C’était en 1989, je pense, puisque les socialistes étaient revenus au pouvoir (qu’ils n’ont plus quitté depuis). Un matin, à la rédaction du Soir, ou je devais sans doute parcourir les journaux en sirotant un thé citron industriel et en fumant ma pipe (on pouvait encore pétuner librement, à l’époque). Le téléphone. Une voix suave et féminine me demande si elle peut me passer monsieur le Ministre, qui souhaite me parler. Ça ne se refuse pas, quand on est journaliste politique. Et celui-là en plus, je l’aimais bien.

- Charles? C’est Alain, ici. Comment vas-tu?

- Très bien, et toi?

- Couçi-couça. Tu ne peux pas savoir comme je m’emmerde ici. Tu ne veux pas venir déjeûner avec moi, un de ces jours?

C’était donc Alain Van der Biest. Ministre des Pensions dans le gouvernement Martens VIII. Spitaels l’avait choisi pour ce poste comme on envoie un garnement au coin.

Il avait un talent fou, Alain. Mais pas celui d’un ministre. Ni d’un politique, d’ailleurs. C’était un artiste, un écorché vif. Je l’avais découvert en lisant Les genêts de Seraing, un jour, dans un resto-librairie à Woluwe-Saint-Lambert. Je rigolais tout seul devant mon assiette, en lisant ce texte magnifique. Et puis j’ai fait sa connaissance. On a sympathisé.

Il était chef de groupe à la Chambre, quand le PS était dans l’opposition. C’était tout ou ou rien. Fulgurances et borborygmes. Un jour que Spitaels tenait conférence de presse avec tout son état-major autour de lui, il s’aperçoit que VdB somnole béatement, en bout de table. Cruellement, il lui passe alors la parole. Et Alain tressaille comme un potache que le prof réveille en sursaut, balbutie vaguement quelque chose, aggrave son cas dans les présidentiels neurones. C’est ce genre d’attitude qui lui vaudra les Pensions, un portefeuille qui lui sied tout autant qu’un chapeau boule à un rouget barbet. Mais c’était pas grave. Dans tout gouvernement, il faut un premier ministre, un ministre des affaires étrangères, un ministre des finances, un ministre de la justice et quelques autres. Sans ça, ce ne serait pas un gouvernement. Mais un ministre des pensions, on s’en passe facilement. D’ailleurs, il n’y en a pas toujours eu même si, évidemment, les pensions (du secteur public) relèvent toujours de la compétence de l’un ou l’autre ministre ou secrétaire d’Etat, celles du secteur privé des attributions du ministre des affaires sociales, en règle générale.

Et aujourd’hui c’est donc « papa », Michel Daerden. Weggepromoveerd, comme on dit en bon néerlandais. Je n’en sais très exactement rien, mais je peux deviner ce qui s’est passé.

Dans un premier temps, les partenaires du PS dans la nouvelle majorité wallonne font discrètement savoir à Elio qu’ils ne pourront pas gouverner avec Daerden. Il faut comprendre: la couleuvre est devenue trop grosse et indigeste. Elio s’incline, mais à une condition: ça ne peut pas se savoir. Pas question qu’un parti se laisse dicter le choix de « ses » ministres. Marché conclu. On fera tourner la langue de bois.

Reste à trouver une compensation pour l’intéressé. On ne balance pas comme ça un type qui fait 65.000 voix de préférence, fussent-elles acquises à coups de tournées générales et de services sociaux, façon « Califice à votre service » pour ceux qui se souviennent, car des paroissiens comme celui-ci, il y en a toujours eu dans tous les partis, moins voyants peut-être, moins dérangeants sans doute, mais tout aussi incontournables. En Belgique, on préserve nos racines féodales. C’est un système fondé sur les allégeances et les menus services: je vote pour toi si tu me fournis un emploi, à la poste, à la commune, ici ou là. Allez Josiane, remets une drache…

Le petit plus, cette fois-ci, si j’ose dire, c’est la fonction d’hospice assignée au gouvernement fédéral. Jadis, il n’y a pas si longtemps, c’était le sommet de la pyramide des honneurs. Le PS innove en y parquant ses vieux tacots dont personne ne veut plus. Et ça fâche un peu les voisins. Et ça doit rendre la direction un peu mélancolique. Le patron? Ne l’appelez plus Herman. Il est devenu barman. Celle-là, je viens de la lâcher sur Twitter. Déjà deux re-tweets…

Voyez aussi ce qu’en dit avec talent Francis Van de Woestijne, dans La Libre. J’adhère complètement à son discours, aussi bien qu’à ceux du Morgen et du Standaard, qui lache la bonde (« un clown wallon au cirque fédéral« ).

Stoïque, Albert II reçoit le serment. Il boit aussi, finalement. Le calice de la particratie. Jusqu’à la lie.

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18 Réponses to “Les Pensions pour une arrière-saison”

  1. Kermit dit :

    Tout ca c’est bien beau mais sans qu’il n’y ait besoin de l’ecrire on l’avait a peu pres tous compris mais la vraie question est de savoir ce qu’il faut mettre dans ce « Reste à trouver une compensation pour l’intéressé ». Un poste de ministre des pensions ? Seulement ? Rien d’autre, rien, promis jure ? En est on tellement certain ?

  2. Charles Bricman dit :

    @Kermit: Voilà ne question intéressante. Si vous la posez, c’est probablement que vous avez une idée de la réponse. Vous partagez?

  3. M a n u dit :

    Le Kroll du jour.

    Michel Daerden au Fédéral. Tournée générale.
    http://file2.ws/daerden

  4. Xavier dit :

    Une autre compensation: il n’est plus soumis aux règles de cumul de la RW et de la CF.

    Cela vaut son pesat d’or!

  5. M a n u dit :

    Dans LLB.

    Remaniement.
    Vanhengel : « Daerden est une merveille comptable »

    Le nouveau ministre du Budget s’est montré tout aussi élogieux pour le nouveau ministre des Pensions Michel Daerden. Il le connaît très bien et l’entente a toujours été très bonne, a confié M. Vanhengel. « Het is een rekenwonder » (c’est une merveille comptable), une machine à calculer hors du commun, a-t-il dit, insistant sur les grandes compétences du ministre liégeois, même si on lui reproche des défauts personnels. « On va très bien travailler ensemble », a conclu Guy Vanhengel.

  6. hansen joseph dit :

    il paraît qu’Yves Leterme a dit le plus grand bien des connaissances budgétaires de Mr Daerden; si l’ex-1er (comme on dit en flamand!) est encore une référence et bien cela fera mal aux pensionnés si mal défendus, puisqu’il faut faire des économies, voilà des victimes toutes désignées; et comme les écolos ont aussi promis de s’attaquer aux propriétaires (les « petits » aussi je suppose), l’avenir est rose, et pourtant les belges, fils d’immigrés marocains semblent de plus en souhaiter finir leurs jours ici plutôt qu’au Maroc, d’après Le Soir; il faut croire que la vie n’est pas si désagréable chez nous…
    (chez nous c’est quel pays? çà c’est la grande question…)

  7. Kermit dit :

    Partager ? Non, desolé, je n’ai rien mais je crois qu’il est difficile a croire qu’il n’y a rien. Ministre des Pensions, y a rien de moins excitant à part peut être secretaire d’état à la pauvreté, connaissant un peu l’homme (et sachant par ailleurs que le PS de Liège n’a déjà eu que des miettes dans le cake wallon) on peut difficilement imaginer qu’il n’y ait rien.

    Mais je ne suis pas journaliste ! Et comme on le disait hier, c’est peut etre ca le sujet du canard qui survivra demain.

  8. Acikgoz Erim dit :

    Dire que le PS envoie tout ses vieux tacots au fédéral c’est faux. N’oublions pas les ministres Magnettes, Courard, Délizée et Onkelinx!!!

  9. himself dit :

    « Et celui-là en plus, je l’aimais bien. »

    Charles, qu’aimiez-vous exactement chez ce ministre ?

  10. Charles Bricman dit :

    @himself: sa personnalité; sa fragilité; ses fêlures; son talent littéraire; l’homme, quoi. Rien à voir avec la politique.
    @Acikgoz Erim: Relisez, j’ai pas dit « tous ses vieux tacots », ni « que ses vieux tacots ».

  11. hansen joseph dit :

    c’est bien ce témoignage sur quelqu’un qu’on a fait passer pour un ivrogne et qui a suivi Cools dans la tombe (Philippe Mouraux a dit qu’il savait mais qu’il ne dirait rien, on se demande pourquoi il a eu besoin de dire cela), pourquoi toutes ces victimes de Jaurès à Beregovoy en passant par Julien Lahaut et André Georgin? c’est à croire qu’il vaut mieux passer et ne rien voir; quand une tuile vous tombe sur la tête, faut-il nécessairement que ce soit quelqu’un qui vous l’ait balancé? il y a un bon dieu pour les ivrognes, mais il est parfois distrait…

  12. hansen joseph dit :

    Herman barman, c’est comique et tragique; heureusement qu’il y a encore un type comme celui-là pour tenir le bar; c’est le dernier des mohicans; le roi a de la chance qu’Herman ait accepté de tenir la buvette, sinon ils auraient tous le gosier sec et ne pourraient plus raconter les cancans des réunions aux journalistes; le cirque est reparti avec les sans-papiers et tout le reste; ce qui est étonnant c’est le sérieux avec lequel les journalistes nous relatent toutes ces fadaises sans se rendre compte que ces carabistouilles ne nous intéressent plus; Le Soir consacre les 5 premières pages avec photos de tous ces gugus (dommage pour les pros qui restent dans ce cirque); Madonna a plus de succès chez nous et une pleine page consacrée à sa présence à Werchter aurait mieux fait vendre la gazette; je comprends que l’ex-1er revient, on manque de grandes stars dans le cirque national!

  13. citizen lambda dit :

    Le troc comprenait trois conditions : exit « papa » si et seulement si exitent Catherine Fonck (vous comprenez tout de suite pourquoi…) et Bernard Wesphael (là aussi le point de vue d’Elio est évident…)

  14. hansen joseph dit :

    @citizen lambda
    c’est pas mal comme sobriquet, en ce qui me concerne j’aurais choisi Mr Nobody ou capitaine Nemo, mais passons;
    vous m’apprenez des choses à propos du marchandage, moi j’avais lu que ce qu’on nous dit dans les journaux c’est à dire que la bonne gouvernance demandait qu’Elio renone à « papa », et on l’a évacué (je dirais promu et placé un nouveau pion) au Fédéral (on pourrait en déduire peut-être un peu vite que le DC&V a fait de même avec Leterme, quand la popularité baisse on est promu comme Anne-Mie ou Karel); comme on ne nous dit pas tout, pourriez-vous éclairer ma lanterne en m’expliquant pourquoi Bernard Wesphael gênait Elio (pour Catherine, il semble qu’elle avait un peu vite dit ce qu’elle pensait du cas Donfut, alors que maintenant c’est le grand amour entre CDH et PS comme au fédéral d’ailleurs entre MR et PS);
    finalement ils sont toujours partout, CD&V et PS, ils n’ont quà déplacer les pions et cette fois-ci à Bruxelles le PS a même remplacé les vainqueurs du scrutin grâce au sotien des écolos et … du CDH! 1ère erreur de votre part , chère Mme Milquet, aux yeux du bruxellois que je suis!

    ours partout PS et CD&V, ont qu’à déplacer les pions

  15. hansen joseph dit :

    le sujet c’était aussi les pensions aux mains d’un expert comptable, est-ce donc là qu’on va que cela va saigner pour réduire le trou budgétaire?
    je crois qu’il est temps de créer le FDP (front de défense des pensionnés),
    comme en démocratie c’est la loi du nombre il y a de l’avenir car la moyenne d’âge grandit tous les jours; on nous dit qu’aux USA les retraités sont à la recherche de travail pour survivre tout comme les chômeurs; évidemment chez nous il y a encore le travail au noir qui permet de mettre du beurre dans les épinards…

  16. Guillaume dit :

    @hansen joseph

    C’est mécanique, va bien falloir un jour augmenter l’age de la retraite ou trouver un système le compensant. Les fonds de pensions américains ont participé à la crise avec l’imposition de rendements à 2 chiffres en tant qu’actionnaires. Les vieux qui détruisent les emplois des jeunes ou leurs propres emplois en pressurant les entreprises avec des dividendes incensés.

    Je crois qu’on arrive au bout du système tel que nous le connaissons depuis des dizaines d’années. Il va encore subsister un temps avant de complètement s’effondrer. La banque Goldman Sachs vient d’avoir des profits supérieurs aux autres années, elle qui a envoyé tous ces conseillers à Washington. Ce n’est pas le peuple qui décide mais quelques banques. Et ces derniers sont en train de bien se remplir les poches pour racheter peut-être les états demain en faillite (en leur imposant leurs vues) et pas mal d’entreprises comme en 29.

    Toutes les solutions que nous essayons de trouver ne fonctionnent que dans le système que nous connaissons mais demain ce sera tout autre chose mais impossible de le prédire. En tout cas les belles promesses de régulation, c’est de la vaste betise. De toute manière, on a jamais appliqué les précédentes règles donc rien ne changera. Les comportements des banques sont revenus, elles redonnent des bonus, elles respéculent. Rien n’a changé donc … Quand ça s’effondrera encore d’ici quelques petites années, les états n’auront plus de sous pour éponger les nouvelles dettes des banques et là il restera qu’une ou deux banques mondiales capables de se payer des états entiers. Une sorte de communisme libéral.

  17. citizen lambda dit :

    @hansen joseph

    Ok, mon pseudo ne vous convient pas… C’est votre droit.

    Je vous concède volontie et pour la cause que le « lambda » n’est peut-être pas de mise (cette fois) dès lors qu’on a participé à la « négociation » dont question.

    Mettez donc citoyen-bien-informé si vous préférez…

    votre dévoué
    Citizen Lambda…

  18. hansen joseph dit :

    @citizen lambda
    je trouve votre pseudo original et il me convient très bien, je me suis mal exprimé; ce que je voulais dire c’est que cela me faisait penser que j’aurais aussi pu choisir un pseudo et que dans ce cas j’aurais choisi pour moi Mr Nobody ou Capitaine Nemo (pour échapper à la surveillance de Big brother évidemment, pour vivre heureux vivons cachés, surtout si on ose exprimer des avis sur des sujets aussi délicats que « la » politique ou « la » religion… un autre pseudo pourraît être « acteur de l’ombre », cela fait un peu zorro);
    continuez à partager avec nous vos informations, elles nous font voir les choses sous un éclairage différent comme le fait Charles ce matin dans sa rubrique à l’occasion de la fête nationale;
    amicalement votre
    Joseph (dit José) Hansen

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