Quelques allumés sympathiques – comme peuvent l’être ces gens-là – ont créé un blog temporaire qu’il ont appelé Ultragonzo 2.0. C’est un hommage tardif mais sincère à une icône de la contre-culture US des Sixties et autres Seventies, le journaliste-écrivain Hunther Thompson, qui a laissé quelques témoignages encore lisibles aujourd’hui d’une ultra-subjectivité brandie comme un étendard déployé en signe de révolte contre les canons de l’objectivité journalistique. Pour faire simple, on dira donc que ce sont des romantiques.

Sur le fond, en gros, ils ont raison: l’objectivité est un mythe et donc un pieux mensonge. Il y  autant de relations objectives de la réalité qu’il y a de rapporteurs. Il y en a même infiniment plus dès lors que l’interprétation que l’on peut faire d’un fait est elle-même contingente et conditionnée par des personnalités immanquablement fluctuantes.

Mais le vrai gonzo est rusé. Il n’assume à fond sa subjectivité que pour mieux permettre à son lecteur d’approcher la réalité objective. Ce que traduit assez bien, me semble-t-il, cet extrait tiré de Wikipedia:

« Le parti pris par le journaliste gonzo est d’informer le plus possible son lecteur sur la nature et l’intensité des facteurs « déformant » son point de vue. Ainsi il peut, en faisant appel à son sens critique, recomposer ensuite une image vraisemblable de la réalité. Décrire les ondulations d’un miroir aide à retrouver la forme réelle du reflet anamorphosé qu’il projette« .

Le mot gonzo, finalement, est malheureux. Il vient, paraît-il, du slang irlandais des quartiers sud de Boston et désigne le dernier homme qui reste debout après une nuit de beuverie. On en a parfois tiré la conclusion abusive que pour être un vrai  gonzo, il faut et il suffit de savoir se bourrer la gueule et d’user de gros mots. Faux! C’est là du gonzo très basique d’où ne sortent que des borborygmes sans le moindre intérêt pour personne, un piège fatal dans lequel ne tomberont pas, je l’espère pour eux, les allumés d’ultragonzo 2.0.

Le vrai gonzo ne se paie pas de mots. Il in-forme et il sait que c’est un métier difficile. Il se méfie de tout, en ce compris de lui-même. Il est humble devant ce monde qu’il essaie de comprendre pour en proposer une interprétation provisoire, toujours sujette à révision. Bref, s’il assume sa subjectivité, ce n’est en aucun cas pour l’imposer, mais au contraire pour prévenir son lecteur des limites de son jugement et lui intimer l’ordre d’armer son sens critique.

C’est dur d’être un gonzo. C’est un but à atteindre, un rêve d’épitaphe, la pus belle que puisse espérer un journaliste: « C’était un gonzo« … Mais c’est comme l’objectivité, au fond: on peut y tendre mais on ne l’atteint jamais vraiment.

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2 Réponses to “Le rêve d’être un « gonzo »”

  1. Bernard (Rouen) dit :

    Monsieur Bricman, on jurerait que vous pistez Marcel Sel. Quelle coïncidence !
    C’est sûr que c’est un métier, la presse, mais là, cette histoire de gonzo, c’est vraiment trop « les professionnels de la profession parlent aux professionnels de la profession »…

  2. hansen dit :

    C’est une très belle introduction pour un cours de journalisme. Toute profession nécessite une conscience de l’idéal que l’on vise.

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