Carrefour est un des plus gros employeurs en Belgique. Quand une entreprise comme celle-là annonce qu’elle va licencier plus de 10% de son personnel, c’est une vraie catastrophe sociale.

Les émotions éclatent. Les travailleurs partent en grève. C’est parfaitement compréhensible, humainement parlant. Mais s’agit-il d’autre chose que d’une soupape qui laisse échapper un peu de la pression qui devient trop forte?

Reprenons.

Je ne vais presque jamais chez Carrefour.

C’est donc un peu ma faute, et celle de tous ceux qui sont comme moi, si cette chaîne a échoué dans son projet d’entreprise. Mais je n’aime pas trop ces magasins dont les exploitants, me dit-on, sont de piètres stratèges. Ce que je veux bien croire.

Ce n’est pas la faute de la caissière, qui est probablement aussi anonymement sympa que chez Delhaize ou que les chevelus de la ferme de l’Hoste où j’achète mes légumes, sur le marché de la place Flagey. Le bonhomme qui fait le réassort dans les linéaires n’y est pour rien non plus..

Et pourtant, à leur échelle, ils paient proportionnellement plus cher mon refus de l’offre de Carrefour que le directeur de leur magasin, que le CEO et son assistante de direction, ou que les actionnaires qui détiennent chacun un petit morceau de la boîte.

Ce n’est pas « juste ».

Ils n’ont pas fait de faute, eux. Ils ont fait ce qu’on leur demandait de faire pour le salaire qu’on leur proposait et que maintenant on leur retire. Et s’ils ne l’ont pas fait, on les a probablement déjà virés, remplacés.

Leur seule « erreur », finalement, c’est d’avoir signé pour un emploi chez Carrefour. Mais comment la leur reprocher? Au nom de quoi? Avaient-ils un autre choix? Aller sur les chaînes de montage d’Opel Anvers? Chez Inbev? Chez Colruyt ou chez Delhaize, ou chez Champion, oui, peut-être.

Ceux-là réussissent mieux, pour l’instant. Mais peuvent-ils donner du travail, comme ça, demain, à 1.672 personnes au moins?

C’est évidemment là que le bât blesse.

Dans la théorie de notre économie de marché, une entreprise qui ferme ne devrait pas être un drame. On perd un boulot ici, on en retrouve un autre là-bas. Une entreprise qui ferme, c’est comme l’apoptose des cellules dans le corps humain. Une destruction créatrice, a dit Schumpeter. C’est la vie.

Mais la vie ne fonctionne pas comme une théorie.

Pour compenser, il y a la politique. Qui « régule ». En essayant de plier l’économie (i.e. la gestion de la rareté) à ses impératifs sociaux, orientés vers la justice et l’équité.

Dimanche, j’ai entendu des responsables politiques fâchés. Ou qui faisaient mine de l’être. Ils sont bien décidés à imposer de nouvelles règles, qu’on avait oublié de prendre. Par exemple, ils n’aideront plus à s’installer chez nous que les entreprises qui s’engageront à maintenir l’emploi créé avec le soutien de l’Etat.

En théorie, c’est bien séduisant. Il y a un échange, un équilibre des prestations. C’est quasi-contractuel. « Je fais ceci, si tu me « paies » en faisant cela ». Mais c’est encore une fois de la théorie, vous avez remarqué?

Les autorités vont s’inviter à la table des négociations avec Carrefour. On va faire des plans. Commerciaux, sociaux et autres. Le problème, c’est qu’autour de la table, tout le monde ne parlera pas de la même chose, ni la même langue. Et que ce n’est pas facile de négocier, quand on parle de choses différentes dans plusieurs langues.

C’était plus commode à la fin de la deuxième guerre mondiale, quand on a conclu le grand pacte social qui a fait la sécu. D’abord, à la fin d’une grande guerre, on peut toujours s’attendre à une belle période de croissance, si on se retrousse les manches. Ne serait-ce qu’en reconstruisant les capacités de production détruites.

Ici, d’une certaine façon, la guerre planétaire ne fait que commencer. Pas tellement à coups de bombes – encore que… – mais parce qu’aux portes du Vieux Monde encore prospère, il y a tout le Nouveau qui a faim, qui veut sa part d’un gâteau qui par ailleurs s’épuise. Et il n’y a pas de capacités à (re)construire chez nous; économiquement même, nous en avons trop. D’où le chômage.

Et dans ce contexte un peu inquiétant quand même, il y a surtout que Carrefour – et beaucoup d’autres – ne sont plus de grands acteurs locaux, comme les patrons de 1945. Carrefour ferme des magasins en Belgique mais en ouvre en Malaysia.

Pour les patrons de 45, la Belgique était leur base. Pour ceux de Carrefour, ce n’est qu’un petit poste dans le bilan. Une position subsidiaire. Accessoire.

Et c’est comme ça dans la plupart des secteurs qui sont de gros pourvoyeurs d’emplois. Il n’y a pas, ou très peu, de vrais « champions » belges. On les a tous vendus. Quasiment donnés parfois.La liste est longue, qui s’arrête à Fortis.

Alors en face de ces géants internationaux, les autorités belges n’ont pas grand-chose à offrir en échange de ce qu’elles leur demandent. Sinon des sous. Un peu. Pas trop, parce qu’elles ont déjà beaucoup de dettes.

A l’autre bout de la chaîne, il y a un autre problème, massif. La révolution industrielle a été une grosse consommatrice de muscle humain. Les machines l’ont remplacé. Même chez Delhaize maintenant, les clients scannent eux-mêmes les marchandises qu’ils achètent et paient en glissant leur carte bancaire dans la machine. Plus besoin de caissières. Ni de dactylos dans les bureaux.

Les boulots « mécaniques » disparaissent l’un après l’autre.

En gros, les efforts des gouvernements pour les sauver ne sont souvent plus qu’un moyen de retarder l’échéance, de freiner les adaptations dans l’économie. Et si cela soulage éventuellement à court terme, si c’est « social », « humain », ce n’est pas forcément une bonne idée à plus longue échéance.

D’une certaine façon – restons prudents dans les généralisations – on prolonge la crise en voulant en atténuer les effets. Je parle de la crise dans l’acception que lui donnait Gramsci: le temps dans lequel ce qui doit mourir lutte encore pour ne pas disparaître et ce qui doit naître n’arrive pas à naître.

Il faut des soins palliatifs pour ce qui est occupé à mourir. Mais il faut au moins autant, sinon plus, de soins « pré-nataux » pour les nouveaux embryons en gésine.

Car le vieux schéma s’essoufle. Il consistait à payer ceux qui fabriquent les produits pour qu’ils soient en mesure de les acheter. Et ça a bien fonctionné. Mais on déboule dans un autre monde, encore peu connu, mal compris.

C’est un monde dans lequel la source de revenus, pour les « travailleurs », ne sera plus dans leurs bras, mais principalement dans leurs cerveaux. Ce qui pose un problème tout nouveau car les « intellectuels », jusqu’ici, ont toujours été considérés comme une élite aux effectifs restreints, la masse pouvant se contenter d’être « musculaire ». Je n’approuve pas. Je constate.

Comment fait-on maintenant pour imaginer une société dans laquelle chacun est invité à exploiter son cerveau pour y bien vivre? Et comment fait-on pour répartir équitablement les richesses dans la masse des citoyens dont les « muscles » ont perdu l’essentiel de leur valeur d’échange sur le marché du travail?

Je vous laisse sur cette question finale.

Je crois qu’il est urgent de chercher la réponse politique qu’il convient de lui apporter. Mais je crains qu’on ne consacre pas encore beaucoup de temps à y réfléchir, dans les allées du Pouvoir.

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4 Réponses to “Au Carrefour du Vieux Monde et de l’Incertain”

  1. quidam dit :

    Mon cher Charles,

    Vous rappelez-vous ce premier Colruyt, à la plaine des manœuvres, terrain des jeux militaires et enfantins avant de devenir VUB ?
    Vous rappelez-vous cette première « grande surface » rue de l’Escadron, pas loin de la plaine ?

    Vous rappelez-vous ce droguiste d’une rue voisine qui achetait la lotion « sherck » de son grossiste à un prix bien plus élevé que celui du Colruyt voisin ? Non… Il a fait faillite !
    Avez-vous encore un boucher digne de ce nom dans votre quartier ? Non… les hypermarchés les ont fait disparaître,
    Votre boulanger est aujourd’hui confronté au pain frais emballé sous vide et cuit en dernière minute… conservateurs inclus… Demain votre pain ne sera plus que Carrefour, ristourne incluse…
    Et votre cordonnier, remplacé par Mister Minit salarié…

    Allez donc chez Carrefour : grâce à la carte Happy Days devenue Carrefour, devenue VISA, leurs statisticiens ont pu déterminer le taux de remplacement de vos Kellog’s par les « pétales de maïs Carrefour », de vos saucisses Zwan par les « saucisses viennoises Carrefour »…
    Mais vous étiez heureux de recevoir ces 0,05% de ristourne en points bénis pour vos achats !!!

    Etiez-vous chez Carrefour, il y a cinq ans, quand ne pouvant vendre à perte, Carrefour vous a proposé aux meilleurs prix les meilleurs jouets (chinois) de Saint Nicolas : Carrefour faisait alors un bénéfice de 0,03 € par objet vendu….
    Vous rappelez-vous, il y a peu, les Carrefours vendaient leur essence Shell…

    Ah, j’allais oublier, ces vélomoteurs chinois vendus à des prix défiant toute concurrence, sans garagiste et sans entretien !!!
    Quel dommage que vous ne vous en soyiez rendu compte qu’après l’achat…

    Mais ne vous tracassez pas, vous pourrez aussi avoir plusieurs cartes carrefour-Visa pour passer prioritairement aux caisses… elles sont même carte de crédit par défaut (il existe l’option « débit seulement », mais vous devrez vous rendre au centre d’accueil) à un peu plus de 15% TAEG, vous faites une affaire !!!

    Non, mon cher Charles, l’hypermarché de la périphérie a tué le petit commerce de proximité et vous a rendu dépendant de ses choix économiques.
    Carrefour est roi…

    Mais soyons réaliste : devant tous ces magasins fermés, ce sont des vareuses vertes et rouge qui s’animent : de bons clients PS et CdH.
    Vous savez, un hyper, c’est fournir de l’emploi à un CE, à un CPPT, et à quelques délégués syndicaux que vous ne retrouverez pas dans les PME;
    A l’heure ou d’aucun s’interrogent sur le caractère obligatoire du vote en Belgique, tout est bon à prendre camarade.

    Allez, bonne journée quand même….
    Et merci pour vos toujours excellentes chroniques… encore gratuites, elles !

  2. Kermit dit :

    Les Carrefour sont souvent des magasins sales et mals organises dans lesquels regnent un capharnaum complet. On ne les regrettera pas et si Carrefour ferme une trentaine de magasins en Belgique, bon vent, ils seront repris par des franchises ou la concurrence se developpera la ou ils disparaissent et les emplois perdus se recreeront.

    Y a toujours ce bon gros cliche des emplois perdus et du cataclysme social mais si c’est vrai quand Opel transfere sa production d’Anvers a Petaouchnokburg, dans certains domaines ca ne marche pas.

    Dans l’enseignement si une ecole perd des eleves et doit licencier un temps plein c’est au profit d’une autre ecole qui les gagne et qui elle doit en engager un. Au total il y aura toujours un enseignants pour 17 (?) eleves, le bilan restera inchange.

    Pour la distribution c’est un peu la meme chose a une difference pres : Quand un grand magasin hypermarche s’installe dans un zoning en peripherie au detriment de petits magasins le solde d’emploi est negatif. Alors Citta Verde ou Carrefour, personnellement je ne les pleurerai pas avec vous et j’espere que la fermeture de ces magasins sera l’occasion localement pour les clients de se retourner, ne serait ce qu’en partie, vers des enseignes plus petites, de proximite, ou le service veut vraiment dire quelque chose.

    Quand certains pronent les emplois de ‘proximite’, c’est un peu pour ces raisons !

  3. Carrefour me fait penser à un éléphant dans un magasin de porcelaine!

  4. Océane MORET dit :

    Je n’ai pas pour habitude d’ecrire des commentaires aux articles que je lis mais j’aime beaucoup votre blog.

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