Un facteur, à Dilbeek, avait jeté à plusieurs reprises du courrier dans une haie. La Poste l’a révoqué. Le facteur est allé se plaindre au Conseil d’Etat. La IXe Chambre a annulé la décision.

Quand vous lisez ça en profane, normalement vous êtes perplexe. Peut-être même vous indignez-vous. Comment donc? Un facteur peut se débarrasser du courrier qu’il est chargé de distribuer sans se faire virer sur-le-champ et sans indemnité? Mais où va-t-on?

C’est un peu ce que raconte le porte-parole de La Poste à la DH. Le journal explique alors que pour la juridiction, La Poste aurait dû être plus indulgente avec le facteur, parce que celui-ci avait eu un grave accident qui l’avait rendu « plus lent ».

Chahut dans les commentaires sous l’article. Vous y participeriez? Attendez un instant. Cette histoire me chipote. De mes études de droit, j’ai évidemment retenu que lorsqu’une décision lui est soumise pour annulation, le Conseil d’Etat ne substitue pas son appréciation à celle de l’administration. Il n’est pas un juge d’appel. C’est la régularité de la décision elle-même – est-elle motivée? a-t-on respecté les droits de la défense? etc. – qui est évaluée. Pas son opportunité. Pour y voir clair, je me rends donc sur le site du Conseil d’Etat, à la recherche de cet apparemment curieux arrêt n°193923, qui soulève quelques passions.

Il est ici, cet arrêt rendu par une chambre flamande. Que dit-il exactement?

En fait, pas du tout que La Poste aurait dû se montrer plus indulgente avec son préposé. D’abord, il expose les faits. Des faits graves évidemment, voilà un postier qui se débarrasse dans une haie d’envois qu’il devait déposer dans des boîtes à lettres. Notons au passage que ce n’est pas vraiment de courrier adressé que le bonhomme s’est débarrassé, mais de « réclames ». Des pubs, quoi. Mais bon, l’expéditeur avait payé pour qu’elles arrivent à destination et ce n’est pas ça qui importe.

On apprend aussi, comme le relevait la DH mais avec bien plus de détails, que le facteur avait eu antérieurement un grave accident de la circulation qui lui avait laissé des séquelles motrices et psychologiques importantes. Que La Poste le savait.

Ce qui compte dès lors vraiment, selon le Conseil d’Etat, c’est qu’il ne ressort, ni de la décision, ni du dossier administratif, pourquoi l’autorité n’a pas pris en compte les possibles causes d’excuse – ou seulement circonstances atténuantes – que représentent potentiellement pour le facteur son état de santé et la perturbation psychologique résultant de l’accident dont il a été victime.

Le juge ne dit en aucune manière que la sanction est trop lourde et qu’il faut donc la lever. Il se limite à relever que l’affaire n’a pas été examinée complètement, avec tout le soin qu’il convenait de lui réserver. Et là, le Conseil d’Etat fait proprement son boulot. Il rappelle à La Poste qu’une décision administrative ne peut être prise qu’après un examen attentif de tous les éléments du dossier. Ce qui n’a pas été fait. La décision est donc annulée. Pas parce que le facteur pouvait bien balancer son courrier. Mais parce que La Poste a jugé son cas comme (voire même moins bien que) l’aurait fait une bête machine, sans examiner sérieusement l’affaire dans tous ses éléments. On ne dit nullement que La Poste n’avait pas le droit de sanctionner le facteur, voire même de le virer. L’arrêt dit seulement qu’il aurait fallu examiner s’il n’était pas excusable ou s’il n’aurait pas dû bénéficier de circonstances atténuantes et recevoir alors une autre sanction, moins lourde.

Parce qu’être révoqué, ce n’est pas seulement perdre son boulot sans indemnité et sans droit au chômage. Pour un fonctionnaire, c’est aussi perdre son droit à la pension. Etre envoyé au CPAS, quoi… Mais une fois encore, ce n’est même pas ça qui est en cause pour le Conseil d’Etat. C’est le principe.

Ma conclusion à moi, ici, c’est que dans la DH aussi, cette affaire a été bâclée. Je ne veux pas jeter l’opprobre sur le journal et sur son ou sa journaliste. Mais songez quand même que tout un tas de braves gens, dont cet ami Facebook qui a attiré mon attention sur la décision, ont ainsi été abusés et se sont indignés, de bonne foi mais à tort, d’une décision juridictionnelle parfaitement normale et équitable quand on y regarde de plus près, en connaissance de cause.

Or, des décisions comme celle-là, il s’en prend des dizaines tous les jours. Et c’est plutôt rassurant. Pourquoi celle-ci fait-elle quelques vagues inappropriées? Parce c’est une histoire comme on aime en entendre, pour s’indigner? Dommage que ce soit si mal à propos…

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10 Réponses to “Une histoire de facteur licencié”

  1. Xavier dit :

    Merci pour ces précisions Charles, et j’ai été trop vite dans mes commentaires :-)

    C’est d’ailleurs pour cela que j’aime bien la Toile, elle permet à des gens intelligents de rectifier ses erreurs :-)

  2. charles dit :

    Vous n’êtes pas « coupable », Xavier, n’importe qui aurait pu se tromper, moi le premier. Je voulais seulement souligner:
    1. que les journaux ne « creusent »‘ plus leurs sujets, faute de temps sans doute;
    2. que les infos, ce sont des faits enrichos par des connaissances;
    3. que tout info doit être reçue avec un esprit critique, c’est imparatif; je doute, donc je suis…

  3. Xavier dit :

    En tout cas, la rapidité de la décision fait sourire: 3 novembre 2004.

    Près de 4 ans et demi…

  4. hansen joseph dit :

    édifiant pcq, excusez-moi de revenir à mon thème préféré, c’est comme cela que cela se passe en politique, je me pose toujours la question de savoir si, il y a 40 ans, le slogan « Brussel vlaams » qui a déclenché la naissance du FDF, ne signifiait pas plutôt « Brussel tweetalig » pour beaucoup de flamands venant à Bruxelles, qui est quand même la capitale de tous les belges; ils se sentaient en effet, un peu « étrangers » ici, devant le peu d’effort que faisaient la plupart des bruxellois pour parler le flamand; et, ce que ce que je considère, peut-être à tort, comme un affreux malentendu, n’a-t-il pas contribué au gâchis qui a suivi? et surtout pour revenir à notre sujet, les media n’ont-ils pas embrayé sur le politique attisant ainsi le brûlot communautaire, plutôt que de contribuer à l’apaisement? la réalité est déformée par les infos pcq elles grossissent ce qui ne devrait être qu’un fait divers sans réel intérêt comme le sont souvent les réactions épidermiques de l’un ou l’autre potentat de village (appelé bourgmestre), comme si ces gesticulations avait une signification d’importance nationale;
    au passage je vous recommande http://www.bru-taal.be, çà c’est du concret.

  5. Kermit dit :

    « Ma conclusion à moi, ici, c’est que dans la DH aussi, cette affaire a été bâclée »

    Moi je crois que le journaliste a fait honnetement et avec competence son travail. Le journalisme est une chose subjective (il parait) et il n’a fait que suivre son feeling ce qui est totalement legitime et sain. … allez non je plaisante !

  6. Charles Bricman dit :

    @ Kermit: ;-)

  7. Le professeur dit :

    Le facteur en question a été déclaré invalide à 80%… (c’est dans la DH)
    Dans une entreprise privée, le facteur aurait été soit en invalidité, soit muté à une fonction correspondant à son état de santé actuel.

  8. Xavier dit :

    Ne critiquons pas trop la DH. Le même article était dans HLN.

    Il semblerait que ce soit Belga qui ait simplifié fortement l’info (je n’ai pas accès aux dépêches Belga et ne peut donc vérifier si le HLN a repris la dépêche telle quelle.

    Bien sûr cela repose le problème de l’analyse. Et on ne peut pas demander à un journal sportif (sans jugement de valeur) de décrypter une telle info.

    Peut-être que les agences de presse doivent-elles revoir leur produit. Il y aurait tout de même une économie d’échelle si l’agence de presse décrypte l’info pour les 20, 50 ou 100 journaux qui reprennent l’info.

    La valeur ajoutée des journaux serait alors une prise de position…

  9. Cindy dit :

    Bonjour. En faisant une recherche rapide sur le fil Belga, je retrouve effectivement l’info… mais dans la revue de presse, reprise du HLN justement…

  10. Esmeralda dit :

    Merci d’avoir pris la peine de démêler le vrai du faux, bref, d’avoir fait le boulot du journaliste qui rédige l’article…

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