BHV et la physique

L’édition de mardi du journal Le Soir est un vrai régal pour les intellos.

Sur une double page Forum (la 16 et la 17), on y trouve:

  • une interview de Mark Eyskens par William Bourton, dans laquelle on peut lire que le célèbre dossier BHV n’est au fond qu’un problème de physique quantique: il faut additionner les contraires pour arriver à une solution qui permette de soutenir en même temps que BHV est et n’est pas scindé, un peu comme avec la lumière dont Niels Bohr a fait admettre qu’elle était à la fois onde et matière;
  • un article de Vincent de Coorebyter (CRISP) qui, lui, convoque Habermas pour exposer les conditions d’un accord entre deux parties sur un sujet donné: il faut que chacun des deux interlocuteurs ait eu une chance égale de faire valoir ses objectifs et conserve, à l’issue du processus, la liberté de définir lui-même les critères d’appréciation à partir desquels il en jugera le résultat.

Je n’ai pas une grande culture scientifique – en ce domaine, je suis plutôt une truffe – mais j’aime bien la métaphore d’Eyskens, qui en est friand. Quand on la combine avec les préceptes de Habermas, on voit cependant tout de suite par où l’une et les autres pèchent en ce contexte.

Car tout dépend en fait du point de vue que l’on adopte – ce qui pourrait bien nous amener au principe d’incertitude de Heisenberg, observerait sans doute Eyskens s’il intervenait dans les commentaires de ce blog…

Le problème avec BHV, hic et nunc, c’est que l’affaire est traitée dans le cadre d’une logique strictement binaire. Tout comme une porte ne peut être qu’ouverte ou fermée, l’arrondissement sera ou ne sera pas scindé – le plus probable étant, de loin, qu’il le sera un jour. Si les objectifs des parties se limitent à cela, un accord pacifique, au sens où l’entend Habermas, est radicalement impossible.

La seule issue théorique consiste à vérifier les enjeux, à s’interroger sur les objectifs poursuivis et, plus précisément, à se demander s’ils sont bien des fins en soi. Tout processus de négociation ou d’arbitrage doit donc commencer par une interrogation sur les motivations des parties: pourquoi s’obstinent-elles à jouer ce chicken game?

Côté flamand, il s’agit sans doute de mettre un terme définitif à une vieille phobie: le grignotage progressif de son territoire par le phénomène qu’on appelait jadis « la tâche d’huile»  (olievlek) francophone bruxelloise. Côté francophone, on avance principalement le souci de garantir les droits culturels et linguistiques de populations francophones installées sur le territoire flamand.

En s’en tenant là, on est fondé à reformuler la question de l’une ou l’autre de ces deux façons:

  1. Comment garantir l’intégrité territoriale et linguistique de la région flamande sans scinder BHV?
    Ou
  2. Comment scinder BHV en garantissant des droits linguistiques aux francophones qui résident en région flamande?

Depuis un demi-siècle, personne n’a pu – ou voulu – aborder la question sous cet angle. Ni d’un côté, ni de l’autre, on ne s’est montré capable de faire preuve de la moindre empathie. On poursuit ses objectifs contingents, en prenant soin de celer les vrais, ceux qui les expliquent. Et on marchande, tant que c’est possible.

On est comme ça en Belgique. Un raisonnement comme celui-ci apparaît comme exotique. Les intellos n’ont pas bonne presse. On garde les yeux sur le guidon. Ce qui fait qu’on ne voit pas le mur vers lequel on fonce. Comme ces troupeaux de baleines auxquels on prête des intentions de « suicide» , quand ils s’échouent sur les plages.

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8 commentaires pour “BHV et la physique”

  1. hansen joseph dit :

    c’est tellement lumineux que nos « dirigeants»  ne peuvent le voir pcq ils sont trop éblouis et ils cherchent ailleurs comme on dit au pays des aveugles les borgnes sont rois; il est évidemment simple de scinder bhv en respectant le droit des individus franco» phones»  d’avoir accès à une justice dans leur langue et tutti quanti, mais cela suppose des adultes qui ont confiance que chacun reconnaîtra sesengagements; or le FDF crie que la Flandre trahira et la Flandre ne comprend pas pourquoi le FDF (le MR dirait Maingain) les agresse, conclusion on se gausse ou on zappe pour voir ce qui se passe du côté de l’Europe avec HVR ou des USA avec Obama ou même en Chine avec Hu Jin Tao (excusez-moi si l’orthographe n’est pas exacte de toute façon en Chine cela ne s’écrit pas comme ça); si je perturbe inutilement votre blog n’hésitez pas à me le dire et je disparaitrai illico presto!

  2. himself dit :

    Eyskens, Bohr et un problème de physique quantique:

    La différence fondamentale est que le père et le fils Bohr recevront chacun un prix Nobel, ce qui n’est pas le cas des Eyskens.

  3. kermit dit :

    « Comment scinder BHV en garantissant des droits linguistiques aux francophones qui résident en région flamande?» 

    Je ne crois pas que la seconde alternative soit celle-là. Une fois scindé, quoiqu’il en soit, il n’y aura pas plus de droits linguistiques sur BHV que partout ailleurs en flandre, on ne voit d’ailleurs pas, très honnêtement, en quoi le sort des francophones de BHV intéressera encore les francophones quand ces derniers ne seront plus des électeurs pour eux.

    La vraie question est : Quelles seraient la contrepartie pour les francophones (ceux qui onc le resteront) à la scission de BHV selon le principe du ‘on a rien sans rien (et réciproquement)’. C’est cela qui sera négocié.

  4. hansen joseph dit :

    @kermit, vous avez sans doute raison car vous êtes plus au fait de la politique que moi; de toute façon c’est une affaire entre les 2 grandes régions du pays, les bruxellois n’étant pas concernés pcq ils sont déjà dans une région bilingue où chaque belge a le choix des écoles, de la justice etc dans sa langue maternelle, et de toute façon pour les problèmes nationaux ce ne sont pas les 600 000 bruxellois qui ont le droit de vote qui influenceront quoi que ce soit dans un pays de plus de 10 millions de belges

  5. kermit dit :

    @ Joseph

    Vous semblez croire que le probleme n’est pas entre les mains des bruxellois. Je crois au contraire qu’il est tres largement enre leurs mains, le parti qui abandonnera les francophones de BHV au profit des autres ca sera le FDF, le deal se fera essentiellement en leur faveur. Quand à parler de Bruxelles comme d’une région ‘bilingue’, je ne sais pas, on dirait du Magritte !!!!

  6. Jm dit :

    La métaphore de Gaston Eyskens est pas mal du tout !

    Pour illustrer son propos je peux vous donner ce lien qui contient une vidéo longue mais assez intéressante:

    http://www.science-television.com/pariscience/gallery.php?gID=111

  7. Jm dit :

    Mr. Bricman, votre raisonnement est pétri du bon sens, c’est tout simplement ahurissant que les politiques ne le captent pas, aveuglés qu’ils sont par leur pgm débil de scission au nord et de sclérosé sur des acquis indéboulonnables au sud.

    Je suis tombé récemment sur l’extrait d’une interview de Brel sur « les Flamands 100% echt sap»  diffusée au Jt de la RTBF, elle est criante de vérité également.

    Vous tous ici la connaissez sans doute sinon :

    http://minu.me/1ds9

    L’extrait peut se résumer en ceci:

    Les Belges ont de la chance, au lieu d’avoir la crise politique qui vient à cause de la crise financière, ils ont la crise politique avant puis en même temps que la Cr. Fin. , nous sommes vraiment un peuple de braves, ou pas…

  8. Claude-Eric Desguin dit :

    Brel avait raison dans sa Belgique et dans sa Flandre, celles d’avant. Il était nostalgique d’un pays qu’on a beaucoup aimé, puis qu’on a désaimé. Pourquoi ? Il l’explique d’un trait : « basse politique assez sordide» , dit-il. Vu en 2009, c’est un raccourci insuffisant. Les politiques ont certes défiguré le pays, mais pas tout seuls : ils ont surfé sur une vague complexe de frustrations et d’aspirations confuses à autre chose, que personne n’a pu encore décrypter complètement. Par-delà les rancœurs recuites nées d’un dix-neuvième siècle qui s’est trop prolongé dans le vingtième, il y a eu des mutations modernes, subtiles, multiples, que le politique a plutôt mal interprétées, trop vite, en les exploitant électoralement (là, Brel avait raison, c’est sordide) au lieu de les traduire en un projet national viable.

    L’un des fondements de la belgitude demeure aujourd’hui, à notre grand dam : le façadisme, qui sévit autant dans l’architecture et l’urbanisme que dans la conduite de l’État. On n’a cessé de bricoler, de casser, de rafistoler. Après X (1) révisions constitutionnelles, la Belgique de 2009 est à peu près dans le même état que M. Jackson après X passages sur le billard de la chirurgie dite esthétique, signe que le principe « j’agis d’abord, je réfléchis ensuite» , cher à certain homme d’État brugeois de la Belgique d’avant, a trop souvent été d’application.

    Que la scission d’un arrondissement soit devenue une question centrale me semble une démonstration suffisante.

    (1) Je ne sais plus quelle est la valeur de X.

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