Michael Kinsley est un expert américain connu et reconnu. En journalisme. Dans le dernier numéro paru de la revue The Atlantic (via Eric Mainville), il publie un article dans lequel il applique scrupuleusement les principes qu’il préconise : l’essentiel est dans le titre et dans le premier paragraphe. C’est la fameuse « pyramide inversée ».

Le titre : Cut this Story ! (raccourcissez-moi ce papier).

Le premier paragraphe (ma traduction) :

Une des raisons pour lesquelles les amateurs de nouvelles délaissent les journaux pour Internet n’a rien à voir avec la technologie. Les articles de journaux sont trop longs. Sur Internet les articles informatifs vont droit au but. L’écriture journalistique, par contraste, est encombrée de conventions qui n’ajoutent rien à votre compréhension de la nouvelle.

L’expert illustre ensuite son propos en commentant des articles du New York Times et du Washington Post. Il y dénombre les mots qu’il juge inutiles. Et dénonce le recours de plus en plus fréquent aux trucs et astuces des auteurs de thrillers et de polars pour entretenir artificiellement le suspense. Ce qui égare, suggère-t-il, le lecteur qui ne trouve plus ce qu’il cherche : l’information.

Du point de vue de l’écriture, c’est certainement pertinent mais je crois que Kinsley se trompe magistralement de cible dans sa critique de la pratique journalistique.

Mon impression est que les amateurs de nouvelles délaissent les journaux pour une raison bien plus déterminante que les tics d’écriture des journalistes : ils connaissent « les nouvelles » bien avant que le journal soit imprimé. Le journal n’en est plus le messager privilégié.

Mais ça fait longtemps déjà. Depuis l’avènement de la radio et de la télévision, en fait. Le journal y a pourtant survécu. Il lui restait le commentaire. La mise en perspective. La profondeur. Et l’atout de sa disponibilité permanente : on peut le lire à tout moment, le conserver précieusement, découper soigneusement les articles qu’on a sélectionnés.

Ces derniers avantages concurrentiels ont disparu avec les medias numériques. Les archives enregistrées depuis 2005 ans sur mon disque dur ou chez del.icio.us, YouTube, Flickr, etc., sont incomparablement plus étendues que les classeurs que j’avais accumulés en 30 ans et que je ne consulte presque plus ; la documentation sur n’importe quel sujet, on la trouve sur internet et on la traite et la remixe à sa guise.

Le journal quotidien en papier, comme on le connaît, appartient au passé. Il disparaîtra, tôt ou tard, et ce sera probablement plus tôt qu’on ne l’imagine encore.

Je crois qu’on perd son temps à spéculer sur les moyens de sauver les journaux. Ils sont perdus. Ce ne sont pas les journaux qu’il faut sauver. C’est le journalisme.

Chassez l’inutile

Bien sûr, si l’on parle maintenant d’écriture et de style, ce qui était l’intention prermière de notre expert, celui-ci a entièrement raison sur ce point : il faut impitoyablement chasser de ses écrits tout ce qui est inutile. Mais cela vaut pour tout le monde. Pour le poète, pour le romancier et pour l’essayiste aussi bien que pour le journaliste d’agence, pour l’éditorialiste ou pour l’auteur de rapports annuels.

Dans un remarquable petit bouquin qu’il a écrit pour ceux que démange l’envie de devenir un auteur à succès, le romancier Stephen King explique ainsi que pour lui, l’écriture d’un livre se passe en deux temps. Dans le premier, il couche son histoire sur le papier, comme elle vient. Dans le second, après l’avoir laissée de côté quelques semaines, il se fixe pour objectif de la raccourcir d’environ 20 p.c. Les livres de Stephen King sont souvent palpitants. Ils sont généralement des best-sellers.

Mais ce sont parfois de grosses briques.

Pour les journalistes, c’est la même chose. L’instruction « faire court » ne doit pas être prise au pied de la lettre. Elle doit plutôt se lire : « Trouvez la juste longueur pour ce que vous avez à dire et – surtout – pour ceux à qui vous voulez le dire ». Soyez long si cela se justifie. Ou très court quand la situation l’exige. Mais dans un cas comme dans l’autre, épargnez-nous tout ce qui est inutile à l’effet recherché.

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5 Réponses to “Ecriture: une erreur sur la cible”

  1. lambda dit :

    Plus éloigné de votre sujet, je me pose aussi la question quant à la survie de l’écriture manuelle. Apprendra-t-on encore à nos enfants à écrire autrement que sur clavier ?

  2. Olivier dit :

    C’est marrant, parce qu’en ce qui me concerne, je préfère un article fouillé, bien documenté et complété d’une réflexion la plus objective possible plutôt que la distillation d’une info brute de décoffrage et non décodée. (Façon perroquet médiatique).

    Je pensais aussi que les journalistes de la presse écrite étaient astreints à des formats d’articles prédéterminés et rendus nécessaires pour des motifs de mise en page (ex : un tiers de colone, un page, une demi-page, etc).

    Au surplus je ne vois vraiment pas le rapport entre la littérature et le journalisme, même si tous deux procèdent de l’écriture, la finalité n’étant pas la même à ce que je sache.

    Ou alors, on part du principe que le journaliste n’est que le rapporteur des ‘faits’, le train 9432 est arrivé en gare avec 3 min 37 de retard, Mr X a dit ceci, Madame Z pense cela ?

  3. Olivier dit :

    Désolé pour les coquilles…

    A mon sens un bon article se doit d’être pertinent et pragmatique, pour le reste, sa longueur ne dépend que du sujet traité.

  4. Charles Bricman dit :

    @Olivier: Le rapport entre le journalisme et la « littérature » est dans l’écriture et l’emploi des mots. Pour le reste, la littérature est une forme d’expression au moyen de la fiction, le journalisme une forme de communication d’informations.
    Et une information, ce sont des faits, des données (ex.: il neige,le train 9432 à 3 m. 37s.de retard, le Bel20 a clôturé à 2.614 points…) contextualisées, c’est-à-dire enrichies par un savoir permettant de leur donner une signification.
    Considérée isolément, la donnée « le Bel20 est à 2.614″ n’a aucun intérêt pour qui ne sait pas qu’il était à 2.598 ou à 2.645 hier, que la hausse ou la baisse est attribuable à une faiblesse ou à une hausse générale, ou à une seule valeur, etc.
    Le rôle du journaliste est de collecter les données et de les transmettre à ses lecteurs augmentées d’un contexte qui les rend signifiantes et leur permet de prendre leurs décisions ou de se forger une opinion.
    Et donc, en effet, la bonne longueur dépend du sujet traité.

    @lambda: Je n’en sais rien. Depuis mes seize ans, j’écris essentiellement au clavier, dont le rythme me convient mieux que celui de la plume. D’ailleurs, quand j’écris à la plume, j’ai beaucoup de mal à me relire…

  5. [...] This post was mentioned on Twitter by EricMainville and sabineblanc, Sam Ganegie. Sam Ganegie said: RT @EricMainville: Écriture journalistique: L’instruction « faire court » ne doit pas être prise au pied de la lettre http://bit.ly/615iff [...]

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