Je prolonge ici ma petite réflexion que j’ai entamée hier soir. Un avocat de Grimbergen, militant N-VA qui me fait l’honneur de me lire et que je salue, me fait observer sur Twitter que remettre en cause l’existence des communautés revient à saper les bases de la Belgique – ce qui au demeurant ne le chagrine évidemment pas outre mesure. Je vois très bien ce que veut dire Stéphane dont je respecte le point de vue qui n’est pas le mien: la Communauté est pour la Flandre l’institution qui la relie à Bruxelles en faisant des néerlandophones de la capitale des « brusselse Vlamingen » (Flamands bruxellois) et non des « vlaamse Brusselaars » (Bruxellois flamands), ce qui est plus qu’une nuance.

C’est le raisonnement qui fonde la revendication flamande pour un fédéralisme « à deux », la Belgique étant à leur estime une fédération de deux peuples, les Flamands d’un côté, les Wallons de l’autre. Ce n’est pas, en soi, une conception monstrueuse. Je suis cependant intimement convaincu qu’elle est fausse. Je pense qu’il y a en Belgique une troisième composante qui n’est peut-être pas un « peuple » ou une « nation » au sens où le sont les Flamands et les Wallons, mais qui n’en est pas moins une population qui ne se reconnaît ni dans l’identité flamande, ni dans l’identité wallonne. Mais c’est actuellement une population presque sans voix (sauf dans la société civile), et en tout cas sans représentants dans les instances élues.

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Nous passions de belles vacances dans le sud de l’Italie, dans la province montagneuse d’Avellino, qui surplombe la baie de Naples et accueillit, jadis, les troupes d’Hannibal se remettant des délices de Capoue. J’essayais d’extraire mon Opel de location d’un champ où je l’avais laissée pour rejoindre une antique église troglodyte, où l’on célébrait la Ste Anne. Comme je voulais une automatique, il avait fallu la faire venir de Rome, dont elle portait l’immatriculation. Un cambio automatico! Ma perchè no una bicicletta, allora? avait commenté le garagiste en levant les bras au ciel…

Comme nous progressions lentement au milieu d’une foule de villageois qui rentraient à pied du sanctuaire, j’entendis un juron justifié par ma plaque minéralogique:

- Aaah! Questi Romani…

Aucun pays n’aime sa capitale. Parisien, tête de chien, parigot, tête de veau, maugrée-t-on volontiers en France profonde. Flamands et Wallons en ont autant pour les Bruxellois, kiekefretters pour les uns, bruçelaires pour les autres.

C’est plus amusant que vraiment méchant. Aussi bien, ce n’est pas toujours immérité, doit honnêtement reconnaître le ketje que je suis… En l’assumant, pour le meilleur et pour le pire. Car il y a un « meilleur » aussi. Pour autant que la capitale fasse honnêtement son boulot de capitale.

Et capitale, si modeste qu’elle soit dans ses dimensions à côté de ses consoeurs plus clinquantes, Bruxelles l’est au moins à la puissance trois: capitale de la Belgique par naissance, capitale de l’Europe et double capitale des communautés flamande et française par conventions.

C’est la triple raison pour laquelle Bruxelles serait sans aucun doute celle qui aurait le plus à perdre dans la disparition de la Belgique.

Mais ce n’est pas évidemment suffisant pour enrayer ce trou noir vers lequel nous attirent des politiques centrifuges. Pourquoi Flamands et Wallons renonceraient-ils à n’importe lequel de leurs intérêts légitimes si le bénéfice de cette abnégation devait être réservé aux seuls Bruxellois?

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Mercredi, Le Soir fredonnait la complainte du Bruxellois mal-aimé. « Pourquoi tant de haine? », interrogeait-il en une, emboîtant le pas aux pleureuses de la francophonie assiégée. Ce jeudi, sa rédactrice-en-chef, Béatrice Delvaux, signe un courageux édito commun avec son homologue du Morgen, Yves Desmet.

Il y en a que ça déroute, ces variations. Moi pas. C’est la culture du débat. Et si je préfère nettement le ton de ce jeudi, j’apprécie fort que d’autres sensibilités aient également pu s’exprimer la veille, même si je ne les partage pas.

Mais il y a un autre point sur lequel la démarche commune de Béatrice et d’Yves me paraît supérieure: elle reflète mieux la réalité composite de ma ville que le mythe décati d’un Bruxelles francophone qui ne hante plus les rêves que des nostalgiques de l’ancienne Belgique, celle des « gens bien », qui ne parlait que le français, d’Arlon à Knocke-le-Zoute.

Je vous choque? Pardonnez-moi mais c’est tant pis. Je m’irrite autant que vous de la mesquinerie « paroissiale » de certains Flamands à l’esprit étroit. Mais je ne leur reproche évidemment pas d’être Flamands. Seulement d’avoir l’esprit étroit. Et je perdrais ici mon temps à le leur dire: rares sans doute sont ceux qui me lisent régulièrement.

Ici, c’est aux francophones de Belgique que je veux faire entendre une autre mélodie que celle de la litanie « franco-frontiste ». Flandre et Wallonie peuvent bien acquérir chacune plus d’autonomie, Bruxelles sera toujours un cas à part, entre les deux.

Et Bruxelles est toujours le symbole emblématique de l’inachèvement de la réforme de l’Etat belge. Dans son édito commun avec Yves, Béatrice Delvaux co-signe ces phrases terribles:

« La Région bruxelloise compte 958 élus au total pour tous les niveaux de pouvoir (…) Dans nombre de communes bruxelloises, il existe onze niveaux différents de gestion, qui sont plus souvent en concurrence qu’en collaboration« .

Comment voulez-vous que cette ville, que cette région soit gérée de manière efficace et efficiente? Ce ne sont même pas les émoluments de tous ces mandataires, ni le budget de toutes ces administrations qui pèsent sur le destin de la ville-région. C’est leur inextricable enchevêtrement et la paralysie qui en résulte qui en sont le prix insupportable.

Les problèmes de Bruxelles sont certes ceux de toutes les grandes conurbations. Mais comme si cela ne suffisait pas, on y a surajouté un énorme foutoir institutionnel qui accapare une part précieuse des énergies disponibles.

Je dis que les Bruxellois doivent décréter que ça suffit, quelle que soit la langue qu’ils parlent de préférence. Qu’il faut penser Bruxelles comme une ville, et non plus comme un agglomérat de dix-neuf villages resserrés autour de leurs beffrois et de leurs édiles respectifs. Qui osera le dire en bon français aussi?

Quel que soit le destin institutionnel de la Belgique, Bruxelles n’aura jamais de fonction plus importante ni d’intérêt plus prioritaire que d’être le lieu où se rencontrent tous ceux qui en ont fait leur capitale. Capitale de la Flandre et capitale des francophones de Belgique; capitale de l’Etat fédéral ou de la confédération des Etats Belgiques-Unis; et capitale de l’Europe.

Les institutions bruxelloises actuelles ne sont pas organisées pour atteindre et réaliser cet objectif. Quelles forces politiques bruxelloises auront l’audace d’articuler leur programme et leurs actions pour porter ce projet?

Si vous les interrogez, en français comme en néerlandais, il y a fort à parier qu’elles vous affirmeront toutes qu’elles y adhèrent fermement. Demandez leur alors pourquoi notre gouvernement régional est organisé comme une conférence diplomatique, pourquoi nous vivons à Bruxelles sous un régime d’apartheid « culturel » plus ou moins soft, pourquoi Bruxelles ne gère pas elle-même son enseignement et sa politique de formation, pourquoi tant de pouvoirs appartiennent encore à 19 collèges de satrapes villageois, pourquoi les partis représentés au parlement régional sont francophones ou flamands, jamais bruxellois, pourquoi…

Ce n’est qu’une question de volonté politique. Si elle n’existe pas, c’est que la pression de l’opinion n’est pas encore assez forte. Je pense que le temps est venu de la faire monter.

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