Roger Gicquel est mort. Un infarctus, à l’âge où, précisément, on perdrait le droit, d’après le slogan, de lire le journal de Tintin reporter, « le journal des jeunes de 7 à 77 ans ». C’était, c’est et ça restera le journalisme comme je l’aime. Un journalisme d’auteur, à mille lieues du journalisme aseptisé, émasculé qu’on veut nous imposer comme le modèle d’une illusoire objectivité et qui n’a plus aucun sens à l’âge où la nouvelle est connue de tous avant de paraître dans la presse.
Illustration:
Ceci, que vous avez sûrement déjà revu ailleurs, était l’ouverture du journal de TF1, le 18 février 1976.
Selon les canons de la profession, c’est parfaitement incongru. Le commentaire vous est livré tout chaud, en même temps que l’information. Et la présomption d’innocence est balancée aux orties: Gicquel vous présente l’individu qui a été arrêté comme le coupable, bien avant que le jury se soit prononcé. Il vous dit que c’est « une sorte de malade mental ».
Et pourtant, c’est du grand journalisme.
Je crois qu’un autre très grand reporter, Jean Lacouture, acquiescerait à cette opinion que j’avance ici. Dans le numéro de février-mars de La Revue pour l’intelligence du monde (pp. 90-107), je lis son interview et je relève ce court extrait:
Le journaliste tel que je le conçois, c’est quelqu’un qui dit « je », qui signe et qui prend ses responsabilités.
Tout est dit. Dire « je », signer et prendre ses responsabilités.
Il y avait certainement d’autres manières, plus « classiques », d’ouvrir le JT du 18 février 1976. Celles qu’on enseigne dans les écoles de journalisme.
On dirait qu’un petit garçon a été assassiné, qu’un suspect a avoué et a été écroué, qu’on l’a transféré dans une maison d’arrêt à l’écart de la ville où le crime a été commis. Et on poursuivrait par quelques images de la famille et commentaires des voisins. On rappelerait que le coupable – on est en 76 – est passible de la guillotine à l’aube démocrate (Ferré); la Veuve aux bras de laquelle il a quand même échappé.
C’est un art difficile que pratiquait Roger Gicquel. Le dérapage menace à tout moment. C’est un métier hautement qualifié. Mais c’est le journalisme dont on a besoin, au risque de l’erreur qu’il faut savoir assumer et des émotions qu’il faut savoir exprimer tout en les maîtrisant.
Voir aussi: l’hommage de Maître Eolas, avec l’intervention de Gicquel sur – et contre – la peine de mort, le 28 juillet 1976, jour de l’exécution de Christian Ranucci.

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Personnage tout à la fois étonnant et attachant que ce Roger Gicquel qui ne pouvait présenter son 20 heures que chaussé de charentaises…
@ Le Professeur
Vous êtes sûr de ne pas confondre avec Masure ?
@ Thierry Schollier
Vous avez parfaitement raison…
Comme quoi il faut toujours se méfier de sa mémoire !!!
Ce détail vestimentaire en moins n’enlève toutefois rien au « personnage » qu’était Roger Gicquel
+1, évidemment
Ceci dit, le retour de manivelle de cette honnêté intellectuelle « droitdanstesbottesque » qui consiste à dire « je » et à assumer sa subjectivité, c’est que les magister et autre gardiens du temple ont vite fait de considérer qu’il s’agit-là de la manifestation paroxistique d’une frénétique masturbation égotique. Chose dont on ne peut évidemment pas les accuser, eux …
L’affaire Patrick Henry, en voici un autre anecdote :
« il n’avouera rien. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir tenté de lui arracher des aveux.. La police l’a en effet emmené en forêt et un simulacre d’exécution a été organisé. »
« Un soulèvement de haine à son encontre se crée, amplifié par son comportement devant les caméras de télévision »
C’était le bon temps au fond, le temps où les opinions, y compris celles des enqueteurs, se faisaient à grand coup d’émotions. Pas sur.
Je l’aimais bien parce qu’il parlait avec son coeur!