Charles Bricman

Un séisme politique est en cours. Son épicentre se situe à Athènes, où les deux partis dits « de gouvernement » peinent à rassembler, ensemble, un tiers des suffrages populaires. On y parle déjà de remettre ça, en somme de donner au peuple une deuxième « chance » de « bien voter ». Avant le grand retour des colonels? C’est une façon comme une autre de donner du crédit aux imprécations du philosophe Alain Badiou pour qui les élections sont des pièges à cons, comme on disait en 68, entendez par là que ce sont des rites formels que les establishments ne mettent en scène que pour autant qu’on leur réserve le fût de vin de messe.

Je ne partage pas ce point de vue extrême. La tenue d’élections libres et loyales n’est pas une condition suffisante de la démocratie mais c’est une condition nécessaire et y participer, serait-ce pour s’abstenir et déposer dans l’urne un bulletin blanc ou nul, est un devoir citoyen.

Voyez d’ailleurs les chiffres français : deux millions (5,8%) de bulletins blancs ou nuls, ce qui signifie que le président élu, à qui je souhaite sincèrement bien du courage, n’a pas non plus derrière lui une majorité du peuple de France, il ne recueille qu’une faible majorité des suffrages valablement exprimés face au plus médiocre de tous les présidents de la Ve République, piètre caricature hyperkinétique du politicien à l’ancienne, celui qui tient ses électeurs pour des cons à qui il faut arracher leur voix en disant et en faisant n’importe quoi. Cet homme était vulgaire. La petite victoire ne remet pas en cause la légitimité d François Hollande mais elle souligne l’étroitesse de la marge de manœuvre dont il dispose.

Je ne veux pas rajouter une couche aux analyses surfines de nos commentateurs patentés. Je veux seulement souligner qu’ici, en Europe, une certaine façon de concevoir la politique a atteint ses limites et touche à sa fin. Et que le risque n’est pas mince que tout ça finisse très mal. Le temps n’est plus à promettre le « changement », pitoyable ritournelle électorale jamais suivie d’effet. Il faut changer. Et voir d’abord que les peuples ne veulent plus d’une politique non seulement asservie aux intérêts particuliers d’une caste dominante – les analyses libérale et marxiste se rejoignent ici pour souligner que c’est toujours peu ou prou le cas – mais en plus conceptuellement stupide car elle conduit à la ruine et à l’effondrement du Système qu’elle prétend servir.

Il y avait un autre slogan créatif, en 68. Il disait à peu près que les peuples, c’est comme les pavés: à force de leur marcher dessus, on finit par se les prendre dans la gueule. C’est ce qui est en train de se produire. Et c’est ce que la gauche comme la droite ont à comprendre. Ce n’est pas la défense des « zakis sociaux » d’un côté, la loi du marché de l’autre. C’est d’un nouveau contrat social qu’il est question. Un New Deal adapté à un monde qui change à vive allure mais qui va exploser s’il se reconstruit au profit exclusif de certains, contre les autres.

Lire aussi: ce commentaire, qui me paraît très juste, de Philippe Cohen, dans marianne2.fr.

Pour vivre, l’Homme, c’est bien connu, a au moins besoin d’air, d’eau et d’énergie. Mais cela ne le distingue finalement en rien des autres organismes vivants. Pour être humain, il a aussi besoin d’information. Avant de sortir le matin, votre chien, monsieur, ne consulte pas la météo. Et si le rat de laboratoire, dans sa cage, peut « apprendre » quel est le bon bouton qu’il doit actionner pour accéder à sa pitance, au fond, il n’a rien « appris » vraiment car il choisit mécaniquement, sans conscience: il se contente de répéter une action profitable et nécessaire. Un humain, lui, a besoin pour vivre d’un quatrième élément dont il a le monopole et lui permet de faire des choix qui ne lui sont pas seulement dictés par l’habitude: l’information.

C’est pour ça que l’essor, à partir du XIXe siècle, d’une presse abondante et de plus en plus accessible au plus grand nombre a été un des facteurs importants du progrès de l’humanité.

Cette presse, aujourd’hui, est moribonde. Ce n’est assurément pas que le besoin d’information – la demande – a diminué, bien au contraire; c’est que le type d’information sur lequel les journaux avaient bâti leur succès est désormais largement accessible ailleurs, à moindre coût – parfois nul, ou presque.

Probablement mal… informés, ou incompétents, les éditeurs de journaux ont réagi à cette évolution comme les rats du laboratoire: constatant que leurs produits se vendaient moins, ils ont réduit leurs coûts pour rester rentables et se sont diversifiés dans des activités qui n’avaient rien à voir, tentant de racoler le chaland avec ce qui est supposé lui plaire, disons: du sang, du sexe, du spectacle. Et des gadgets. Sans oser se demander s’il ne restait pas toujours une place inexpugnable à occuper dans le business de l’info pas chiante, mais sérieuse et utile.

Ils se sont suicidés à délaisser ce qu’ils pouvaient proposer de mieux – la qualité, la profondeur – pour s’engager dans une lutte perdue d’avance avec des concurrents plus souples et mieux adaptés, avec une production toujours plus cheap et indifférenciée.

Aujourd’hui, en 2012, à 59 ans, j’ai accès à énormément plus d’informations sur ce qui m’intéresse qu’en 1972, à 19. Et pourtant, j’achète beaucoup moins de journaux qu’il y a quarante ans. Je reste maintenant souvent plusieurs jours sans prendre le moindre journal chez mon libraire à qui je continue pourtant à rendre visite tous les jours. Cherchez l’erreur.

La faute au méchant internet? Même pas. La faute aux journaux et magazines qui n’arrivent plus à m’être utiles et qui m’énervent souvent avec leurs éditos ringards et leurs « dossiers » ou « cahiers spéciaux » copiés-collés sur les évènements dits « d’actualité » dont tout le monde traite en même temps, avec les mêmes mots, les mêmes photos, les mêmes informations déjà rancies.

Il faut repenser la presse autrement. Non plus à partir d’un support, devenu un pur « produit » qu’il faut fourguer au lecteur de gré ou de force, avec un cours de tricot gratuit pour madame et une BD bradée pour le jeune homme, qui transforment le comptoir de mon libraire en improbable bollewinkel. Il faut repenser la presse en « entreprise de services d’information ». En productrice de contenus de vraie qualité.

Il faut faire exactement l’inverse que ce que font les éditeurs depuis que je suis entré dans le métier: ne plus consacrer tous ses efforts au produit – le journal – mais les recentrer sur le producteur – le journaliste.

« C’est trop cher! », hurlent-ils. « Vous savez ce que ça coûte, une rédaction? ». Oui, je sais: pas assez. Car vous avez tellement dévalorisé le métier, messieurs-dames, que vous n’en avez même plus pour votre argent, soit que les meilleurs s’en sont allés, en retraite ou « promus » attachés de presse de quelque ministre ou capitaine d’industrie financière, soit que les bons qui restent n’ont plus les moyens de donner la mesure de leur talent, ni le temps,  devant faire des « piges » à gauche et à droite pour tenter de faire bouillir la marmite, vaille que vaille.

Cessez d’ailleurs de dire: « journaliste ». Entraînez-vous plutôt à redire: « reporter », comme pour Tintin. C’est du vilain franglais et ça devrait vouloir dire la même chose mais on s’est trop habitué à ne plus voir dans le journaliste que l’employé qui fait métier d’écrire dans un journal. Un reporter, c’est un journaliste qui collecte ses informations en allant sur les lieux où se passent les faits qu’il observe pour les rapporter et les mettre en perspective, pas un soutier qui bâtonne des dépêches d’agence ou résume ce que ses confrères ont déjà écrit ailleurs.

Alors vous aurez à nouveau la matière pour fabriquer des produits professionnels – journal, magazine, revue, reportage audio-visuel, film, web documentaire… – qui se vendent parce qu’ils contiennent des informations attendues par un public – c’est-à-dire des données contextualisées et expliquées. C’est un métier, la presse. Ce n’est pas un hobby pour dandys dilettantes, ni un secteur de diversification pour bâtisseurs d’empires multinationaux ou de conglomérats paroissiaux. Je dis ça, je ne dis rien, mais je ne dis pas ça gratuitement, ces jours-ci spécialement.

Feuilleton, la belle revue française qui en est à son troisième numéro (15€ chez tous les bons libraires), publie une superbe citation de Robert Desnos. Je ne résiste pas à l’envie d’en reproduire quelques lignes qui résonnent, pour mes amis journalistes:

Faut-il donc que le rédacteur se considère comme une machine à écrire des articles sur n’importe quel sujet, dans n’importe quel esprit? Aujourd’hui à droite? hier au centre? demain à gauche? Doit-il être le manoeuvre, le mercenaire de l’opinion?

Sa puissance matérielle y gagnerait dans la mesure où sa valeur morale s’abaisserait encore?

(…)

Il est vrai que le premier parfumeur millionnaire venu peut désormais se payer un « canard »… Qu’en pense Georges Clemenceau qui fut, si je ne m’abuse, républicain sous l’Empire et, sous la République, successivement communard, député, ministre, président du Conseil, journaliste et, au surplus, père de cette satanée victoire.

Et ça date de 1929, dites donc…

Mon ami Yves est incontestablement « de droite ». Comme d’autre de mes amis sont « de gauche ». L’amitié n’a rien à voir avec la politique, tout le monde ne le comprend pas mais c’est comme ça: on peut avoir des amis dont on combat les idées, voyez ce libéral flamand et cette socialiste wallonne qui se sont unis dans les tendres liens du mariage. Et Yves, donc, est un homme de droite.Il n’a rien d’un bobo. Mardi soir, je le retrouve dans un pince-fesses où se bouscule le tout Uccle et même quelques ministres. Nous trinquons au champagne, la bulle est fine. Il me dit:
- Eh bien, Charles, tu connais mes idées mais le 6 mai, je vais voter Hollande. Oui, pour la première fois de ma vie, je vais voter socialiste – mon ami a la double nationalité, belge et française, comme ma femme et mes fils, et il vote aux présidentielles voisines.

Bien qu’à Paris, il soit franchement XVIe et pas du tout Bastille, Yves a une aversion profonde pour Sarkozy et sa clique de courtisans. Comme Chirac. Yves, qui fréquente les Chirac depuis longtemps, me confie en douce qu’à l’exception de Bernadette, toute la famille Chirac votera aussi Hollande dans le secret de l’isoloir. Comme lui. Et finalement, je ne suis même pas surpris.

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Les critiques de théâtre sont des ânes. Pas tous. C’est à « la » critique que j’en ai. Celle qui donne le ton. Celle qui fait la fine bouche quand elle ne connaît que le fast-food et la cuisine prétentieuse mais dans le vent. A Paris, où l’offre est pléthorique, Calamity Jane n’aura tenu l’affiche que deux petits mois, du 24 janvier au 25 mars. J’y étais le 23, de justesse pour ne pas manquer le spectacle que donnait une douzaine de saltimbanques dans un joli théâtre de la rue Blanche, derrière la Trinité. J’ai ri, et je fus même ému par une pièce qui ne reçut l’aval, mais enthousiaste, que de quelques commentateurs obscurs, c’est-à-dire sans doute de gens comme vous et moi qui ne vont pas au théâtre pour se montrer mais pour vivre un moment de bonheur quand il se présente. Et à la différence de Musset au Français, quand ce n’était que Molière, je n’étais pas seul, ni presque. Signe roboratif qu’il subsiste un public capable d’ignorer les fatwas du consistoire des vieux cons de la presse bien-pensante et subventionnée, celle qui ne s’extasie que devant « quelque drame à la mode, où l’intrigue enroulée en feston tourne comme un rébus autour d’un mirliton » (c’est d’Alfred).

Martha Jane Canary (1850 – 1903) était féministe avant l’heure dans le plus testostéronisé des Far-West. Mieux connue sous  le nom de Calamity Jane et vraie femme, pourtant, même déguisée en homme. Clémentine Célarié était absolument magnifique dans le rôle-titre, de même que son cheval. Voyez ici une interview pas fracassante mais plutôt intéressante

http://www.dailymotion.com/videoxn3gav

La pieuvre médiatico-politique est encore une fois occupée à produire du contre-sens (ou du non-sens) à plein régime avec les salaires des « grands » patrons – je place des guillemets car, comme dirait l’autre, ceux-là ne nous paraissent évidemment « grands » que parce que nous sommes à genoux. Un gros nuage de brouillard artificiel…

Pourquoi? Ce n’est pas scandaleux que Bellens ou Trucmuche gagne dix fois plus que Di Rupo et j ne sais combien de fois plus que vous et moi?

Si, sans aucun doute.

C’est indécent.

Mais qu’aura-t-on changé quand sera votée la loi interdisant au patron d’une entreprise publique de gagner plus de vingt fois le salaire moyen de ses employés? Allez, même pas besoin d’une calculette: quand on aura réduit de deux millions la rémunération du sieur Bellens, on pourra donner vingt centimes de plus à chaque Belge. Par an. Je m’engage à les poser dans la sébille de M. Bellens quand il en sera réduit à faire la manche dans le tram 94.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire. Je dis seulement que c’est cosmétique. Anecdotique. Insignifiant. De la poudre aux yeux.

De la poudre aux yeux ou des fumigènes, on lâche ça pour détourner l’attention. De quoi?

On essaie en réalité de masquer un problème bien plus vaste et plus effrayant. Tout notre système fiscal est dépassé. Aussi obsolète que la gabelle et la taxe sur les portes et fenêtres en 1789.

Notre système fiscal et parafiscal est basé sur un modèle de société industrielle dans lequel la grande majorité de gens travaillaient 45 ans sur une vie qui en durait 70. Le plus expédient était de fonder l’impôt sur les revenus du travail. La grande majorité des gens, aujourd’hui, travaille probablement moins de 40 ans sur une vie qui en dure souvent plus de 80. Etonnez vous qu’il y ait un problème.

Les gens sont-ils devenus paresseux? Que nenni. Ni plus, ni moins qu’avant. Il y a juste que (1) il y a moins de travail (la productivité a augmenté et les petits Chinois – c’est une image – sont entrés dans le système) et que (2) la vie coûte bien plus cher, ne serait-ce que par les standards ont augmenté… et parce qu’il faut soutenir la croissance dans la société de consommation.

Le problème économique de base d’une collectivité est toujours le même: il consiste toujours à produire des « richesses » par le travail (des hommes et des machines) et à les répartir entre ses membres, actifs et inactifs. Il se trouve que le système qui fonctionnait encore en 1950 est aujourd’hui grippé. Pour toutes les raisons qui précèdent et aussi parce que les revenus proviennent de plus en plus du capital et de moins en moins du travail. C’est pourtant toujours le travail qu’on taxe le plus.

Vous ne me croyez pas? Voyez les barèmes.

Pour que l’impôt redevienne juste et efficace, qu’il retrouve sa double fonction de financement des dépenses publique et de redistribution des ressources, il faut aujourd’hui avoir le courage de le repenser à zéro, comme on l’a fait aux grands tournants de l’Histoire. Ce n’est même pas une question de libéralisme, de socialisme ou d’écologisme. Ça vient après. Le système actuel ne durera plus bien longtemps.

Qui de la social-démocratie hollando-dirupienne ou de l’une ou l’autre des droites plus classiques (je ne dis pas « libérale » car comme le savait bien Verhofstadt quand il était jeune et beau, le libéralisme est un principe éthique et une philosophie, pas un parti), qui donc donc de la droite originelle ou de la gauche « droitisée » nous conduira le plus sûrement et le plus rapidement au désastre? Les paris sont ouverts, les cotes sont égales. Warren Buffet, l’heureux détenteur de la troisième fortune mondiale qui vote démocrate et professe qu’il faut taxer les riches, a dit que la lutte des classes était un fait mais que sa « classe » à lui, celle des riches, était en train de la gagner. Ce n’est pas ça, le désastre: on sait depuis Horace comment, pour finir, « la Grèce, vaincue, vainquit son farouche vainqueur » et comment à la fin, on sort tous perdants.

Non: le désastre qui pointe aujourd’hui à l’horizon n’est plus seulement l’issue d’une bataille mais rien moins peut-être qu’une apocalypse plus sérieuse et plus concrète que celle qu’annoncerait certain calendrier maya. La fin d’un monde dont on commence à redécouvrir qu’étant né aux alentours du XVIe siècle avec l’envol économique de l’Europe des grandes découvertes – le tout début de la mondialisation -, il doit bien finir un jour en suivant la règle d’airain promulguée par Valéry selon laquelle les civilisations sont mortelles.

Je prends des risques en disant ça car les prophéties, qui par essence sont de malheur, n’ont pas bonne presse. On leur préfère la promesse des lendemains qui chantent. Sauf ma génération qui d’en avoir trop souvent entendues n’arrive plus à y croire. Et encore moins la suivante, la première à se dire qu’elle vivra probablement moins bien que la mienne. Tout ça en un temps dans lequel certains ont cru voir « la fin de l’Histoire », quand il n’était sans doute que la fin d’une anecdote de l’Histoire.

Ce qui fait déjà un long préambule au moment de parler de la version française d’un best-seller flamand qui débarque à l’étal des libraires: Comment osent-ils? (chez Aden Editions) devant lequel la « grande » presse francophone semble adopter jusqu’ici l’attitude perplexe du poisson devant une pomme: à ma connaissance, seul Le Soir en a parlé, moins sur le fond que sur la forme qui traduirait la conversion du PTB aux techniques capitalistes du marketing.

Eh bien moi, je vous le dis: il faut lire Comment osent-ils? Avec un œil critique et un esprit en alerte, évidemment, mais même (et surtout) à supposer qu’on soit convaincu que notre bon vieux capitalisme est et restera l’horizon indépassable de l’humanité – les communistes chinois eux-mêmes puisent désormais dans sa vulgate et ses usages ce qui leur convient – ça ne peut pas faire de mal. Ou si ça en fait, ce sera sans doute qu’il y avait une faille dans le raisonnement de base…

Ce qui est relativement nouveau, c’est que Peter Mertens, l’auteur de l’ouvrage et président du PTB – qui a sur la photo un peu la dégaine de Jean-Pierre Talbot dans Tintin et les oranges bleues -, ne cherche plus à faire entrer les faits dans la théorie à la cravache du concept. Il relève des faits et souligne la contradiction qu’ils apportent aux principes du Système. Et par les temps qui courent, ce n’est pas trop compliqué, même si d’aucuns feront la fine bouche devant la critique qui emprunte parfois ses accents au langage « tripal » et, partant, « populiste ».

Mais enfin: le constat par exemple selon lequel les revenus du capital sont fiscalement bien mieux traités en Belgique que les revenus du travail est d’autant plus difficile à contester que cette disparité est tranquillement assumée. Fiscalement, la Belgique est un paradis de rentiers devenu un enfer pour les salariés. Ça passait à peu près tant que les salariés restaient en mesure de se constituer les replets bas de laine qui font les petites rentes mais c’est de moins en moins vrai. Dans la phase qui précède, le capitalisme a relâché la pression en faisant grimper les prolétaires dans la classe moyenne. Son problème est que dans celle-ci, il semble s’essayer à reprolétariser la classe moyenne…

Paradoxalement peut-être, le petit goût de trop peu qui me reste en reposant cet ouvrage vient de ce qu’il renvoie très (trop?) fort le pendule de l’autre côté du juste milieu entre la théorie et la pratique. Mais c’est sans doute la loi du genre: ceci sort de la plume d’un président de parti politique qui espère se premiers députés. Ce qui reste intéressant, c’est que ce parti est, chez nous, probablement le seul qui puisse encore vraiment se revendiquer de la gauche, ici repeinte aux couleurs trendy du « socialisme 2.0″. Je partage tout-à-fait l’esprit de la préface que signe l’écrivain flamand Dimitri Verhulst. Qui écrit qu’

il y a quelque chose qui cloche quand les propos de Peter Mertens sont écartés de la plupart des débats. L’honnêteté intellectuelle commence là où l’on a le courage de confronter ses opinions à celles des autres.

Il faut donc lire ce livre. Et oser en débattre.

PS: le 22 mars (pour les papys soixantehuitards, ça ne s’invente pas…), présentation de l’ouvrage au Théâtre National.

Vous connaisez peut-être cette histoire, elle est déjà ancienne, mais je ne l’ai découverte que ce soir, en vagabondant sur les profils de mes « amis » Facebook.

Dans une station de métro de Washington DC, le 12 janvier 2007, un homme s’est mis à jouer du violon. Des œuvres de Jean-Sébastien Bach. C’était l’heure de pointe et des milliers de personnes sont passées devant lui. Quelques-unes, très peu ont ralenti leur marche. Les plus intéressés ont été des enfants. Quelques passants aussi ont jeté une pièce dans l’étui de son instrument. Au bout de 45 minutes, il y avait là 32 dollars.

L’homme s’appelle Joshua Bell. C’est un des plus grands violonistes vivants. Il paraît que deux jours avant de jouer dans le métro de Washington, il avait donné un concert à Boston. La place s’y payait 100 dollars. La salle était comble.

L’opération avait été organisée par le Washington Post. Voici la vidéo Elle a été vue trois millions et demi de fois. C’est une légende urbaine qui vit sa vie sur internet, reparaissant ici et là, au gré des découvertes.

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Billet invité

par Michel Theys

Dieu, protège-moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge…

Voilà ce que doivent se dire, à l’évidence, bien des Grecs aujourd’hui. Dame, leur situation est un peu celle d’un noyé sauvé ( ?) de justesse à qui les pompiers, ambulanciers, médecins et autres infirmières adresseraient une facture équivalant à un faire-part de mort économique assurée. Lazare sortira peut-être du tombeau, mais alors pauvre comme Job ! C’était écrit ? Ce l’est en tout cas par les doctes et austères suppôts de la rigueur qui ne cessent plus de s’en aller faire la leçon dans les parages de la place Syntagma au nom des autoproclamés modèles de vertu nordistes qui ont pris le pouvoir dans la désormais (dés)Union européenne.

« Comment osent-ils se plaindre ? », réagiront certains dans nos contrées. Après tout, c’est vrai, les Grecs ne paient-ils pas d’abord et avant tout l’incurie de leurs (ir)responsables politiques qui, de droite comme de gauche, ont mis le pays en coupe réglée depuis la chute du régime des colonels ? Ne sont-ils pas aujourd’hui les victimes des turpitudes d’un monde politique les ayant cajolés par le biais d’un clientélisme indécent auxquels ils ne trouvaient rien à redire tant qu’ils en profitaient ? Faut-il les plaindre alors qu’ils n’ont jamais protesté contre la cécité fiscale aberrante dont bénéficiait – charité bien ordonnée commençant par soi-même, c’est bien connu ! – leur (très) chère Eglise orthodoxe, sans parler des armateurs et autres milliardaires dont ils étaient si fiers ? C’est vrai, après tout, les Grecs n’ont que ce qu’ils méritent : qu’ils se débrouillent !

Le problème, c’est que ce n’est pas si simple. Pour plusieurs raisons.

D’abord, qu’on le veuille ou non, ce peuple irresponsable partage la même monnaie que la nôtre. C’est peut-être dommage, mais c’est comme ça ! Et s’ils font défaut, leur faillite sera aussi un tant soit peu la nôtre. Le séisme ne frappera peut-être que la Grèce, engloutissant au passage l’une ou l’autre de ses îles, mais le tsunami qu’il déclenchera touchera les seize autres membres de la zone euro. Impossible d’y échapper. « Leur » problème est donc « notre » problème.

D’accord, direz-vous (à raison), mais les Grecs ont triché. Ils ont maquillé leurs comptes pour pouvoir être admis dans le club de la monnaie très sérieuse qu’est l’euro. C’est vrai. C’était même un secret de polichinelle. Mais si c’en était un, pourquoi leur a-t-on alors ouvert la porte ? Et surtout, qui le leur a donc ouverte ? C’est là que les choses commencent à se corser…

En réalité, les trucages grecs ont été couverts par les ministres des Finances de l’ensemble des pays de l’Union européenne, par ceux des pays de la zone euro en particulier. Pire, ils ont été validés par ces chefs d’Etat et de gouvernement qui font aujourd’hui la pluie à défaut de faire le beau temps ! Mais, me direz-vous, que faisait alors la police, cette Commission européenne sensée veiller au respect des règles du jeu et à l’intérêt général ? N’aurait-il pas fallu, par exemple, que des fonctionnaires de son Office statistique, Eurostat, puissent s’en aller opérer des contrôles dignes de ce nom sur place afin de vérifier que les comptes présentés étaient corrects ? De la sorte, la Commission européenne aurait pu tirer la sonnette d’alarme, amener à ce que la Grèce soit éconduite en attendant des jours meilleurs ou à ce qu’elle se fasse dument taper sur les doigts avant que l’embardée fatale ne survienne.

Tout le monde aurait alors été gagnant. Tout le monde ? Non, pas tout le monde. De la sorte, tous les Etats membres se seraient vu contraints d’ouvrir leurs livres de comptes et tous auraient été à la merci d’une remontrance, voire de se faire, un jour ou l’autre, taper sur les doigts au vu et au su du monde entier. Cette honte, il était purement inconcevable pour les capitales – certaines plus que d’autres… – d’avoir à la subir : il ne pouvait être question d’offrir à l’institution supranationale par essence le fouet pour les battre. C’était, dans le chef des « vertueuses » Allemagne et France, bien joué : ces deux pays qui font aujourd’hui sans pudeur la morale auraient, en 2003, dû être les premiers à être sermonnés et punis pour n’avoir pas respecté les exigences du Pacte de stabilité et de croissance. Avoir dérogé aux règles de la méthode communautaire leur avait alors permis de conclure un petit « arrangement entre amis », à charge de revanche.

Le problème, pour Athènes, c’est que la revanche se révèle aujourd’hui bien amère. Pourquoi ? Parce que dans un système où l’arbitre est confiné dans son vestiaire avec interdiction absolue d’en sortir, la loi du plus fort redevient la règle. Là où la méthode communautaire inventée par Jean Monnet dès les années 50 garantissait une égalité de traitement entre les Etats membres, qu’ils soient grands ou moins grands, les traités européens imposant à la Commission européenne d’y veiller, le retour insidieux aux vieilles pratiques intergouvernementales fait que ce sont deux pécheurs pas même repentis qui, pour l’essentiel, rédigent les prescriptions… au gré de leurs intérêts et visions politiques du moment.

C’est tout bonnement inacceptable et, pire, insupportable ! Là où la méthode communautaire assurait qu’aucune décision ne serait jamais prise sans tenir compte des intérêts bien compris d’un pays et donc de l’intérêt général de l’ensemble européen, c’est la ciguë que Berlin et Paris imposent aux Grecs de boire. Parce qu’un directoire de fait le veut. Et que, sans la protection d’un arbitre digne de ce nom, les autres pays s’inclinent.

De la sorte, Berlin et Paris, ainsi que leurs acolytes de l’austérité bien-pensante, commettent peut-être une erreur sur le plan économique, financier et budgétaire. Mais ils commettent assurément une faute sur le plan politique en apparaissant désormais comme les fossoyeurs principaux d’une « certaine idée de l’Europe ». Cette idée qui avait assuré la paix pendant soixante ans en donnant le sentiment aux citoyens européens d’avoir le même rang, que leur pays soit grand ou petit…

Le Prince, en son berceau, tenait son sceptre par la volonté de Dieu qui le lui avait remis pour qu’il soit Son représentant sur la Terre. Et  longtemps nous l’avons cru. Et nous fîmes la guerre en Son nom.
Devenus plus grands et un peu moins naïfs, nous avons découvert que Dieu se fichait pas mal de ce grain de poussière qu’est la Terre dans l’immensité de l’Univers et qu’Il n’avait nul souci de s’y faire représenter par un humain, de si haute naissance qu’il puisse être. Ce fut un jour aussi crucial dans notre existence que celui où nous apprîmes que ce n’était pas Saint Nicolas qui déposait pour nous des jouets dans la cheminée, au sixième matin de chaque décembre.
Avec l’aide des philosophes, nous inventâmes alors la Nation, d’où émanaient désormais tous les pouvoirs anciennement issus des mains de Dieu. Et la Nation, c’était maintenant Nous, et non plus Lui. Longtemps, nous l’avons cru. Et nous fîmes des guerres en Son nom, à la Nation.
Devenus plus grands et moins naïfs, nous avons découvert que la Nation ne nous voulait pas que du bien car à la différence de Dieu, elle n’est pas unique et ne peut rassembler tous les hommes que là où ils sont nés. Ce fut un autre jour important dans notre existence car nous comprîmes alors que la Nation n’était pas vraiment Nous, mais restait toujours Eux qui nous entraînaient là où les appellent leurs intérêts privés de Nations.
C’est alors que les économistes nous présentèrent le Marché. Comment n’y avions-nous pas pensé nous-mêmes, maintenant que nous étions devenus grands ? C’était pourtant bien sûr : depuis toujours, nous allions au marché faire nos emplettes. Nous y échangions les produits de notre labeur dont nous n’avions pas l’usage contre le produit du labeur de nos frères dont nous avions besoin. Quand la Terre ne serait plus qu’un seul et unique grand Marché, la Paix et l’Harmonie y règneraient enfin. Le Bonheur était à portée de nos mains laborieuses.
Et le Marché nous regardait, caché au creux de son nuage qui paressait dans le ciel de la Grand-place. C’était un homme à barbe blanche, un beau vieillard mais vigoureux, qui ressemblait à celui qu’on peut voir au plafond de la Sixtine. Il avait une mine sévère mais sur ses lèvres s’esquissait un rictus dans lequel se lisait l’ironie. « Voyons maintenant quel nouveau nom ces imbéciles vont Me donner », soupirait-il.

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