La lecture de la presse, ce matin, m’a laissé perplexe, comme souvent.

Pour les francophones (Le Soir et La Libre, je n’ai pas les moyens de les acheter tous!), c’est entendu: ce pauvre monsieur Di Rupo à fort à faire avec cet excité de Bart De Wever, qui veut tout casser, faire disparaître la Belgique, le roi, la reine et le p’tit prince, et puis encore s’en aller avec la caisse. Mais soit: notre bon roi va prendre un peu de temps pour le sermonner, lui et tous les autres zievereirs, après quoi don Elio refera un tour de table et essaiera une dernière fois de convaincre ce zot qui n’en a jamais assez.

En néerlandais (De Standaard), c’est assez différent. C’est très différent. C’est même une tout autre histoire. Sur le coup, elle me parait plus crédible.

Au début de celle-ci, peu de temps après les élections, Elio et Bart se seraient mis d’accord entre eux sur la façon d’y arriver. En gros: (i) on scinde BHV sans (trop) de chichis, Bart n’a pas de marge de manoeuvre là-dessus; (ii) les Flamands acceptent de refinancer Bruxelles qui en a bien besoin; (iii) Bart oublie le confédéralisme pur et dur (au moins pour cette législature) et on ne touche pas à la loi de financement des régions et communautés, mais (iv) Elio fait accepter un transfert massif de compétences, ce qui permet d’arriver à un modèle de responsabilisation des entités fédérées, mises en possession de tous les leviers de commande (en ce compris financiers) de ces compétences.

Mais là, c’est l’embardée. Di Rupo n’est pas seul, dans le camp francophone. Ou si l’on préfère, il se retrouve très seul. Isolé. Ecartelé entre les deux camps – c’est la position de base de tout premier ministre, obligé de se faire accepter par « les autres » sans se faire lâcher par « ses amis » – le préformateur cuisine du cosmétique à la belge.

Les transferts de compétences et de moyens budgétaires sont massifs. 15,8 milliards. Mais les leviers de décision restent entre les mains de la fédération. On ne transfère par les politiques, seulement les sous qui doivent être dépensés pour exécuter ces politiques. Il n’y a guère d’avancée sur ce qui était l’autre point essentiel pour les Flamands: la « responsabilisation » des entités fédérées.

Les propositions du préformateur sont insuffisantes aux yeux des Flamands. Ils constatent même qu’à ce rythme, on va tuer l’Etat fédéral, à qui il ne restera plus qu’une trentaine de milliards pour couvrir les dépenses qui restent à sa charge. Dont 13 déjà pour le seul service de la dette. Dont les pensions qui, en raison du vieillissement de la population, vont inévitablement augmenter dans les années qui viennent.

Ce n’est pas le nombre et l’importance des matières transférées qui leur paraît insuffisant. C’est leur manque de consistance qui, en sus, conduit à un désastre budgétaire.

De Wever dit alors que dans ces conditions, il va falloir revoir en profondeur la loi de financement. La « grande porte » pour parvenir à la responsabilisation des entités fédérées, d’ailleurs jugée nécessaire par les économistes du sud comme du nord. Le CD&V et Groen! sont d’accord. Et même le SP.A. Et là, Di Rupo se fâche. Tout rouge. De Wever a un malaise – et c’est Joëlle Milquet qui l’aide à retourner à sa voiture, il faut lire ça dans le Standaard, pour l’anecdote.

Di Rupo et De Wever se revoient. On saura sans doute ce qu’ils se sont dit dans quelques jours, semaines ou mois, quand la poussière sera retombée et la prescription acquise. Le préformateur va chez le Roi. Qui siffle un temps mort de 48 heures, le temps de faire passer les Sept au confessionnal.

Et puis Di Rupo reprendra ses efforts. Rasséréné? Reposé? Convaincu? Le communiqué du Palais annonce que le préformateur poursuivra sa mission dès samedi. Le Roi le charge d’approfondir, à la fois (i) l’autonomie et la responsabilisation des entités fédérées pour leurs nouvelles attributions (voir la mise à jour ci-dessous) et (ii) le financement dans la durée de l’Etat fédéral.

Les chiens aboient. La caravane passe. Il faut qu’elle passe, admettent-ils tous. Cette caravane, c’est comme un vélo: si elle s’arrête, tout le monde se casse la gueule.

Le reste? Les couleurs pour le moins contrastées des récits et analyses des uns et des autres? C’est de la com’. Celle des partis.

[Màj 18:40] J’ai rajouté après coup le passage en italique gras qui précise, et ce n’est probablement pas innocent, que la responsabilisation des entités fédérées doit être approfondie pour leurs nouvelles attributions. C’est l’analyse d’Ivan De Vadder (VRT) qui m’y a fait penser et elle me paraît pertinente: le Roi renvoie ainsi les deux camps dos à dos. Aux Flamands, et principalement à la N-VA, il concède que le paquet peut être jugé « insuffisant » sur le plan de la responsabilisation des entités fédérées, mais il ajoute aussitôt, pour rassurer les francophones, que ce n’est pas une raison pour remettre en cause toute la loi de financement de 1988. Le Roi se rallie ainsi à la formule « plombiers », c’est-à-dire à une couche supplémentaire de réformes, au lieu d’une « reconstruction » du système. Je ne le lui reproche évidemment pas car il n’y est pour rien: le communiqué du Palais n’est que signé par Albert II, il est écrit par d’autres. Di Rupo certainement – c’est la lecture de De Vadder qui y voit un ultimatum de sa part -, et peut-être De Wever. L’enjeu pouvant être alors de forcer l’appareil de la N-VA – où il y a de plus fondamentalistes que De Wever – à prendre position. Tout cela fait beaucoup de grain à moudre pour ceux qui se pencheront sur l’histoire de cette négociation historique. Il n’en reste pas moins que ce qui va sortir de ce psychodrame, si quelque chose en sort, ce sera vraisemblablement – et une fois de plus – un chameau avec une tête d’éléphant et une queue de cheval, selon la jolie formule que j’ai lue quelque part ce matin…

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11 Réponses to “Gouvernement: les chiens aboient, la caravane…”

  1. Francois dit :

    Tiens, c’est une lecture à laquelle je n’avais pas pensé. Personnellement, les événements de ces derniers jours, je les voyais davantage comme une musculation classique, typique de tout processus de négociation. Ce même type de musculation, faite d’ukazes et d’ultimatums, qui étaient agitées dans le vide (sans aucune substance) en 2007. Ici, je n’ai pas le sentiment que règne le néant, ni même une faille suffisamment substantielle pour faire échouer les négociations. J’ai la très nette impression qu’un accord est atteint sur 95% de la réforme (sans avoir tous les éléments en main pour en juger adéquatement) et que ce qui est en train de se dérouler ne sont qu’ultimes soubresauts, de derniers « paramétrages » de routine, avant la conclusion d’un accord en bonne et due forme.

    Mais ceci rejoint déjà ma perplexité à la lecture du billet précédent; pour ma part, je n’ai pas l’impression qu’on se soit engagé dans une quelconque opération de « plomberie cosmétique ». Il me semble que, bon an mal an, si on n’a pas été au bout de la logique d’une architecture bottom-up qui émerge au départ d’entités confédérées, on a tout de même révisé en profondeur certaines des structures de l’Etat belge malgré tout, balayant au passage bon nombre de tabous francophones surannés… J’ai de cette réforme un sentiment plus poussé d’aboutissement que ce que me donnent à lire les derniers billets de ce blog. Fais-je erreur?

    • Charles Bricman dit :

      La situation est trop floue pour qu’on puisse savoir, dans les tribunes, qui a raison et qui se trompe… Mais je crois que Di Rupo raisonne sur les « signes »: ce doit être une réforme fondamentale puisqu’elle engage de si gros montants budgétaires. Moi je ne le crois pas. L’avenir nous départagera…

  2. hansen joseph dit :

    si « les flamands acceptent de refinancer Bruxelles » il faudra que le FDF/MR leur reconnaisse le droit de contrôler la politique menée dans la capitale, ce cartel est étrangement silencieux en ce moment

    • philippe collignon dit :

      Je rebondis sur votre dernière réflexion. Sympathisant du FDF/MR (je montre mes couleurs, ce que personne ne fait ici), je m’étonne en effet des réactions faiblardes de ce parti (qui n’est pas un cartel me semble-t-il, mais passons). Si sa première réaction était légitime (« Quoi, on nous laisse à l’écart alors que nous avions associé tout le monde quand nous étions à la manoeuvre »), il me semble qu’il devrait à présent se montrer plus constructif, même si on ne lui demande pas son avis. Le thème de la « responsabilisation », au coeur des négociations actuelles, devrait lui être cher (c’est même au coeur de la pensée libérale) et susciter de sa part des réflexions inspirées (à défaut d’être des propositions que personne ne lui demande). Car, au fond, ne serait-ce pas là une manière, certes détournée, de mettre à mal le système PS qui n’a jamais été autant prospéré en Wallonie que dans ce « fédéralisme de consommation » (je n’ai pas dit « clientélisme » mais on n’en est pas loin). Voilà qui serait une manière d’imposer sa présence dans un débat dont les autres formations vous excluent.

      • hansen joseph dit :

        merci Philippe, venant de la part d’un sympathisant du MR, cela me redonne de l’espoir

        • hansen joseph dit :

          @philippe, je me souviens aussi qu’après les élections, Armand De Decker avait suggéré que le MR participe au gouvernement sans le FDF, ce qui me parraissait plus réaliste; il aurait fallu que le CD&V n’aille pas rechercher la NVA et on aurait pu avancer, dommage qu’Alexandre De Croo ait tout fait capoter après la proposition De Haene, sous prétexte d’avancer plus vite, le résultat est encore pire

          • philippe collignon dit :

            Apparemment, si l’on en croit un sondage relayé par Le Soir, le thème de la « responsabilisation » ne fait pas du tout peur aux francophones. Evidemment, sur la base de critères équitables (qui tiennent compte de la situation de départ, c’est-à-dire, moins favorable aux francophones). Les idées développées à cet égard par Philippe Van Parijs semblent très intéressantes. Pourquoi ce silence assourdissant du MR ? Favorable aux droits des francophones en périphérie (acquis, rappelons-le, en échange de concessions de leur part), il serait catastrophique pour l’image de parti de gouvernement du MR de s’en tenir à ce seul discours (avec toute ma sympathie pour Olivier Maingain)

  3. Oui, les chiens aboient mais la caravane risque cette fois de pas passer; Je ne vois perso pas les partis nains flamands qui suivent le géant séparatiste faire sécession; C’est foutu et ce sera tant mieux (ou un moindre mal) quand on voit le temps perdu à zieverer sans fin sur le problème institutionnel alors qu’il y a tout le reste<; Les masques sont enfin tombés et les francophones ont compris qu'il ne fallait pas pousser. L'abcès est mûr pour être percé.

    (s) un ancien belge

  4. M a n u dit :

    News Fron Belgoland

    C’est toi Elio qui pédale, c’est moi Bart qui conduit http://embedit.in/bFZGzzevNR.swf

    - De Wever: « Il faut vous préparer rapidement à la fin du pays ! »
    Dans LLB http://bit.ly/a6kfoG

    - Les nouvelles demandes de la N-VA sèment le doute
    Le Soir http://bit.ly/aauCp6

    - Onkelinx en De Wever vliegen elkaar in de haren
    De Standaard http://bit.ly/bORC10

    - Franstaligen boos na eis om fiscale autonomie
    De Morgen http://bit.ly/anmuqu

  5. PourquoiPas dit :

    Cher Charles,

    Il est toujours très intéressant de confronter la lecture flamande et francophone des événements…

    Il me semble pourtant qu’aujourd’hui ce qui pose problème, c’est la capacité de la NV-A de chiffrer ses demandes…

    Tout se passe comme si la NV-A (et la VOKA dont Bart De Wever dit à présent ouvertement tenir ses ordres…) avait un discours littéraire qu’elle peine à concrétiser, faute d méthode, de projet, d’indicateurs…

    Scinder, fort bien, mais quoi et comment ?
    Responsabiliser, fort bien mais comment… et sur quoi ?

    Tout se passe comme s’il y avait loin du discours à la pratique… un peu trop loin pour une NV-A qui découvre tout à coup disposer d’un gouvernail sans feuille de route, sans radar et sans sextant…
    Le CEPESS vient sans doute en aide à Bart De Wever, mais il se dit dans les milieux académiques flamands que la l’aide du CEPESS se fait au compte goutte… et en fonction des intérêts futurs du CD&V…
    Il semble aussi que certaines attitudes politiques de la NV-A soient jugées incompréhensibles par ces mêmes milieux académiques flamands, de sorte que Bart De Wever ne dispose que d’informations partielles, voire partiales pour satisfaire un électorat « de circonsance » (ceux qui ont sanctionné le CD&V tout autant que « de conviction » (Les NV-A de la première heure, eux-mêmes fort hétérogènes… au delà du chaud au coeur nationaliste)
    Beaucoup d’académiques flamands n’aiment pas la NV-A et lui trouvent un coté matérialiste -nouveaux-riches-parvenus… (« ils ont tout dans le portefeuille, mais rien dans la tête… »)

    Bref, la NV-A, tout comme Ecolo en 99, n’a sans doute pas les moyens de ses ambitions, d’où sa course rhétorique pour ne pas se faire avoir par les « dells-boys » d’Elio, parmi lesquels un certain Robert Descamps…

    NB Ecolo a compris la leçon, ils ont maintenant leur centre d’étude, Etopia, mais peuvent compter sur des sympathies académiques, notamment à l’UCLouvain…
    Les patrons de la VOKA, trop individualistes (ils sont en compétition entre eux…) ne disposent pas de ce type de structure : la VOKA est un réseau d’influence, un facilitateur d’entreprise, pas une unité de recherche…

    Au plaisir de vous lire

    Pierre Haliguen

  6. M a n u dit :

    News from Belgoland

    - Groen! accepte la proposition Di Rupo et appelle les autres à faire de même
    Après les discussions de près de 10 heures dans la nuit de samedi à dimanche, le préformateur a dit attendre un signal de « l’un ou l’autre parti ».
    LLB http://bit.ly/ayAO3U

    - Groen! aanvaardt compromisvoorstel Di Rupo
    Voor de Vlaamse groenen is het compromisvoorstel dat preformateur Elio Di Rupo op tafel heeft gelegd over B-H-V en Brussel aanvaardbaar, laat Groen!-voorzitter Wouter Van Besien weten. Hij had het over een voorstel dat rekening houdt met de belangrijkste vragen van de partijen die rond de tafel zitten.

    « Niemand zit te wachten op verrotting »
    Volgens Van Besien zit niemand in Vlaanderen te wachten op verrotting.
    HLN http://bit.ly/9hQWyg

    - Di Rupo wil tegen 18u ‘een signaal’, anders stapt hij op
    BRUSSEL – De onderhandelingen over een staatshervorming zijn zondagochtend om half vier afgebroken. Er werd geen akkoord bereikt over BHV en de financiëring van Brussel. Preformateur Di Rupo wacht nu op een signaal van ‘de ene of de andere partij’. Komt dat signaal er niet, dan zal hij ‘zijn conclusies trekken’.
    Standaard http://bit.ly/9pAyrM

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