Lettre ouverte au Président de France sur la tombe d’Albert Camus

Monsieur le Président de France,

J’étais hier chez Naly, mon bistrot thaï favori à Bruxelles. J’y déjeûnais tranquillement, dans la seule compagnie de quelques journaux, d’une de ces délicieuses soupes bien nourrissantes composées d’un bouillon, de pâtes de riz, de fines tranches de porc laqué et d’herbes odorantes. En feuilletant Libération, j’ai découvert cette rumeur selon laquelle vous penseriez à faire entrer les restes d’Albert Camus au Panthéon.

Je vous en prie, Monsieur le Président et, si besoin en est je vous en conjure : ne faites pas ça !

Sans doute mérite-t-il bien les plus grands honneurs de la République, cet immense écrivain qui reste si proche à tant d’entre nous parce qu’il nous apprit à penser. Il n’y a aucun doute qu’il tiendrait sa place, auprès de Voltaire, Rousseau, Hugo, Zola et Malraux. Mais voyez où il repose, depuis ce jour funeste de l’hiver de soixante…

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Camus est là, Monsieur le Président, il repose paisiblement auprès de sa compagne dans le petit cimetière de Lourmarin et sa matière a fécondé ce bouquet de lavande dont j’ai respiré les effluves et touché les épis, cet automne encore.

L’exiler au Panthéon serait le plus maladroit des hommages. Je veux croire que pour vous, cette idée généreuse ne part que d’un bon sentiment, que peut sans doute expliquer le prochain cinquantenaire de sa disparition. Mais Camus n’a que faire des marbres polis et d’un mausolée à partager avec le petit Bonaparte. Il appartient à la terre et au soleil, et à la pierre brute, laissez-le poursuivre en paix sa méditation sur les ruines de Tipasa qu’il contemple encore, sur l’autre rive de notre commune mer nourricière.

Et tant que j’y pense, laissez aussi mon cher Chateaubriand sur son ilôt, au pied des murs de Saint Malo. C’est bien assez pour les rebelles et les Hommes Révoltés d’avoir à mourir un jour. Ne les châtrons pas en plus à titre posthume, sous les ors dont ils se moquent encore, au-delà de la tombe.

Je vous remercie de votre attention, Monsieur le Président, et vous prie de trouver ici l’assurance de mes sentiments respectueux.

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8 commentaires pour “Lettre ouverte au Président de France sur la tombe d’Albert Camus”

  1. Ludovic dit :

    Très beau texte, Charles.

    Les politiciens s’immiscent même dans les testaments des grands hommes. La profanation dont ils se rendent coupables dépasse l’indécence.

    Imagine-t-on de Gaulle ailleurs qu’au pied de l’église de Colombey ? Le Général avait un tel respect pour la France qu’il a refusé de s’exhiber dans le « fast food»  du repentir national.

    Les gerbes déposées au pied des grands hommes ne proviennent plus du coeur, mais de la bouche. Alors, de grâce, que l’on fasse taire ces impuissants qui se croient plus forts que l’Histoire !

  2. Ø dit :

    De plus, comme l’a dit l’autre, il a écrit « L’Étranger» 

  3. BrunoK dit :

    Si la nouvelle se confirme , le geste servira-t-il Camus ou Sarkozy ?

  4. Jm dit :

    Le fils d’A Camus s’oppose solennellement et en toute légitimité à cette démarche, opposition envers laquelle je plussoie également..

  5. Alter-ex dit :

    Que j’aime ce vieil anar-charles et sa capacité à s’arrêter sur ce qui interpelle :)

    La France de papa a fait son temps… Et avec elle ce genre de spoliations méprisantes typiques, voire folkloriques… Pour croire dans le projet, encore faudrait-il qu’il y en ait un qui mobilise !

    Mon père, fils de paysan charentais né en 44 a été pris dans son époque et a consommé -plus qu’adhéré à- un projet de société qui lui a permis de passer de l’école communale à la grande ville pour faire une grande école d’élite (arts et métiers en l’occurrence). Ses copains de promo étaient en partie également des représentants de culs du monde républicains…

    A posteriori, il a été arraché à son terroir et à lui-même, n’ayant pas le choix : « tu est assez bon pour ne pas retourner aux champs, tu la fermes et tu te rends à la pages 2″. Je n’ai pas l’impression d’avoir un père, aujourd’hui âgé de 65 ans, qui soit fondamentalement heureux de sa vie. On fait ce qu’on peut…

    Il faut remettre en cause le « on pense pour toi» … Reste qu’il y avait des raisons de se lever le matin. Demain avait le goût du possible « républicain» . C’est déjà mieux que de rester à la périphérie… sauf à faire en sorte que la périphérie soit digne et qu’il ne faille pas s’en échapper pour accéder à la dignité.

    La république française doit pouvoir re-fonder un projet en rentrant dans son époque, en dépassant ces vieilles mécaniques propagandistes qui ne font plus recette et sont en complet décalage avec la réalité sociale et les attentes du moment.

    C’est une vraie crise de gouvernance, et l’affaire Camus en est un belle illustration.

    Merci Charles, tu vois que tes articles participent au moins à me faire gambader… mais tu m’avais prévenu en passant cet après-midi.

  6. Frédéric dit :

    Très chouette le Naly, merci du conseil.

  7. Stéphane dit :

    Bonjour

    Quel petit Bonaparte ?
    NIII n’est pas aux Invalides ?

    Merci pour cette lettre et bonne journée

  8. Pierre Stiévenart dit :

    Certes, de même qu’il faut laisser De Gaulle à Colombey, Brassens à Sète, Marcel Cerdan au Maroc, Luis Mariano au Pays Basque. Ceci dit sans ironie aucune: faute de ne pouvoir choisir encore les conditions de sa mort (je parle de l’euthanasie, pas du suicide), qu’on laisse à ceux qui ont voulu être enterrés quelque part cette avant-dernière liberté. Surtout qu’en l’occurence, la récupération politique est sous-jacente, comme le débat sur l’identité nationale! A titre personnel , j’espère que mes cendres (désolé pour le CO2) seront dispersées dans ce cher Golfe du Morbihan, près de l’ilôt de Gavrinis qui porte une des merveilles mégalithiques de l’Armorique. Mais il n’y a pas le feu…

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