Après mon petit numéro sur le lotto, Maxime a lâché sur Twitter un mot gentiment teinté d’ironie sur les bords. Il a ainsi fait clignoter un signal d’alarme dans ma cervelle: je râle souvent, ces derniers temps. Je pourrais répondre qu’il y a de quoi. Le monde ne tourne pas très rond, vous ne trouvez pas? Et le journalisme, si tant est que ce que je fais ici est encore une forme de journalisme, doit être critique ou ne plus être, ce qui est en train de lui arriver en Belgique francophone – voilà que je remets le couvert, ça doit être compulsif…

Mais c’est le grand JK qui m’a appris ça, il y a longtemps. Jean Kestergat, une des plus grandes plumes qu’ait eu La Libre qui en a connues quelques-unes. Un jour qu’on déjeunait chez Gaetano, notre cantine de l’époque, sur la place des Martyrs, ce vieux sage humble et discret lâchait que pour lui, la place d’un journaliste est dans l’opposition, toujours. Avec la gauche, car pour lui, la gauche ne se distinguait pas tant de la droite par les idées – et encore moins par les pratiques -, que par sa position dans le rapport des forces politiques. C’était une autre façon de dire que tous les pouvoirs sont de droite, même quand ils se revendiquent de la gauche. Et que toutes les oppositions sont à gauche, même quand elles marchent à droite.

Ce ne sont que des mots. Des conventions de langage. Elles n’en mettent pas moins lumineusement en évidence que la raison d’être du journalisme, comme de la gauche sans doute, c’est sa fonction critique, la dénonciation de ce qui ne va pas, quel que soit le « système » en place. Le journalisme est une révolte. Permanente. Une perpétuelle  « indignation », s’il faut parler comme en 2011.

Mais une une indignation et une révolte intelligentes, évidemment. Elles ne consistent pas à dire non à tout, par principe. Un journaliste peut et doit s’engager, mais sur des idées, pas pour un parti. Jamais. Albert Londres, à qui un rédacteur en chef reprochait en 1923 de ne pas être « dans la ligne » à propos d’un reportage qu’il effectua sur la réoccupation de la Ruhr, eut, dit-on, cette réplique sublime en claquant la porte comme il le fit souvent: « Apprenez, monsieur, qu’un reporter ne connaît qu’une seule ligne: la ligne du chemin de fer! »

Un journaliste doit être emmerdant, surtout par les temps qui courent. Il doit l’être lucidement et à bon escient. Je conviens que ce n’est pas en râlant sur le lotto ou sur les dimanches sans voiture que je satisfais à ces impératifs. Je devrais peut-être reparler ici de politique, au fond.

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11 Réponses to “Un journaliste doit être emmerdant”

  1. pamina dit :

    Oui. Sans doute. Sans doute aucun ;0)

  2. Stéphane dit :

    Un journaliste a le droit d’inventaire, le droit de critique, l’obligation de mémoire. Il se doit d’être, un tant soit peu, la sentinelle vigilante des générations futures.

  3. Philippe Delstanche dit :

    Oui, Charles. Reviens nous parler de politique. De cette belle idée qui consiste à s’occuper de la chose publique avec détermination, intelligence et altruisme pour le mieux être des citoyens et non pas des géguerres stupides et faciles entre petits potentats gourmands de puissance temporelle. Tu nous a gâtés souvent de tes morceaux choisis égratignant les prétentieux, saluant les courageux, remettant à l’honneur les idéaux et les utopies qui ne sont en fait que quelques unes des réalités de demain.
    Reviens, nous le méritons.

  4. gerdami dit :

    Charles,
    Reviens, et sois l’emmerdeur public n°1, c’est tout le bien que je te souhaite.
    Cordialement,

  5. gerdami dit :

    Je me rappelle une réponse du rédac’ en chef du Vif à qui je reprochais de laisser écrire dans son magazine « Les Flamands et les francophones » et à qui je conseillais d’écrire les « Francophones »: « notre rédaction respecte la grammaire et l’orthographe françaises ».

  6. trop14 dit :

    Que penses-tu des  »emmerdeurs » de Charlie Hebdo? « Révolte permanente », ou doit-on se soumettre à des logiques d’intimidation? Le meilleur journaliste emmerdant doit être Siné, non?

    • Charles Bricman dit :

      L’incendie criminel condamnable, comme tout attentat, même comme celui du Reichstag, c’est une évidence. Au-delà, il n’y aura que conjectures imprudentes, tant qu’on ne saura pas qui l’a provoqué et pourquoi.

      • trop14 dit :

        Ce n’est pas le commentaire que j’attendais de toi. Je désirais seulement savoir ce que tu penses de Charb, Luz, Cavanna, Wolinski, Oncle Bernard, Cabu et tous les autres collaborateurs comme Kamagurka. et puis, il y a Siné, non… En tant que journaliste, penses-tu qu’il a été bien traité par la paire Val/Charb, ou, peut-être n’ attribues pas d’importance à ce genre de journalisme?

        Ou bien, ne désires-tu pas donner ton avis sur Siné?

        Peut-être ne sera -t’il jamais trouvé, le con qui a mis le feu à Charlie, mais, tout au moins, au fil des commentaires, pourrons-nous apprécier ceux des cons qui n’ont absolument aucune idée de ce que peut être un raisonnement , ou de l’humour…

  7. Hughes_Capet dit :

    Le problème est que plus le journaliste est emmerdeur, plus il est reconnu.
    Plus il est reconnu, plus il devient une autorité
    PLus il est une autorité, ….moins il a envie d’être un emmerdeur.
    C’est aussi le cas des avocats. Et ca remonte à Cicéron qui commence en dénonçant les puissants corrompus (Verrès) et finit chef du parti conservateur des Optimates.

  8. Sardi Thomas dit :

    Les bons journalistes sont en mer dès l’aurore
    En mer dès le matin, en mer dans la journée
    Ils ont la mer devant, ils ont la mer derrière
    La mer de tous les côtés !

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