J’espère me tromper. J’ai peur d’avoir raison. Je crains que la situation échappe de plus en plus à tout contrôle. Nous n’avons plus, ni à titre individuel, ni collectivement, la maîtrise de notre destin. On ne l’a jamais complètement. La nécessité n’est qu’une suite de hasards. Mais nous vivons, je le redoute, un de ces moments de l’Histoire où des forces qui nous dépassent, suivant leur propre logique, remodèlent l’avenir à leur guise sous les yeux effarés de la multitude pétrifiée.
Notre petit pays n’est qu’une anecdote. Des nains s’agitent dans le jardin en poussant des cris de joie. Bientôt un vrai gouvernement! Un vieux roi fatigué exprime sa « vive satisfaction ». On aimerait la partager mais le pessimisme de l’intelligence l’emporte sans avoir à se battre avec l’optimisme défaillant de la volonté: tout le monde sait bien qu’au fond rien n’est résolu, qu’un accord bancal et pathétique n’a été arraché que sous la menace de périls immenses et plus urgents. Il est naturel que dans un compromis, il n’y ait pas de vainqueur. Il est désespérant qu’on n’y trouve que des vaincus.
Et ce sera tout pour la pauvre Belgique.
Le monde convulse au bord d’une Grande Dépression qui l’attire comme un trou noir tapi dans l’espace. Ce n’est peut-être pas l’Apocalypse mais c’est la fin d’un monde qui nous était familier, qu’on avait plus ou moins apprivoisé, avec ses malheurs et ses injustices dont on s’était peu ou prou accommodé dès lors qu’ils se manifestaient plutôt ailleurs que sous nos latitudes.
Nous sommes la première génération qu’on charge d’expliquer à ses enfants qu’ils vivront probablement moins confortablement que nous ne l’avons fait jusqu’ici. Dieu est mort au XIXe siècle, la religion du Progrès se met en sommeil au XXIe. Ce qui me rappelle les graffiti qu’on trouvait dans les latrines de l’ULB en un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître. Le premier disait: « Dieu est mort », et il était signé: « Nietzsche ». Le second rétorquait: « Nietzsche aussi ». Et c’était signé: « Dieu ». C’était drôle, mais prémonitoire, finalement: il en est encore qui croient pouvoir ressusciter Dieu et ce n’est pas fait pour simplifier les choses.
Nos croyances sont obsolètes. Mais quand on ne peut tout savoir, on ne peut pas non plus vivre sans croyances, pauvres emplâtres sur la jambe en bois de nos ignorances.
Prenons donc acte que nous sommes, quelque part, comme entre le XVe et le XVIIIe siècles. Ailleurs évidemment, ils n’avaient pas internet en ces temps-là. Mais en dépit de nos tablettes, nous sommes aussi désemparés que ces lointains aïeuls devant les changements qui s’annoncent. Eux, ils sont alors passés de l’ère seigneuriale et agraire à la société industrielle et démocratique. Nous, sommes à la fin de celle-ci. Et nous tâtonnons comme des mouches enfermées dans un verre.
C’est un temps pour les poètes et les philosophes. Des mouches eux aussi. Mais qui réfléchissent. Ce que ne peuvent faire les politiques dont ce n’est pas la fonction, ni l’inclination naturelle, ceci soit dit sans vouloir absolument dévaloriser la leur. A chacun son métier, simplement.
Il faut se rendre à l’évidence que nos dirigeants ne sont plus pertinents. On appelle ça la crise de la représentation puisque selon la doctrine des Lumières, ils nous représentent. C’est compliqué. Le Pouvoir a toujours incombé jusqu’ici au représentant d’une Autorité mythique et plus ou moins transcendante. Dieu d’abord, et on l’appelait le Roi ou le Négus; la Nation ensuite, et ce fut le Président ou les pouvoirs constitués. La Nation est morte aussi bien que Dieu. Un nationaliste est un adorateur d’une divinité défunte, terrassée par le Marché. La vraie question qui se pose en philosophie politique est dès lors de savoir s’il faut humaniser le Marché ou lui opposer une nouvelle divinité tutélaire, après Dieu, puis la Nation, capable de lui faire rendre gorge.
Je ne connais pas la réponse. Je suis comme une mouche, enfermée dans un verre, et qui cherche la sortie.




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