Jusqu’il y a peu, Herman Van Rompuy prenait tous les matins l’omnibus, à la gare de Sint Genesius Rode, pour rejoindre son bureau, rue de la Loi. Il doit maintenant en connaître chaque grain de bitume. Il y a plus de trente ans de cela, j’ai fait sa connaissance dans un restaurant des environs du parlement. Le souvenir le plus précis que j’en ai, c’est une page d’Hemingway, arrachée à un Penguin Book, qu’il a tirée de son portefeuille pour me la faire lire. Je n’avais pas trente ans, mais j’ai eu conscience d’avoir fait ce jour-là  connaissance avec une personnalité carrément atypique dans le bestiaire politique. La Libre Belgique m’a remboursé l’addition, en note de frais: j’avais pour mission de brosser son portrait, pour le journal du samedi. Ce fut le début d’une relation sans aucun doute professionnelle, mais confiante, mutuellement respectueuse et toujours amicale.

Guy Daloze, qui était alors mon chef de service, me glissa d’un air entendu dont il était friand, que mon article avait été lu avec attention par certains de ses informateurs les plus éminents, dans le sérail socialiste notamment, où l’on cherchait encore, à l’époque, à savoir à qui on avait affaire chez les gens d’en face.

Herman n’avait que quelques années de plus que moi, journaliste politique débutant, mais il était déjà un homme d’influence, de la classe Tindemans,directeur du CEPESS, le centre d »études encore commun au CVP et au PSC. Il était obsédé – est-ce bien le mot pour cet homme qui a si bien conscience de la relativité de toutes choses? – par le gouffre budgétaire au bord duquel vacillait l’Etat belge. Et par la crise de la sidérurgie.

Au PSC, alors présidé par Paul Vanden Boeynants, une wonder team de jeunes cabinettards emmenée par Philippe Maystadt, ministre de la Fonction publique et par Gérard Deprez, chef de cabinet du vice-premier, avait fait sa religion de la nécessité de changer de cap. Ce qui supposait la chute du gouvernement de Mark Eyskens, une quadripartite rouge-romaine. Ils s’y sont employés pendant la confection du budget de cette année-là, le plus farce de l’histoire de nos finances publiques. Ils m’informaient à jet continu, au point qu’à la rue des Deux Eglises, me rapporta Jean-Pierre Stroobants, collègue et ami de La Libre, VDB tempêtait: « Mais qu’est-ce qu’il fout, Bricman? On ne fait quand même pas tomber un gouvernement en juillet, sur le budget encore bien!« .

De son modeste bureau à un autre étage, Herman m’expliquait au téléphone: C’est simple. Ou bien le PSC fait tomber ce gouvernement maintenant, sur le budget, ou bien nous (le CVP) le faisons tomber en septembre, sur la sidérurgie. Et ce sera beaucoup plus douloureux pour la Wallonie« . Le gouvernement est tombé en septembre, sur l’acier wallon. On passa à Martens-Gol. Et moi au Vif, où je suivais l’actualité politique différemment, d’une autre façon qu’on le fait dans un quotidien.

Pour les journalistes avec qui il entretient des contacts, l’Herman Van Rompuy de cette époque a toujours été ce que j’appellerais une balise. Ou un décodeur. Pas un « informateur », au sens usuel du terme, encore moins une « taupe ». De vrais secrets, il n’en confiait jamais. Il ne manipulait pas non plus, il ne distillait aucun potin, ce n’est pas du tout son style. Mais quand il a confiance, il livre volontiers, en off, ses analyses qu’il découpe au laser de son intelligence suraiguë. Je ne sais évidemment pas si dans les fonctions qu’il occupe depuis un an, il procède encore de la sorte.

Mais ce que je sais de source sûre, c’est qu’en lui-même il n’a pas changé. Il promène toujours son chien en saluant aimablement les passants qui le reconnaissent. Il y a du sénateur de la Rome antique, celle de la République, pas de l’Empire, chez ce catholique convaincu mais sans ostentation inutile. Ou du philosophe stoïcien, l’humour en plus.

Et c’est pour ça que je trouve irritante cette façon qu’on a de dire par ici que pfff… il a été choisi comme président du Conseil européen pour son profil incolore, insipide et inodore. Dans son action politique, je le vois plutôt dans le rôle du roseau de la fable: à la différence du chêne, il peut faire mine de plier pour s’adapter au temps qu’il fait, mais sur l’essentiel, il ne rompt pas. Je crois sincèrement qu’avec lui, l’Europe a fait un bon choix. Good luck, Herman.

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12 Réponses to “Herman Van Rompuy, eurostar…”

  1. hansen joseph dit :

    il suffit de l’entendre décrire (en quelques mots) sa conception du rôle de Président du Conseil des ministres de l’Europe pour comprendre que c’est l’homme qu’il fallait et comme on connaît maintenant les qualités qu’il a démontrées pour relancer la machine gouvernementale en Belgique, je crois que cela n’est pas passé inaperçu aux yeux du trio franco-germano-britannique qui n’a pas mis longtemps à fixer son choix sur sa personne; au moins gràce à lui, la Flandre et la Belgique peuvent se targuer d’avoir vu naître le premier Président du Conseil de l’Europe appelé à représenter ce continent auprès de la Chine et des USA; j’en suis encore baba, moi qui n’aurait plus donné un kopeck poir notre pays il y a deux ans, comme quoi, il faut toujours y croire…

  2. M a n u dit :

    Qui est vraiment Herman Van Rompuy ?

    Sur http://www.pereubu.be/?p=1024

  3. Je respecte M. Van Rompuy même si je n’approuve pas tout ce qu’il fait (et surtout ce qu’il n’a pas fait). On peut en effet s’attendre à ce que la fonction révèle l’homme, de bonnes surprises sont possibles.

    Je suis toutefois plus proche de l’analyse de Michel Rocard (sur France Inter ce matin) et de Daniel Cohn-Bendit que de la vôtre : l’Europe politique vient d’être euthanasiée, les gouvernants n’en veulent manifestement pas et ils ont gagné une fois de plus : ils ont nommé des porte-parole, non des dirigeants.

    En se déplaçant de quelques encablures, HVR laisse au Seize un vide que la nature et le CD&V s’empresseront de combler par quelqu’un qui risque fort de précipiter une crise institutionnelle gravissime que l’Europe subira au lieu de la traiter : nous allons vers un cas typique d’application des principes de subsidiarité et de suppléance, mais avec une instance suppléante empêchée.

  4. M a n u dit :

    En Belgique, « faire du Van Rompuy sans Van Rompuy » dit Onkelinx …

    LLB : http://bit.ly/1yZR1Q

  5. M a n u dit :

    La presse européenne très critique sur le choix de Van Rompuy.

    Le Soir : http://bit.ly/2RRp1w

  6. Renaud dit :

    Si je ne peux me permettre de critiquer l’intelligence et le travail de HVR, je trouve risible cette nomination. L’Europe a son Fillon européen à présent. Rien à dire juste paraître. Et là franchement c’est bien vu ou manqué selon où on se place. HVR a autant d’envergure et de charisme que, ben je ne sais pas. Et puis comme l’écrit Ludovic dans un précédent post le président de l’Europe est issu d’un parti politique, d’une région qui n’ toujours pas ratifié la Convention européenne de protection des minorités linguistiques. Si cela peut faire avancer les choses alors c’est déjà un point positif… Sinon heureusement que le ridicule ne tue pas.

  7. hansen joseph dit :

    @Renaud, vous avez raison sur le plan des principes, mais en pratique la Belgique est gouvernée par deux grandes majorités linguistiques, les néerlandophones et les francophones et s’il y a une minorité qui devrait se faire entendre ce sont les 70 000 germanophones, or ceux-ci semblent très satisfaits de la manière dont ils sont traités en Belgique, alors où est le problème du retard de la Belgique à ratifier cette convention, cela changera quoi?

  8. Julien Frisch dit :

    Une analyse tout à fait intéressante pour ceux entre nous qui ne le connaissent quère.

    J’ai ajouté l’article au http://www.bloggingportal.eu !

    Julien Frisch, bloggeur européen et rédacteur au bloggingportal.eu

  9. M a n u dit :

    Le choix de Van Rompuy, témoignage d’une ambition limitée pour l’Europe?

    L’ex-président de la République Valéry Giscard d’Estaing a critiqué vendredi le choix d’Herman Van Rompuy pour être le premier président de l’UE estimant qu’il témoigne d’une « une ambition limitée pour l’Europe ».

    Sur LLB : http://bit.ly/15nrQJ

  10. kermit dit :

    Peut etre faut il un Herman Van Rompuy posé, un peu humble et consensuel pour recréer des liens devenus trop distants dans une Europe à 27. C’est sans doute le préalable obligatoire avant d’avoir un dirigeant enthousiasmant et charismatique qui pourra aller de l’avant.

    Peut etre est ce aussi une opportunité pour nous francophones de régulièrement le mettre devant certaines responsabilités vis à vis de la Belgique qui n’a toujours pas signé la convention sur le droit des minorités et viole un certain nombre de règles européennes entre autre en cette matière. On peut imaginer un certain nombre d’interpélations systèmatiques et embarassantes à lui adresser devant le parlement.

  11. franCk dit :

    N’oublions quand même pas que ce président n’a pas été élu par ces concitoyens mais simplement nommé… et donc que son mandat ne peut-être que limité. Alors gestionnaire ou dirigeant? Il n’y avait pas vraiment le choix je pense, mais bien sûr Rocard n’a pas tort, nul dirigeant ne voulait risquer qu’il lui fasse de l’ombre, particulièrement sans doute, les petits présidents (pas que par la taille, hein :-)
    A quand un vrai président européen élu au suffrage universel?! Et si Van Rompuy arrivait à instaurer ça? A suivre!

  12. Ce que j’apprécie chez cet homme ,c’est son côté zen.
    Il est rassurant et réfléchi!

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