A Maastricht, pour l’heure, il y a de l’Italie qui descend la Meuse, que Brel me pardonne… En passant la frontière entre les deux Limbourg, le fleuve a changé de langue vernaculaire et le ciel est toujours bas en cette saison, si bas qu’à l’horizon embrumé, il se confond avec les eaux grises d’où sourd pourtant une musique de carnaval.
Au hasard des rues de la ville qui vit expirer sous ses remparts Charles de Batz de Castelmore, seigneur d’Artagnan, on croise maintenant des fanfares orange dont les cuivres rappellent bizarrement qu’il est encore long, le chemin de Tipperary, tsoin-tsoin, mais que le printemps brasse déjà la sève nouvelle dans le sol froid.
Et dans les vitrines, les décoratrices ont rêvé à Venise, à ses masques et à ses somptueux atours aux couleurs vives. Nous sommes à quelques lieues de Liège, mais aussi d’Aachen, là où se rencontrent les frontières de trois ou quatre destinées collectives au moins, celles des Pays-Bas, de l’Allemagne et de la Belgique, ou de la Flandre et de la Wallonie, qui s’échangent ici leurs accents et leurs mots.
Aux devantures, le français n’est ici pas banni et il y a des commerçants qui, comme en Flandre, poursuivent dans ma langue quand je m’adresse poliment à eux dans la leur. Comme cette gentille serveuse du restaurant thai de la Rechtstraat: elle est de Lanaken, au Limbourg belge. Je lui raconte qu’un voisin d’outre-Moerdijk m’a un jour dit, comme je m’excusais de ma pratique hésitante du néerlandais: « Oh nee, hoor… U spreekt tamelijk goed Nerderlands voor een Belg! (Mais pas du tout, vous parlez plutôt bien le néerlandais pour un Belge). Elle rit sans complexe de la flegmatique ironie de ce pince-sans rire.
Au Bonnefantenmuseum, on a provisoirement mis les vieux maîtres hors-jeu. Mauvaise blague. Il n’y a qu’à s’avouer perplexe devant quelques installations minimalistes plutôt abstruses et à se consoler quelque peu avec une exposition temporaire consacrée à Elizabeth Peyton. Une artiste américaine dont Wikipédia m’apprend qu’elle est devenue célèbre, dans les années 90, en puisant son inspiration chez David Hockney et Andy Warhol.
Je prends acte en me disant que l’émotion est rare dans ces portraits tirés de photographies. A deux pas du Vrijthof, l’église des Dominicains a été transformée en librairie. J’y fais l’emplette d’un polar de Pieter Aspe en V.O. Une de ses traductrices se joint parfois ici à la conversation. C’est donc une forme d’hommage que je lui rends.
Au rayon « histoire », je craque devant une lourde étude en deux volumes. De Lage Landen 1780-1980. C’est une étude de ce que E.H. Kossmann, un prof de l’université de Groningen, appelle « les jumeaux belge et et néerlandais ». Et ça attise furieusement ma curiosité.
Un café chaleureux sur la place. Un chocolat chaud et une part de Limburgse Vlaai aux cerises (un morceau de tarte, quoi), il est temps de rentrer. L’occasion de montrer à ma Bretonne ces Fourons tout proches qui m’ont tant occupé, il y a quelques années.
Y entrer par le nord, en venant de Valkenburg par un chemin de campagne, est une expérience à faire par tout Wallon convaincu de l’injustice perpétrée en 63. La frontière entre les deux pays est franche et brutale, comme le guichet d’une administration. Mais les populations sont mobiles et je ne saurais dire si cette terre est plus flamande qu’hollandaise, ou plus wallonne que flamande. On croise des promeneurs à pied, probablement flamands, ils paraissent se rassembler dans un trefcentrum van de Voerstreek, à un jet de pierre du centre culturel francophone sur lequel se pavane la bannière jaune et rouge de l’Action Fouronnaise.
La frontière, c’est dans les têtes qu’elle a des barbelés. Cela devrait pouvoir se soigner comme un mal de gorge.

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Décidémment, quelle jolie plume, ce Charles…
Comme beaucoup de Belges (et Liégeois accessoirement) je me sens nettement mieux à Maastricht qu’à Bruges, Gand, Anvers ou Ostende…
Je suis plus réservé envers Tongres et Hasselt.
Allez savoir pourquoi….
Belges francophones bien entendu, voire Wallons…
Merci pour ce bel article! Votre conclusion est à encadrer.
Mons, Namur, Liège, Arlon, Bruxelles, Ostende, Anvers, Bruges: partout je me sens chez moi et à l’étranger. A Amsterdam, Paris, Londres, Rennes, Luxembourg aussi: il y a un peu de nous dans chaque ville que nous aimons – comme il y a toujours un peu de nous dans l’autre et un peu de l’autre en nous.