Wilfried Martens explore le souk
Herman Van Rompuy avait prévenu: les problèmes institutionnels et communautaires peuvent à tout moment revenir au grand galop. On n’en parle pas pour ne pas réveiller trop brutalement la bête encore assoupie mais on y est. L’élément déclencheur est précisément la nécessité de remplacer le chef du gouvernement.
Et cela tout simplement parce qu’avec un Van Rompuy en fin de carrière restant à la barre jusqu’en 2011, on pouvait faire semblant de croire à la possibilité de différer encore un peu la solution du dossier BHV. L’affaire suivait son cours, anesthésiée par les procédures en conflit d’intérêts. Il y avait même moyen d» espérer pouvoir tenir comme ça jusqu’au début 2011, avec l’aide du calendrier: en juillet de l’année prochaine, la Belgique présidera l’Union européenne. On ne va quand même pas s’offrir une crise gouvernementale en plein milieu de ce glorieux happening, quand même?
Mais patatras: Herman le Dévoué s’en va. Il faut le remplacer. Par un autre démocrate-chrétien flamand. C’est lui qui devra affronter l’électeur, avec un bilan qui ne sera que très partiellement le sien. Et qui risque bien de paraître catastrophique quand on le confrontera aux promesses de 2007. Pas de grande réforme de l’Etat. Un gouvernement minoritaire dans le groupe linguistique flamand. Et le chaos à BHV. Qui peut accepter cette mission-suicide comme s’il achetait un chat dans un sac?
Un constat comme celui-là ne pouvait conduire qu’à Martens ou à un autre vieux briscard qui n’a rien à perdre. Sa mission: aller jusqu’aux lignes ennemies avec un drapeau blanc. Pour prendre la température. Et tenter de jeter les bases, sinon d’un compromis, au moins d’une méthode pour y arriver.
Allons directement à l’essentiel: mon sentiment est qu’avec Reynders et Maingain à sa tête, plus rien ne sera possible avec le MR. Dans tous les cas de figure, les élections sont trop proches. Si la tentative de putsch du groupe Renaissance avait réussi, il aurait peut-être été possible de discuter avec les Michel. Mais Reynders est déjà en campagne. Même si ça doit le conduire dans l’opposition fédérale aussi. C’est la politique. Le pouvoir, ça va, ça vient. On l’a, on le perd, on le reprend la fois suivante. En soi, ce n’est pas malsain d’ailleurs, au contraire. Mais ici, c’est délétère.
Vous l’avez vu, Reynders à la télé, au sortir de son audience à Laeken? Parfaitement clair, comme toujours. « Il faut se remettre rapidement au travail, dès que les autres membres de la coalition auront résolu leurs problèmes internes» . Ce que ça veut dire, c’est que pour la direction du MR, il faut s’occuper « des vrais problèmes des gens» . Oui, vous avez bien vu, c’était le discours de Joëlle Milquet en 2007. Il a bien marché, non? Reprenons-le.
Mais ce que ça veut dire, c’est que pour la moindre concession communautaire, il ne faudra pas compter sur les réformateurs. Maingain, le meilleur allié de Reynders au sein du MR, est clair là-dessus: « Vous verrez, a-t-il dit, je fais le pari qu’on ira aux élections sans que BHV ait été scindé» . Car il n’est pas idiot, Maingain. Il sait bien que les conditions qu’il y met – des concessions territoriales – ne sont pas acceptables pour les Flamands. Toutes proportions gardées, c’est comme entre Israël et les Palestiniens, en fait: on se complaît sous la tyrannie du statu-quo.
Vous savez ce que j’en pense. Ce face-à-face de chiens de faïence est stupide, sans autre objet que symbolique, dangereux et dommageable pour tout le monde, à commencer par « les gens et leurs vrais problèmes» . Car l’Etat continue à s’abimer, les services publics à se dégrader. Mais le politique a son agenda, qui se superpose et s’impose aux dossiers concrets à traiter. Et qui marineront en rade, encalminés, tant que le front communautaire et institutionnel restera figé.
On sent bien qu’à tout prendre, les socialistes bougeraient bien, s’ils le pouvaient. Il y a eu Moureaux, dans La Libre, Marcourt au Vif-L’Express. De toutes façons, ils n’ont pas beaucoup d’intérêts électoraux dans la périphérie bruxelloise, eux, c’est la chasse gardée et le fonds de commerce du FDF. Les écologistes sont traditionnellement plus souples en matière institutionnelle, le linguistique pur les intéresse peu. Et le PSC cdH pinaillera, mais il finira par suivre « raisonnablement» ses grands partenaires, comme il l’a toujours fait, on l’en remercie. Il y a seulement que pour l’heure, la majorité fédérale n’est pas celle-là.
Aux échecs, on appelle une situation comme celle-là le « pat» : le joueur qui a le trait ne peut plus bouger la moindre pièce sans se mettre lui-même échec et mat. Ce qui est interdit. L’arbitre déclare alors la partie nulle. On peut en recommencer une autre. En politique, on passe normalement alors par la case « élection» . Je n’hésiterais pas à dire que ce serait le moins mauvais moment pour y penser, mais il y a un gros « hic» . Il y en a même deux:
- Les élections ne servent à rien si elles n’offrent pas un choix clair à l’électeur. Or, ici, il n’y en a pas: toute la Flandre veut blanc et tous les francophones veulent noir; c’est encore « pat» si rien ne change;
- Si l’on ne touche pas d’une manière ou d’une autre à BHV, il n’y a pas moyen d’organiser des élections régulières: la Cour constitutionnelle a annulé des articles de la loi électorale qu’elle a jugés inconstitutionnels, ils n’existent donc plus, de sorte que dans une mesure dont je me demande si qui que ce soit l’a déjà prise, on ne sait pas très bien ce qui reste du Code, ni s’il est possible de faire voter BHV avec ce qu’il en reste.
C’est donc pour ça qu’on a besoin de Martens. Pour voir un peu plus clair dans ce capharnaüm. Pour entrevoir une issue, et un chemin pour l’atteindre. Et, au CD&V, pour tirer le soldat Leterme (ou n’importe quel autre) du piège qui va se refermer sur lui.
Tags: Belgique, communautaire, politique
21 novembre 2009 à 10:45
Quand tu dis : tous les francophones veulent « noir» … je serais curieux de la réponse. On serait plutôt entre gris clair et gris foncés.
Franchement, pourquoi suivre les représentants d’un fond de commerce qui, mis à part revendiquer qu’ils ne céderont pas leur pas de porte, ne font absolument rien pour faire avancer le débat.
Tu parles d’anesthésie de l’affaire, mais c’est du coma des acteurs francophones qui est assez sidérant qu’il faudrait aussi aborder … inertie comme toujours d’ailleurs.
A part nous sortir la logique d’un soi-disant front des francophones, avec 4 gusses qui vont se réunir, juste pour se montrer à la sortie à quelques journalistes et camera men qui les attendront à la sortie, … et qui depuis tout ce temps n’auront pas foutu tripette.
Pourquoi espérer négocier quelque chose (ou faire croire à la volonté de négocier) quand on prolonge indéfiniment des erreurs du passé? A un moment donné il faut assumer ces choix et vivre avec.
Et arrêter de se poser en victime de l’autre, alors qu’on hérite de choix de ses propres pairs.
Tant que les francophones n’assumeront pas la résultante de ces décisions historiques, et imagineront avoir toujours le droit de vivre dans un seul espace unilingue juste parce que c’est leur pays, pourquoi attendre de l’autre de la tolérance et de l’ouverture?
Les positions ne peuvent que se radicaliser encore plus et crystaliser les rancoeurs.
22 novembre 2009 à 12:02
Judicieuse analyse.