Dans un remarquable article que j’ai découvert via Jeff Jarvis, sur Twitter, Clay Shirky expose notamment que les révolutions se caractérisent par une inversion des perceptions. Normalement, ceux qui se contentent de décrire le monde autour d’eux sont généralement considérés comme des esprits pragmatiques, un peu terre-à-terre parfois; et les prophètes de temps nouveaux comme de doux rêveurs. Mais quand l’impensable se produit?

Avec la crise de la presse, dont on parle beaucoup ces temps-ci, c’est exactement l’inverse qui arrive. Les réalistes sont tenus pour des utopistes, alors que ce sont les conservateurs et les « modérés » qui font dans la fantaisie…

Shirky va plus loin: l’ère dans laquelle ont triomphé les journaux, dit-il, était une anomalie, provoquée par une inefficience. A savoir une limitation de la concurrence résultant des barrières financières placées à l’entrée du business éditorial. Cela coûte très cher, des rotatives – et un circuit de distribution. Mais comme il n’y avait pas d’alternative, lecteurs et annonceurs ont bien dû s’en contenter. Aujourd’hui, internet fait tomber ces barrières. Le business model de la presse s’effondre. C’est bien une révolution.

Je la sens bien, cette explication. C’est, avec mes mots, celle que j’ai proposée à InterMedias, lundi dernier, et à l’université de Lille 3 encore, vendredi, dans une journée Idemmatic organisée par les étudiants d’un mastère où enseigne l’ami Eric Delcroix.

La difficulté, pour la faire passer, c’est que personne n’est en mesure de proposer un modèle de substitution évident. C’est bien connu: internet génère pour les entreprises de presse beaucoup moins de nouvelles recettes sonnantes et trébuchantes qu’on n’en perd dans les métiers traditionnels. C’est également typique des révolutions: l’ordre ancien se détruit toujours plus rapidement que ne s’en construit un nouveau. Et l’on redoute le chaos.

Pour simplifier: internet est aujourd’hui d’une incroyable richesse en informations de toutes natures – même si elles sont mêlées à une énorme quantité de « bruit » parasite -, mais que se passera-t-il si les journaux de référence disparaissent et cessent d’alimenter la Toile? L’appauvrissement de l’info que pressent et dénonce Bernard Poulet?

Clay Shirky, lui, considère que ce ne sont pas les journaux qui sont indispensables, on peut se passer des ces « produits » typiques de l’ère industrielle. Mais le journalisme. Ce qui ne fait au fond que déplacer la question: comment en (re)faire une activité économiquement soutenable à l’ère numérique?

Notre « gourou » n’a pas de réponse à cette question – et moi non plus, bien évidemment. Nous vivons une révolution. Il va falloir tout réinventer, et donc expérimenter. Beaucoup. Se tromper. Connaître des échecs. Quelques réussites partielles. Et se concentrer sur ce qui fonctionne, ou semble devoir fonctionner. De nouvelles démarches qu’on ne soupçonne peut-être pas encore, parce qu’elles pourront être le fait d’un jeune inventeur, bricolant dans son garage ou dans sa chambre d’étudiant… Vision romantique? Peut-être. Mais c’est bien toujours comme ça que cela fonctionne. Prenez l’imprimerie, précisément. Clay Shirky rappelle, en citant Elizabeth Eisenstein (The Printing Press as an Agent of Change), que si l’on comprend bien la différence entre le monde avant et après l’invention de l’imprimerie, il est beaucoup plus difficile d’expliquer et de comprendre ce qui s’est passé – et comment ça s’est passé – pendant cette révolution. Et surtout, on ne peut le faire que rétrospectivement.

Là où nous sommes, nous n’avons pas le choix. Nous entrons dans une nouvelle révolution, dans un nouveau « chaos ». Nous sommes en plein dedans. Alors, expérimentons, il n’y a rien d’autre à faire. Mais il faut le faire…

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8 Réponses to “Presse et internet (5): il faut expérimenter…”

  1. BrunoK dit :

    « Les réalistes sont tenus pour des utopistes, alors que ce sont les conservateurs et les “modérés” qui font dans la fantaisie… » :
    il est bien difficile en période de mutations profondes de savoir qui est réaliste ou fantaisiste . Combien de temps dureront les changements avant une période où les choses seront ou peut-être seulement paraîtront plus stables.En attendant , il faut s’accrocher , essayer de voir ce que le présent permet , éviter sans doute les prévisions à trop long terme : celles-ci seront probablement démenties par le futur.Il faut essayer de garder du passé et pas nécessairement du passé très ancien ce qui marche encore , ce qui est encore rentable et prendre du présent ce qui semble prometteur , tout en étant prêt à changer rapidement son fusil d’épaule : une analyse assez permanente doit être faite par les responsables des journaux , mais aussi par les journalistes eux-mêmes : rien n’étant sûr , une forte vigilance s’impose , impliquant le plus difficile : se remettre en cause , changer les règles de son métier , si pas de métier complètement .
    Ceci vaut aussi bien sûr pour d’autres secteurs que la presse et d’autres métiers que celui de journalistes.

    NB.J’ai trois enfants adultes : aucun d’eux ne lit un journal : tv et internet exclusivement ( parfois ramasse-t-on quelque part un métro). La disparition d’un journal ne sera pour un qu’un fait divers banal .
    J’ai de plus en plus l’impression qu’un journal devient un « truc » de vieux.

  2. BrunoK dit :

    ne sera pour eux

  3. Ettore dit :

    Comme je l’ai déjà écrit sur un autre blog, je ne crois pas que nous vivions une révolution, mais bien un bouleversement. Je ne crois pas non plus qu’internet remplacera la presse écrite, même s’il la détrônera certainement en termes d’audience (je parle ici uniquement de l’information générale).

    L’histoire montre qu’une innovation ne supplante ce qui l’a précédé qu’à condition de faire EXACTEMENT la même fonction en mieux et pour moins cher. C’est ainsi que la voiture a remplacé le cheval, que la calculatrice a expédié les bouliers au musée… Mais que la télévision n’a pas tué la radio, ni le cinéma, et que le GSM coexiste avec le téléphone fixe.

    Le jour où l’on concevra un écran capable d’offrir le même confort de lecture qu’un imprimé, alors oui nous pourrons commander une couronne pour nos bons vieux quotidiens de papier.

    Mais est-ce seulement possible ? Même sur un écran plasma de 100 pouces (loin donc des 17, 19 ou 22 pouces qui resteront encore longtemps le lot de l’écrasante majorité des internaute), la simple lecture de sous-titres devient vite fastidieuse. Que dire alors d’une longue enquête, d’un dossier scindé en une multitude d’encadrés — sans même parler d’un roman ou d’une thèse ? L’oeil humain, j’en suis persuadé, est ainsi fait qu’il a besoin d’un support à la fois large et SOUPLE, ce qui permet d’ajuster l’angle de lecture par de micro-mouvements. ces mouvements de mains presque imperceptibles que le lecteur d’un quotidien effectue au moins trois fois par seconde, tandis que le spectateur d’un écran s’épuise les yeux.

    Et même si cet écran magique sortait un jour d’usine, il ne tuerait la presse qu’à condition d’être aussi transportable, maniable et bon marché qu’un journal ou un livre. Chiche.

  4. Ettore dit :

    La preuve : j’ai laissé trainer dans le texte ci-dessus des fautes qui m’auraient sautées aux yeux si elles étaient imprimées sur une feuille A4 (mais il faut dire que j’utilise en ce moment l’un de ces super portables à écran 8 pouces…)

  5. Ettore dit :

    J’ai de plus en plus l’impression qu’un journal devient un “truc” de vieux.
    ——————

    @BrunoK : vos enfants surfent sur internet et regardent la télévision, certes. Mais est-ce vraiment pour s’informer ? Ne pensez-vous pas plutôt que le futur clivage sera moins un question de vieux ou de jeunes qu’une affaire d’élite informée Vs troupeau youtubé ?

    Lu ce matin dans le billet du Soir, sous la plume de Luc Delfosse : un sondage affirme que 85 % des wallons ignorent qui dirige la Région et que deux élécteurs libéraux sur trois pensent que le MR fait partie du gouvernement sudiste…

  6. Charles Bricman dit :

    @ Ettore: le problème ne se pose malheureusement pas seulement en termes d’ergonomie et de confort de lecture. Il est surtout économique. Même s’il restera toujours des lecteurs pour préférer le papier, ils pourraient bien n’être plus assez nombreux pour générer (ventes et pubs) suffisamment de recettes pour couvrir les dépenses d’un journal papier. C’est ce qu’on voit actuellement: on raccourcit les articles et on coupe les têtes de journalistes, avec pour résultat, des journaux moins intéressants et donc encore moins de lecteurs… Bref, c’est le business-model de la presse papier qu’il faut réinventer, pour recréer des publications (je ne dis même plus: journaux quotidiens) qui soient jugées dignes d’achat par le lecteur et considérées comme de bons supports par les annonceurs.

  7. Ettore dit :

    Même s’il restera toujours des lecteurs pour préférer le papier, ils pourraient bien n’être plus assez nombreux pour générer (ventes et pubs) suffisamment de recettes pour couvrir les dépenses d’un journal papier.
    ————————————————————-

    Peut-être. Mais alors, dans ce cas, le prix des quotidiens augmentera, le nombre (déjà restreint) de leurs lecteurs chutera. Et l’horrible scénario que j’évoquais plus haut se concrétisera, celui d’une société divisée en élite informée et troupeau abruti — si ce n’est déjà le cas.

    Car je ne crois pas que l’on puisse s’informer convenablement sur internet. Si vous le souhaitez, je soutiendrai cette affirmation dans un texte plus long.

    Autre remarque : un journal n’est pas une entreprise comme les autres. C’est aussi un outil d’influence, et donc de pouvoir. A travers la seule lorgnette de la rationalité économique, certains choix stratégiques de
    Dassault, Vivendi, Lagardère, Murdoch et autres tycoons seraient purement inexplicables.

  8. [...] réel notre quotidien et accélère les mutations de notre société. Face à cette révolution (et je suis d’accord avec Charles Bricman quand il parle de “révolution”), nous sommes contraints de nous adapter dans tous les domaines. Nous pourrions y parvenir [...]

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