son tour. Moyennant quoi, il a finalement vendu moins que d’habitude. C’est pour ça qu’il était grognon, Hassan.

L’année prochaine, au premier week-end de septembre, il fera peut-être comme le marchand de volailles et celui de pralines, ou comme le magasin de tabac et le marchand de journaux, et le libraire aussi. Il gardera son volet baissé. Il a découvert que celui qui arrose ses merguez calcinés de bière en gobelets de plastique n’est pas forcément friand de beau raisin muscat bien sucré ou de gombos. Il a appris que les braderies, finalement, c’est pas trop bon pour le commerce.

Je ne suis pas fanatique des pétitions, mais celle-là, je l’avais signée: contre la berme centrale que la majorité communale (PS-MR) voulait faire courir de la place de la Petite Suisse au square du Vieux Tilleul, à Ixelles. Objectif avoué: augmenter le nombre de places de parking, en cruel déficit dans le quartier.

Ce projet était stupide à plus d’un titre. Les écolos dénonçaient le « tout à la bagnole ». Je ne les suis pas sur ce point.: ce n’est pas en créant la rareté (de places de parking) qu’on aurait résolu le problème. Mais un peu de sens pratique suffisait à faire comprendre qu’en rigidifiant les bandes de circulation, on créait plus de problèmes qu’on n’en résolvait.

Mais bon: la pétition et les affichettes apparues aux fenêtres ont eu raison du projet des technocrates. Un gentil voisin de l’avenue Derache pourra continuer à soigner son terre-plein qu’il garnit de jolies fleurs et de gazon japonais… Tout le dossier sera réétudié en septembre. La démocratie directe a du bon.  Voyez ça dans l’article que l’ami Buxant (un autre voisin) consacre à cette affaire dans La Libre.

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