J’arrive trop tard pour vous recommander le numéro 1095 du Courrier International – le suivant est déjà dans les bacs -, mais le mini-dossier des pages 44 à 47 construit autour d’un article de la prestigieuse et très sérieuse revue scientifique anglaise Nature – Etes-vous vraiment libre de vos actes? – valait le détour.
Moi, c’est la lecture de Simenon qui m’a motivé à me poser cette question délicate. Nombre des romans qu’il a publiés sous son nom, les Maigret comme les romans « durs », sont hantés par la question du libre-arbitre auquel le grand Georges – qui, pour être un « intuitif » plutôt qu’un « spéculatif » – ne croyait pas. Prenez par exemple un chef d’oeuvre absolu comme La neige était sale. L’histoire d’un salaud archétypal. Qui assassine froidement une vieille dame parce qu’elle l’a reconnu tandis qu’il lui dérobait une collection de montres. Qui se fait remplacer en catimini sous les draps pour déflorer la jeune fille qu’il a séduite et qui l’aime. Une ordure. Débusqué, il avoue qu’il a volé et tué à un enquêteur qui ressemble à l’auteur. Il ajoute:
J’ai commis des actions beaucoup plus honteuses; j’ai commis le plus grand crime du monde, mais celui-là ne vous regarde pas. Je ne suis pas un exalté, ni un agitateur, ni un patriote. Je suis une crapule. Depuis que vous m’interrogez, je me suis ingénié à gagner du temps, parce qu’il était indispensable que j’en gagne. Maintenant, c’est fini.
Voici l’ombre de Raskolnikov dans Crime et Châtiment. Et il marche, comme indifférent, à la rencontre du peloton d’exécution. Tel est son Destin.
« Je suis une crapule ». C’est la phrase essentielle. Il n’a pas décidé d’en être une. Il en est une. Je pense à Schopenhauer et à son Essai sur le libre arbitre dans lequel le philosophe déplace la question de l’agir, en aval, au vouloir, en amont. Quand aucun obstacle matériel, aucune force physique, aucune loi n’empêche l’individu de faire ceci ou cela, il n’est pas libre pour autant car sa décision dépend alors de sa volonté qui s’impose à lui en trahissant son caractère. Sa volonté qui devient ainsi « le lieu de son asservissement », écrit Didier Raymond dans sa préface.
Ce sont des spéculations philosophiques, évidemment. Il se trouve cependant, et c’est tout l’intérêt de l’article de Nature reproduit dans le Courrier International, que des expériences notamment menées à Los Angeles et à Tel-Aviv avec le secours de l’imagerie médicale, ont permis à des chercheurs de prédire avec 80% de certitude les choix opérés par des sujets avec environ sept dixièmes de seconde sur le patient lui-même. Comme s’il prenait sa décision avant d’en avoir conscience…
« Si les neuroscientifiques détectent un activité neuronale inconsciente à l’origine de nos décisions, écrit Kerri Smith dans Nature, l’idée que l’esprit fonctionne indépendamment du corps ne tient plus, de même que celle de libre arbitre ».
Vous, je ne sais pas, mais moi je trouve ça fascinant. Et ça pose de multiples questions d’ordre moral, dans le domaine notamment du droit pénal, pour s’en tenir au plus évident. Punit-on de la même façon le criminel qui a sciemment – consciemment et de propos délibéré - choisi de commettre son crime et celui qui a perpétré son forfait sous l’empire d’une force qui précède sa conscience et qu’il ne maîtrise pas? « Les hommes sont responsables de ce qu’ils font mais innocents de ce qu’ils sont », écrit encore encore Didier Raymond. Avec son intuition et sans le secours des encéphalogrammes ou de l’IRM fonctionnelle, Simenon était arrivé au même type de conclusion quand il s’était fixé pour règle de comprendre, ne pas juger.
C’est une ligne de conduite inspirante mais qui expose facilement à l’humeur querelleuse de la foule, dans tous les domaines de la vie en société…

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j’aime quand Charles philosophe ;0)
Déplacer la responsabilité de l’agir vers le vouloir (qui serait in-conscient et lié au biologique), n’ôte pas la responsabilité du vouloir agir. C’est la conscience qui fait l’homme, aussi. Celle qui le fait surmonter ses pulsions, ses passions, pour devenir parfois plus et mieux que ce qu’il est. Ce qui fait notre « humanité », en somme.
je me refuse à croire que le fait d’affronter le danger ou la mort pour sauver autrui, par exemple, soit une résultante « naturelle » d’un fonctionnement somme toute biologique -mais au contraire, une conscience volontariste qui nie l’instinct de préservation personnel en creant d’autres valeurs, et en acceptant -LIBREMENT- de s’y subordonner.
Je suis d’accord, Pamina, mais tu confirmes ici que la décision individuelle, pratique, est alors le résultat d’un « conditionnement » que l’homme « moral » lui impose, non? Tu peux décider librement que si le cas se présente, tu dois te sacrifier pour respecter une valeur supérieure (ou t’abstenir de boire un verre de plus!), tu peux même t’y entraîner, mais quand le cas se présentera, c’est quand même ta « volonté » qui décidera avant ta conscience, en tout cas si ce que suggèrent les neurosciences est exact. C’est en tout cas comme ça que je comprends Schopenhauer et cela explique le remords, quand ta volonté n’a pas obéi aux commandements de ta conscience…
je ne suis pas d’accord avec le terme « conditionnement », celui-ci s’apparente davantage à mes yeux à la réaction conforme au « choix biologique ». La liberté réside précisément dans l’aptitude -consciente- à choisir « autre chose », autrement. En bref, tu es responsable de ce que tu choisis, -mais encore faut-il être suffisament « entrainé », éduqué à la liberté. Et là, il y a une responsabilité sociétale…
Je pense que ce n’est pas la question, Pamina, on ne parle pas ici de la conscience au sens de la faculté de juger du bien ou du mal, mais au sens d’un acte posé librement, c’est-à-dire consciemment et sans contrainte extérieure. Pour bien comprendre, considère plutôt un choix moralement neutre: boire une tasse de thé ou de café par exemple, lire un livre ou écouter la radio, tourner à gauche ou à droite. Ce que suggèrent les expériences dont on parle ici – et Schopenhauer comme Simenon bien avant elles -, c’est que la décision est prise avant que le sujet ait conscience de sa décision et, partant, qu’il n’est pas « libre » mais « déterminé ». Dans un contexte moral maintenant, le délinquant sexuel qui ne demande pas sa libération conditionnelle et préfère aller « à fond de peine » (c’est, paraît-il, fréquent) n’avoue-t-il pas ainsi clairement sa crainte de mal agir, contre ce que lui commande sa conscience morale, si la possibilité lui en était offerte? C’est ce que tu dis aussi quand tu parles de la nécessité d’une éducation, d’un entraînement – ce que j’appelle un conditionnement – à la liberté (en fait, au bien).
C’est la thèse des sociobiologistes qui ont eu leur heure de gloire au début des années 80. Nous serions déterminés par l’instinct de survie de nos gênes qui nous pousseraient à des comportements destinés à assurer la survie de l’espèce en général. Faire monter les femmes et les enfants d’abord sur les chaloupes et multiplier les conquêtes féminines seraient deux comportements identiques malgré les apparences divergentes : sauvegarder l’espèce .
Ceci dit, du point de vue répressif, je pense que cela ne change guère les choses si on veut bien se dire que le rôle de la justice n’est pas de racheter les âmes ou de permettre à chacun de s’améliorer mais de protéger la société contre des fauteurs de troubles. Au risque de passer pour un vieux fâcho.
Je ne me situe pas sur le même plan que les « sociobiologistes » qui proposent une lecture téléologique des action humaines, mais seulement sur celui du libre-arbitre, de sa réalité et des conséquences. La Justice a principalement une fonction dissuasive (empêcher certains actes par la menace d’une peine), une fonction punitive (tu as volé, tu vas en prison, s’il y a de la place…) et une fonction psychosociale (rassurer la société, sinon satisfaire la pulsion de vengeance).
La responsabilité pénale n’est pas en cause (voir ce que dit Didier Raymond), c’est le jugement « moral » qu’il convient à mes yeux de manipuler avec prudence en se souvenant que même sous le plus odieux criminel, il y a un être humain et que l’Homme en soi n’est ni « bon », ni « mauvais », il est un homme dont il n’est pas indifférent de savoir s’il est « libre » ou pas.
Mais non, vous n’êtes pas un « vieux facho »! Je ne crois pas…
bien évidemment que mon usage du mot conscience était celui là, Charles (voyons!) ;0)
je parle d’aptitude « consciente » à choisir…
au fait, je ne comprends absolument pas comment tu as pu lire cela dans mon commentaire: explique-moi?
Mais par application des règles de la logique formelle, Pamina, car je ne crois pas que si des expériences scientifiques s’appuyant sur des IRM fonctionnelles venaient à établir, sur base de l’activité neuronale, que nous prenons des décisions avant d’en avoir conscience (relis mon billet: c’est bien ce dont parle et que suggère l’article de Nature), il soit encore possible de soutenir que pour les prendre, nous mettrions en oeuvre une « aptitude consciente » à choisir…
la question est: suis-je un automate soumis à mes pulsions ou en l’occurrence à la chimie de mon cerveau, ou bien mon humanité réside-t-elle précisément dans l’interstice -libre- entre ce « signal » et mon agir? La société qui est la nôtre vise sans complexe à réduire ou à faire disparaître celui-ci (et d’ailleurs les fonds insensés alloués aux neurosciences comme à la sociobiologie sont révélateurs des enjeux -escomptés gagnants- en matière de marketing). Je serai curieuse d’extrapoler de telles expériences, portant sur des questions à déterminations simples, à des questions complexes. Comme le sont toutes celles touchant par ailleurs à l’existentiel…
tu ne réponds pas à ma question: comment as-tu pu lire, et comprendre, que je parlais de conscience en terme de bien et de mal? la logique formelle n’infère nullement cela…
Je crois bel et bien avoir répondu à ta question mais il semble que ma réponse ne te plaise pas. Désolé, je n’en a pas d’autre en rayon…
Je répète donc que s’il est établi (je dis bien: « si ») que si notre cerveau prend des décisions (je dis bien: « des ») avant que nous en ayons conscience, je ne vois pas comment on pourrait soutenir, sans contrevenir aux règles de la logique formelle, que nous les avons prises en faisant usage d’une aptitude consciente à choisir.
Te sachant férue de logique, j’infère de cette contradiction que tu emploies le mot « conscience » dans son acception de sentiment moral, conclusion que n’infirme pas le fait que tu ne me cites comme exemples que des actions impliquant un jugement moral ou des valeurs. Je dis qu’il y a là un biais qui me paraît devoir être écarté et je ne comprends d’ailleurs pas bien pourquoi cela semble t’émouvoir à ce point, il n’y a aucun déshonneur à utiliser le mot « conscience » au sens de faculté à distinguer le bien et le mal, il figure en bonne place dans mon Nouveau Petit Littré à la différence de la « sociobiologie » qu’il ne connaît point et dont je ne parle pas, sinon, avec des guillemets parce que je n’y connais rien, pour répondre à Hugues Capet qui m’interpelle à ce propos. Les neurosciences me paraissent par contre être une discipline reconnue et sérieuse et je suis un peu perplexe de te voir écrire que les montants qu’on y alloue seraient « insensés ». Mais peut-être là ta plume a-t-elle dépassé ta pensée? Oops, pardon!!!
ce qui ne me plaît pas, Charles, c’est qu’on infère, en tablant sur une logique formelle (dont l’emploi tient ici plutôt du syllogisme bancal), quelque chose que je n’ai pas écrit. Surtout en m’imputant et en combattant un biais dont je refuse la paternité ;0)
De fait le terme « insensé » est inapproprié: le financement de recherches en neurosciences par des multinationales -dont celles du tabac, qui l’eut cru? est en effet très signifiant. Déceler les mécanismes biologiques présidant à nos choix, restreindre le champ de la conscience, donc celle de la critique (au sens kantien, celle de la raison pure), donc celle de la responsabilité (là nous entrons bien dans le champ moral) me paraît aller dans un SENS, une DIRECTION très déterminée. C’est une certaine conception de l’humain et de l’humanité qui se voit mise en cause. Le débat n’est pas neutre. Il est même très idéologique.
Aussi nous en resterons là, Charles, sans ferrailler davantage -surtout sur la question d’un propos dont je ne me reconnais pas l’auteur ;0)
Si j’avais commis le forfait dont tu m’accuses, je comprendrais que tu te fâches. Mais je n’en suis pas coupable. Disons que c’est un petit drame de l’incommunicabilité?
emballé. Et avec ça, le sourire du crémier? ;0)
Cela va sans dire: celui de la crémière est si joli…
c’est vrai… je suis tombée aussi sous le charme de ta femme… :0)
Je constate qu’il est difficile d’avoir raison contre une femme ….!
Question : j’ai spontanément une réaction , mais par maîtrise de moi , je temporise , j’analyse et je réagis autrement : quid dans votre raisonnement ?
A bien y réfléchir nous ne sommes le résultat que d’une hérédité génétique et d’un environnement, deux chose que nous n’avons pas choisis et qui nous ont façonnes. C’est la raison pour laquelle je ne crois pas au libre arbitre. J’ai débattu de cette question avec beaucoup de personnes partages entre une minorité qui se rallie a mon idée et une majorité qui n’a jamais pu m’apporter d’arguments solides pouvant me convaincre du contraire.