Eh bien non, cette fois je n’ai pas voté. Ce n’est pas tout à fait la première fois. Il m’est déjà arrivé, lors de certaines élections, de déposer dans l’urne un bulletin blanc. Mais j’avais toujours, jusqu’ici, répondu aux convocations. Pas cette fois. Pourquoi?

Ce n’est bien évidemment pas de la paresse, ni du je m’en foutisme. C’est un geste citoyen, en partie pulsionnel, sans doute, mais faites moi la grâce de considérer qu’à mon âge et avec ma petite expérience, j’ai appris à canaliser et, dans la plupart des cas, à soumettre mes émotions à ce que commande la Raison. Et j’ai donc jugé raisonnable, cette fois, de soutenir la « liste des pêcheurs à la ligne ».

J’ai des amis que ça heurte. Je les comprends. J’aimerais qu’ils comprennent à leur tour qu’on puisse considérer que ce peut être un choix démocratique, non d’enfreindre la loi – qui n’en est plus vraiment une depuis que la ministre de la Justice a promis de ne pas sanctionner les infractions -, mais de manquer délibérément à ce que je considère encore comme une obligation morale, comme une marque de solidarité avec la collectivité dont on est membre.

Ce qui m’a décidé, c’est quelque part un constat tout simple: si j’avais été voter,  j’aurais choisi de donner ma voix à un(e) ami(e) comme j’en avais sur pratiquement toutes les listes. Ce qui eût été, me semble-t-il, une injure plus grave encore au civisme électoral et à l’amitié – pourquoi celui-ci plutôt que telle autre? – que l’abstention pure et simple.

Mais il y avait plus.

Il y avait la conviction que mon vote aurait été strictement inutile.

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Vingt-quatre ans après Les Versets sataniques, presque jour pour jour, Salman Rushdie publie un nouveau livre auquel il a cette fois donné pour titre son pseudonyme de fugitif: Joseph Anton. Je n’ai lu ni l’un, ni l’autre, mais cela ne fait rien à l’affaire: ceci n’est pas une critique littéraire ni des notes de lecture. C’est une déclaration de principe. Et je publie ce billet quoi qu’ait pu dire ou écrire Salman Rushdie, de beau ou de laid, de juste ou d’injuste, de pieux ou de blasphématoire. Parce qu’on a le droit ontologique et imprescriptible de tout dire, même ce que condamne la justice des hommes, se déguisât-elle en justice des dieux.

Dans Le Monde des Livres d’aujourd’hui, Jean Birnbaum rappelle utilement que Rushdie était intervenu, en 1990, pour que soit montré librement en Grande-Bretagne, un film qui décrivait la chasse lancée contre lui – elle se terminait bien entendu ad maiorem dei gloriam – et qu’il décrivait lui-même comme « une ignoble camelote ». Birnbaum oppose cette attitude à celle des braillards barbus qui tuent aujourd’hui pour venger l’affront qu’ils croient leur être fait par un autre film, dont la bande-annonce – que j’ai vue sur YouTube – démontre qu’il n’est qu’une « ignoble camelote » parfaitement symétrique. Et il conclut avec bonheur: « Ce qui se joue là, dans la réception si différente de deux nanars débiles, c’est moins un clash des civilisations qu’un conflit interne à toute tradition culturelle: la confrontation entre la sensibilité littéraire et la brutalité littérale ». Magnifique!

L’islam n’est bien entendu pas le Mal en soi, mais il en porte les germes en lui, avec ceux du Bien, tout comme la chrétienté ou le judaïsme, ni plus, ni moins. Comme toute religion. Comme toute culture. Comme tous les humains. C’est pourquoi il ne faut pas céder, jamais, un seul pouce de terrain devant le fanatisme, et refuser toute censure, même du blasphème. On doit pouvoir tout dire, même des conneries, car la moindre concession, sur ce  terrain, serait la négation radicale de la valeur fondatrice ultime de notre humanité.

Mais cette guerre sainte pour la liberté d’expression ne peut se gagner par les armes. Le glaive est impuissant contre la bêtise. Notre seul outil est la Raison. On peut en user sans modération.

La pieuvre médiatico-politique est encore une fois occupée à produire du contre-sens (ou du non-sens) à plein régime avec les salaires des « grands » patrons – je place des guillemets car, comme dirait l’autre, ceux-là ne nous paraissent évidemment « grands » que parce que nous sommes à genoux. Un gros nuage de brouillard artificiel…

Pourquoi? Ce n’est pas scandaleux que Bellens ou Trucmuche gagne dix fois plus que Di Rupo et j ne sais combien de fois plus que vous et moi?

Si, sans aucun doute.

C’est indécent.

Mais qu’aura-t-on changé quand sera votée la loi interdisant au patron d’une entreprise publique de gagner plus de vingt fois le salaire moyen de ses employés? Allez, même pas besoin d’une calculette: quand on aura réduit de deux millions la rémunération du sieur Bellens, on pourra donner vingt centimes de plus à chaque Belge. Par an. Je m’engage à les poser dans la sébille de M. Bellens quand il en sera réduit à faire la manche dans le tram 94.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire. Je dis seulement que c’est cosmétique. Anecdotique. Insignifiant. De la poudre aux yeux.

De la poudre aux yeux ou des fumigènes, on lâche ça pour détourner l’attention. De quoi?

On essaie en réalité de masquer un problème bien plus vaste et plus effrayant. Tout notre système fiscal est dépassé. Aussi obsolète que la gabelle et la taxe sur les portes et fenêtres en 1789.

Notre système fiscal et parafiscal est basé sur un modèle de société industrielle dans lequel la grande majorité de gens travaillaient 45 ans sur une vie qui en durait 70. Le plus expédient était de fonder l’impôt sur les revenus du travail. La grande majorité des gens, aujourd’hui, travaille probablement moins de 40 ans sur une vie qui en dure souvent plus de 80. Etonnez vous qu’il y ait un problème.

Les gens sont-ils devenus paresseux? Que nenni. Ni plus, ni moins qu’avant. Il y a juste que (1) il y a moins de travail (la productivité a augmenté et les petits Chinois – c’est une image – sont entrés dans le système) et que (2) la vie coûte bien plus cher, ne serait-ce que par les standards ont augmenté… et parce qu’il faut soutenir la croissance dans la société de consommation.

Le problème économique de base d’une collectivité est toujours le même: il consiste toujours à produire des « richesses » par le travail (des hommes et des machines) et à les répartir entre ses membres, actifs et inactifs. Il se trouve que le système qui fonctionnait encore en 1950 est aujourd’hui grippé. Pour toutes les raisons qui précèdent et aussi parce que les revenus proviennent de plus en plus du capital et de moins en moins du travail. C’est pourtant toujours le travail qu’on taxe le plus.

Vous ne me croyez pas? Voyez les barèmes.

Pour que l’impôt redevienne juste et efficace, qu’il retrouve sa double fonction de financement des dépenses publique et de redistribution des ressources, il faut aujourd’hui avoir le courage de le repenser à zéro, comme on l’a fait aux grands tournants de l’Histoire. Ce n’est même pas une question de libéralisme, de socialisme ou d’écologisme. Ça vient après. Le système actuel ne durera plus bien longtemps.

Le Prince, en son berceau, tenait son sceptre par la volonté de Dieu qui le lui avait remis pour qu’il soit Son représentant sur la Terre. Et  longtemps nous l’avons cru. Et nous fîmes la guerre en Son nom.
Devenus plus grands et un peu moins naïfs, nous avons découvert que Dieu se fichait pas mal de ce grain de poussière qu’est la Terre dans l’immensité de l’Univers et qu’Il n’avait nul souci de s’y faire représenter par un humain, de si haute naissance qu’il puisse être. Ce fut un jour aussi crucial dans notre existence que celui où nous apprîmes que ce n’était pas Saint Nicolas qui déposait pour nous des jouets dans la cheminée, au sixième matin de chaque décembre.
Avec l’aide des philosophes, nous inventâmes alors la Nation, d’où émanaient désormais tous les pouvoirs anciennement issus des mains de Dieu. Et la Nation, c’était maintenant Nous, et non plus Lui. Longtemps, nous l’avons cru. Et nous fîmes des guerres en Son nom, à la Nation.
Devenus plus grands et moins naïfs, nous avons découvert que la Nation ne nous voulait pas que du bien car à la différence de Dieu, elle n’est pas unique et ne peut rassembler tous les hommes que là où ils sont nés. Ce fut un autre jour important dans notre existence car nous comprîmes alors que la Nation n’était pas vraiment Nous, mais restait toujours Eux qui nous entraînaient là où les appellent leurs intérêts privés de Nations.
C’est alors que les économistes nous présentèrent le Marché. Comment n’y avions-nous pas pensé nous-mêmes, maintenant que nous étions devenus grands ? C’était pourtant bien sûr : depuis toujours, nous allions au marché faire nos emplettes. Nous y échangions les produits de notre labeur dont nous n’avions pas l’usage contre le produit du labeur de nos frères dont nous avions besoin. Quand la Terre ne serait plus qu’un seul et unique grand Marché, la Paix et l’Harmonie y règneraient enfin. Le Bonheur était à portée de nos mains laborieuses.
Et le Marché nous regardait, caché au creux de son nuage qui paressait dans le ciel de la Grand-place. C’était un homme à barbe blanche, un beau vieillard mais vigoureux, qui ressemblait à celui qu’on peut voir au plafond de la Sixtine. Il avait une mine sévère mais sur ses lèvres s’esquissait un rictus dans lequel se lisait l’ironie. « Voyons maintenant quel nouveau nom ces imbéciles vont Me donner », soupirait-il.

Il y a quelque chose qui m’a échappé dans la démarche de RTL-TVi organisant un débat sur l’islamophobie.  On voudrait donner raison aux guignols totalitaires qui ont attenté à la liberté de parole au sein de l’ULB la semaine passée qu’on ne s’y prendrait pas autrement…

Je n’ai donc pas regardé l’émission pour laquelle le « chercheur » de l’ULB s’est bien évidemment désisté en dernière minute car sa stratégie est limpide à défaut d’être honnête: il se pose en victime, toujours et partout, sans craindre de se comporter lui-même en bourreau. Il y aura toujours des naïfs pour s’émouvoir des larmes d’un crocodile.

Et donc, passons.

Le vrai débat, celui qui n’a pas eu lieu, porte sur la liberté d’expression et ses limites éventuelles.

J’ai en tête une citation de Noam Chomsky, qui n’est pas vraiment un homme de droite:

Si l’on ne croit pas à la liberté d’expression pour les gens qu’on méprise, on n’y croit pas du tout.

C’est clair. Et moi, j’y crois.

Je crois donc qu’on doit pouvoir tout dire. Partant, qu’il faut barrer la route à ceux qui empêchent qui que ce soit de s’exprimer, serait-ce pour débiter le pires âneries. Oui, ça vaut pour les fascistes, les communistes, les racistes, les misogynes, tous les -phobes, les créationnistes et même les négationnistes. On ne peut même pas empêcher qui que ce soit de dire que deux et deux ne font pas quatre ou que le soleil tourne autour de la terre, qui est plate et entourée de mousse au chocolat d’où elle est issue.

La liberté d’expression inclut celle de dire des conneries. De choquer. De fâcher. De blasphémer. Et de critiquer. Tout. Même la démocratie et la liberté. Même la liberté d’expression.

Mais empêcher quelqu’un de parler, non. La société n’en a pas le droit. Et les lois qui répriment certaines opinions sont des lois scélérates. Toute individu, toute institution a bien sûr le droit de ne pas laisser exprimer certaines opinions en son nom, c’est un corollaire de la liberté d’expression. Mais la société n’a pas le droit de faire de l’expression de certaines opinions un délit. Les lois dites « mémorielles » et d’autres, avec les meilleures intentions du monde, nous ont entraîné dans un engrenage qui mène à la violence, on l’a vu cette semaine, à l’ULB.

Je n’étais pas ce matin à la Chambre, à cinq heures quarante, quand les députés ont voté, majorité contre opposition, la réforme des pensions. Eussé-je pu y être que je n’y fusse pas allé. C’est trop mélancolique, un principe fondateur qu’on tourne en dérision et qu’on piétine avec une ivresse de barbare.

Hier, je n’étais pas non plus dans la rue et n’ai pas fait grève contre les projets du gouvernement. Elle était dérisoire, cette tentative désespérée de canaliser la colère de ceux que révolte le démantèlement de leurs précieux privilèges comme on lève la soupape d’une marmite sous pression.

Nous sommes sous l’emprise d’une fatalité abjecte.

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Les chevaux de frise autour du rond-point  Schuman n’émeuvent plus trop les habitués du quartier européen. C’est business as usual lors d’un sommet réunissant les vingt-sept petits princes des Nations d’Europe et leurs cours respectives. Ceux-là ne se trouvent apparemment plus à leur aise qu’à l’abri de donjons bien gardés par des schtroumpfs en tenue bleue de combat. Ce qui pourrait surprendre en démocratie: lesdits princes ne sont-ils pas les représentants librement élus, et partant légitimes, des peuples qu’ils gouvernent?

Cette idée ahurie m’est venue jeudi midi, au cœur de l’Europe battant la chamade dans l’attente d’un sommet que l’on dit « décisif » -ce n’est « que » le dix-huitième en deux ans nous rappelle la télé. Idée gentiment ironique au demeurant: les peuples sont encore en sommeil, comme si toute cette agitation ne les concernait que de très loin.

Les sommets décisifs, les Belges les connaissent: il ont renoncé à les comptabiliser au fil des 541 jours qu’il fallut pour constituer un gouvernement hétéroclite, né boîteux et probablement promis à une existence mouvementée, voire fort brève.

L’Europe souffre en fait, en grand, du mal dont la Belgique pâtit à une bien plus petite échelle. La Belgique n’est plus une démocratie, mais une cohabitation chaotique de deux démocraties. Tandis que l’Europe n’est pas encore une démocratie, mais une addition improbable de 27 démocraties assorties d’une techno-bureaucratie. Ce parallèle me paraît éloquent.

Le diagnostic, je le partage en somme avec les nationalistes, les eurosceptiques et les « souverainistes » de tout poil. Ni en Belgique, ni en Europe, les institutions communes ne sont ni efficaces, ni satisfaisantes, parce qu’elles manquent de la légitimité démocratique que confère une véritable démocratie « nationale ». Mais le remède qu’ils proposent est létal dans un cas comme dans l’autre: c’est le chacun pour soi des frileux et des Dupont-Lajoie. L’égoïsme des bien nantis comme l’arrogance des assistés à qui tout serait dû. L’un comme l’autre ont pour logique ultime le conflit, l’impuissance et la ruine. La « finale crevaison grenouillère ».

Le seul remède est dans un vrai fédéralisme conçu, non comme un livre de recettes ou un manuel de plomberie institutionnelle, mais comme une philosophie qui suppose:

  1. que tout intérêt particulier est respectable et légitime mais ne peut être satisfait que dans la mesure où il ne menace pas l’intérêt général;
  2. que si la définition des intérêts particuliers relève exclusivement des particuliers, celle de l’intérêt général doit être faite selon des procédures garantissant la légitimité démocratique tirée du suffrage universel.

L’Europe et la Belgique se ressemblent décidément comme un prototype et son modèle réduit.

Quand j’étais môme, au début des années 60, on avait des soucis mais ils étaient ponctuels. Le Congo, la Loi Unique et la grande grève renardiste, les fermetures de charbonnages, les problèmes linguistiques… Et la crise des missiles à Cuba. J’avais neuf ans et ma sœur ou mon frère allait  venir au monde – c’était en octobre 62. En fin de journée, bon-papa m’envoyait chez le libraire de l’avenue de l’Université pour acheter la dernière édition du Soir qui se vendait comme des petits pains. J’avais peur car mon grand-père qui avait connu deux guerres mondiales voyait venir la troisième. Sur le chemin du retour, je parcourais fiévreusement la manchette du canard -dans lequel j’écrirais plus tard- pour tenter de savoir si ce serait ma première. Et sans doute la dernière.

La crise s’est arrangée le 28 et ma sœur est née le 29.

Le monde était effrayant mais les choses étaient claires: il y avait les « bons », et puis les « méchants ». Les communistes. Quelques années plus tard, en rhéto, le prof avait emmené la classe au Centre Culturel Jacques Franck à Saint Gilles, voir une pièce de Shakespeare mise en scène par un gros barbu qui en proposait une lecture strictement marxiste. Il était là pour débattre avec les grands élèves des écoles de la commune, convoqués pour une représentation organisée à leur intention, en « matinée » comme on dit au théâtre pour parler de l’après-midi.

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J’arrive trop tard pour vous recommander le numéro 1095 du Courrier International – le suivant est déjà dans les bacs -, mais le mini-dossier des pages 44 à 47 construit autour d’un article de la prestigieuse et très sérieuse revue scientifique anglaise NatureEtes-vous vraiment libre de vos actes? – valait le détour.

Moi, c’est la lecture de Simenon qui m’a motivé à me poser cette question délicate. Nombre des romans qu’il a publiés sous son nom, les Maigret comme les romans « durs », sont hantés par la question du libre-arbitre auquel le grand Georges – qui, pour être un « intuitif » plutôt qu’un « spéculatif » – ne croyait pas. Prenez par exemple un chef d’oeuvre absolu comme La neige était sale. L’histoire d’un salaud archétypal. Qui assassine froidement une vieille dame parce qu’elle l’a reconnu tandis qu’il lui dérobait une collection de montres. Qui se fait remplacer en catimini sous les draps pour déflorer la jeune fille qu’il a séduite et qui l’aime. Une ordure. Débusqué, il avoue qu’il a volé et tué à un enquêteur qui ressemble à l’auteur. Il ajoute:

J’ai commis des actions beaucoup plus honteuses; j’ai commis le plus grand crime du monde, mais celui-là ne vous regarde pas. Je ne suis pas un exalté, ni un agitateur, ni un patriote. Je suis une crapule. Depuis que vous m’interrogez, je me suis ingénié à gagner du temps, parce qu’il était indispensable que j’en gagne. Maintenant, c’est fini.

Voici l’ombre de Raskolnikov dans Crime et Châtiment. Et il marche, comme indifférent, à la rencontre du peloton d’exécution. Tel est son Destin.

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Après mon petit numéro sur le lotto, Maxime a lâché sur Twitter un mot gentiment teinté d’ironie sur les bords. Il a ainsi fait clignoter un signal d’alarme dans ma cervelle: je râle souvent, ces derniers temps. Je pourrais répondre qu’il y a de quoi. Le monde ne tourne pas très rond, vous ne trouvez pas? Et le journalisme, si tant est que ce que je fais ici est encore une forme de journalisme, doit être critique ou ne plus être, ce qui est en train de lui arriver en Belgique francophone – voilà que je remets le couvert, ça doit être compulsif…

Mais c’est le grand JK qui m’a appris ça, il y a longtemps. Jean Kestergat, une des plus grandes plumes qu’ait eu La Libre qui en a connues quelques-unes. Un jour qu’on déjeunait chez Gaetano, notre cantine de l’époque, sur la place des Martyrs, ce vieux sage humble et discret lâchait que pour lui, la place d’un journaliste est dans l’opposition, toujours. Avec la gauche, car pour lui, la gauche ne se distinguait pas tant de la droite par les idées – et encore moins par les pratiques -, que par sa position dans le rapport des forces politiques. C’était une autre façon de dire que tous les pouvoirs sont de droite, même quand ils se revendiquent de la gauche. Et que toutes les oppositions sont à gauche, même quand elles marchent à droite.

Ce ne sont que des mots. Des conventions de langage. Elles n’en mettent pas moins lumineusement en évidence que la raison d’être du journalisme, comme de la gauche sans doute, c’est sa fonction critique, la dénonciation de ce qui ne va pas, quel que soit le « système » en place. Le journalisme est une révolte. Permanente. Une perpétuelle  « indignation », s’il faut parler comme en 2011.

Mais une une indignation et une révolte intelligentes, évidemment. Elles ne consistent pas à dire non à tout, par principe. Un journaliste peut et doit s’engager, mais sur des idées, pas pour un parti. Jamais. Albert Londres, à qui un rédacteur en chef reprochait en 1923 de ne pas être « dans la ligne » à propos d’un reportage qu’il effectua sur la réoccupation de la Ruhr, eut, dit-on, cette réplique sublime en claquant la porte comme il le fit souvent: « Apprenez, monsieur, qu’un reporter ne connaît qu’une seule ligne: la ligne du chemin de fer! »

Un journaliste doit être emmerdant, surtout par les temps qui courent. Il doit l’être lucidement et à bon escient. Je conviens que ce n’est pas en râlant sur le lotto ou sur les dimanches sans voiture que je satisfais à ces impératifs. Je devrais peut-être reparler ici de politique, au fond.

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