Connaissez-vous celle-ci? L’histoire se passe dans un quartier juif. David aborde Samuel et lui propose un stock d’oignons consigné à la gare pour un prix défiant toute concurrence. Le marché est conclu et Samuel s’en va trouver Jacob à qui il propose les oignons qu’il vient d’acquérir, en prenant bien sûr son bénéfice au passage. Et Jacob de vanter ensuite l’article auprès de Moïse qui se rend lui-même chez Amos, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’Elie revienne au David du début, à qui il propose le même stock d’oignons pour cinq fois le prix d’origine. Plusieurs jours se sont écoulés aussi et, se méfiant de l’état de la marchandise, David demande à la voir. Aucun problème. Nos deux compères vont ensemble à la gare et font ouvrir le wagon qui attend, à l’écart.
- Mais Elie, ces oignons sont pourris, proteste David!
Et le gaillard de hausser les épaules:
- C’est sûr, rétorque-t-il, mais qu’est-ce que ça peut faire? Ce ne sont pas des oignons pour manger, ce sont des oignons pour vendre!

J’adore les histoires juives, flamandes, arabes, belges ou autres, parce qu’elles portent souvent une leçon qui échappe systématiquement aux imbéciles saisis de vertige quand on les invite au-delà du premier degré. Celle-ci me paraît être un bon apologue de la crise financière et nous conduit à Aristote, figurez-vous. Si on le lisait encore, celui-là, on n’en serait peut-être pas là.

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L’année de mes huit ans, ma tante avait proposé à mes parents de m’emmener à la mer, où mon oncle avait loué, pour juillet, une jolie petite villa près du golf miniature. Chaque matin, nous allions à la plage avec les seaux, les pelles et les quelques autres babioles qui font oublier le temps.  Christine avait un sac dans lequel elle avait soigneusement rangé les fleurs en papier crépon, en prenant bien soin de ne pas les abîmer. Quand nous arrivions sur le sable, mon cousin et moi commencions toujours la journée par la construction du magasin de ma cousine : une fosse confortable et peu profonde, un parapet bien tassé avec le dos de nos pelles pour étaler la marchandise avec goût, et deux petits sièges aménagés dans les murs pour attendre les chalands. Qui affluaient rapidement car, cette année-là, ma cousine vendait de très jolies fleurs que fabriquait, le soir avant de nous mettre au lit, la jeune fille au pair hollandaise que ma tante hébergeait pour s’occuper de nous.

Dans les magasins pour la plupart tenus par des filles parfois assistées par un chevalier-servant, les fleurs s’échangeaient contre des « couteaux » qui servaient de monnaie. C’étaient de petits coquillages bien brillants, avec des bords très finement dentelés, comme un couteau de table, justement. On n’en trouvait pratiquement plus dans le sable et la seule façon pour les petites commerçantes d’arrondir leurs pécules était de « vendre » leurs fleurs, celles qu’elles avaient elles-mêmes fabriquées ou fait fabriquer,  ainsi que celles dont elles avaient précédemment fait l’emplette et dont elles commençaient à se lasser. Tout l’art consistait, dans ce dernier cas, à en obtenir un meilleur prix en couteaux que celui qu’elles avaient dû acquitter. Ma cousine, qui avait un sens des affaires qu’elle avait probablement hérité de son père, réussit ainsi à réunir un joli  pactole qu’elle conservait précieusement dans sa chambre, n’emmenant à la plage que les quantités de couteaux qu’elle jugeait nécessaires pour amorcer ses transactions du jour.

Ma cousine accumulait ainsi les marchandises et les capitaux. Elle obtint d’abord un prestige considérable car son magasin devint rapidement le plus grand et le plus fréquenté de la plage. Mais vers la fin du mois, son affaire se mit à péricliter car les autres fillettes commencèrent à manquer des couteaux nécessaires pour acquérir ses fleurs. Et comme elle ne prétendait pas elle-même en acheter sans discuter longuement sur le prix en coquillages, pour être sûre de pouvoir les revendre avec un bénéfice confortable, on refusa bientôt d’encore négocier avec elle. Ma cousine était « riche » mais ça ne lui servait plus à rien. Nous décidâmes  alors, le cœur serré, de liquider la boutique. Nous partageâmes les fleurs en lots et répartîmes les couteaux dans des sachets en plastique. Le lendemain, qui était pour nous le dernier jour des vacances, nous avons passé la matinée à distribuer les  fleurs et les coquillages de ma cousine à toutes les petites filles que nous rencontrions sur la plage.

Je n’ai jamais su si, au mois d‘août de cette année-là, la redistribution massive que nous avions opérée avait permis au commerce de reprendre et aux aoûtiennes de réinventer, et sous quelle forme, le capitalisme floral que nous avions introduit sur la plage et que nous avions vu s’effondrer sous le poids de son incontestable triomphe. Moi, en septembre, je suis rentré en quatrième. A la récréation, nous jouions aux billes, un jeu qu’on appelait la poursuite. On remportait la bille de l’adversaire quand on réussissait à la « tiquer » trois fois de suite. Il y avait un garçon qui était vraiment très fort. Il a gagné presque toutes nos billes, même les « cartaches ». Alors, on a fini par inventer un autre jeu pour égayer la récré.

Nous ne savons ni le jour, ni l’heure, mais c’est une certitude: la galère dans laquelle nous sommes tous embarqués, la « Belgica », va rencontrer un gigantesque iceberg à plus ou moins brève échéance. Le paquebot « France » et tous les autres aussi, même le Germania. On peut le passer par babord ou par tribord. On peut aussi s’écraser dessus et sombrer corps et biens. C’est la plus déplaisante des hypothèses, celle qui devient plus vraisemblable à mesure que le temps passe et que l’on reste les bras ballants, qu’on laisse le bateau courir sur son erre, sans officier sur la passerelle pour donner le cap.

Voilà en somme le sens de l’avertissement lancé par le rapport du Fonds de Vieillissement opportunément signalé par La Libre ce week-end. Le rapport lui-même est ici, l’avertissement est à la page 7.

Il porte donc sur le financement des pensions. C’est un système de répartition, on le sait: les cotisations perçues auprès des entreprises et des travailleurs servent à payer les retraités en fonction des droits qu’ils ont acquis au cours de leur vie active. Il s’oppose aux systèmes de capitalisation dans lesquels chacun met chaque année un peu de l’argent qu’il gagne de côté pour le jour où il aura cessé de travailler.

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