Je viens de passer deux bonnes heures sur mon lecteur de flux RSS, Google Reader. Je n’avais pas eu le temps de l’ouvrir depuis ce matin et, bien sûr, les articles s’y étaient accumulés. Plus de 1.000. Quand j’ai eu fini de les passer en revue, j’ai appuyé sur la touche « tout marquer comme lu ». Pour constater que 88 nouveaux titres étaient venus s’ajouter à la liste pendant que je la traitais…
On appelle ça l’infobésité, jolie trouvaille langagière des Québécois pour traduire le concept anglo-saxon d’information overload.
Au téléphone ce matin, Eric – qui dirige une grosse agence de pub, outre qu’il est le mari de ma soeur -me parlait du temps, celui qu’on n’a pas, celui qu’on n’a plus pour digérer, métaboliser toutes ces infos qui s’offrent à nous, qui font la file dans la rubrique « à lire ». Pas parce qu’on est plus occupé, mais parce qu’on est de plus en plus alimenté, abreuvé en informations. Que faute de mieux on range avec les autres dans une liste de partage, dans del.icio.us, dans un classeur ou sur une table de salon, quelque part.
A ce jour, je suis abonné à 348 flux RSS. Sur le journalisme et les medias, la communication, la politique, l’économie, la finance. Principalement. Sur les 30 derniers jours, j’ai lu 965 articles sur Google Reader. Enfin… « lu », c’est beaucoup dire. C’est une technique: vous faites défiler les titres et quand l’un d’entre eux vous attire, vous cliquez pour arriver au texte et vérifier s’il tient les promesses de l’amorce. Cela en fait 274 que je transfère dans ma liste de partage – et que vous trouvez dans ma sidebar. Les plus intéressants, je les bookmarke dans del.icio.us. S’ils me renvoient à un site que je connaissais pas, je l’ajoute à mes abonnements. Cela prend du temps. C’est le vrai prix de l’info.
Sur mon profil Facebook, je ne me suis pas encore résolu à remplacer cette citation de Philip Meyer, professeur de journalisme et communication à l’université de Caroline du Nord:
« Now that information is so plentiful, we don’t need new information so much as help in processing what’s already available« .
Et c’est donc ça, la principale fonction du journalisme d’aujourd’hui, sa mission première: aider le lecteur à traiter l’information qui l’assaille de partout, ce qui va de la simple agrégation des nouvelles à leur contextualisation et à leur mise en perspective. C’est moins romantique que la chasse au scoop de Tintin reporter, qui n’en perd évidemment pas sa noblesse, mais c’est au moins aussi utile et nécessaire. Indispensable.

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Merci Charles pour ce très bon billet. Personnellement, je suis incapable d’aller au delà d’une petite centaine de RSS. Je suis déjà débordé par la masse ainsi produite…
Mmh, je comprends le raisonnement, mais moi il me semble que je n’ai pas besoin de quelqu’un pour filtrer l’information: il y a surtout besoin de bons auteurs qui assument leur subjectivité et l’argumentent. La seule page que je lis encore dans la libre ou le soir, c’est l’edito et les cartes blanches. Ce faisant, jour après jour, ils construisent une relation intime avec le lecteur, et éduquent ou aiguisent son sens critique. Note que je ne dis pas forcément autre chose que ce que tu dis dans ton billet, mais pour moi le traitement de la pléthore d’information, c’est justement l’aggrégateur de flux de ton choix.
L’utilisation type d’ailleurs est de s’abonne à un flux parce qu’on apprécie un bon billet, mais que si dans la dizaine de billets suivants on ne trouve pas son compte, on se désabonne, on zappe. Le journaliste doit donc convaincre le lecteur jour après jour qu’il peut traiter certains sujets avec une valeur ajoutée en terme de perspective, et non seulement proposer.
C’est pour cela que j’adore le magazine Marianne et son pendant internet: ils sont engagés et assument de manière transparente leur opinion, admettent leurs erreurs lorsqu’ils en commettent, etc.
En cela, on dirait que les journalistes viennent d’entrer de plein pieds dans un monde hyperconcurrentiel, là où il y a peu, c’était encore « plan plan » de travailler si on avait un bon poste dans un quotidien : aucun retour utilisateur, il fallait juste satisfaire le directeur de rédaction. L’avènement d’internet a provoqué un traumatisme « brutal » parce qu’il s’est fait en trop peu de temps pour que la profession ait pu anticiper. Et ils ont visiblement encore du mal aujourd’hui à voir où aller. C’est vrai que ce n’est pas simple…
@ Alexandre: Ce qui t’intéresse en priorité, c’est donc le commentaire de l’information plutôt que l’information elle-même! C’est un choix respectable mais, personnellement, je tiens aussi à remonter plus près de la source, des données brutes. Je caricature: peut-on juger une pièce de théâtre, un film, un roman en se contentant de lire les critiques, si pertinentes soient-elles?
L’agrégateur est bien sûr un filtre mais dans le mien, j’observe de plus en plus la présence de « filtres » en amont, des sites comme aaliens, AFP Media-Watch, Romenesko, Contre-Info… qui sont eux-mêmes des agrégateurs. Je pense que c’est du journalisme que font ceux-là.
@ François: C’est une question de profondeur de lecture de « screening ». C’est sûr que tu lis sans doute tes 100 flux plus « sérieusement » que je ne le fais avec mes 350. Si le titre n’éveille pas suffisamment mon intérêt, je zappe…
Pas d’accord avec Alexandre Plennevaux. On a besoin de filtres comme on a besoin d’un guide pour traverser le désert, d’un initiateur pour apprécier l’art et d’un sommelier pour choisir le vin. En matière d’information, nous sommes uniquement des « amateurs éclairés » et oui, j’avoue qu’après 35 ans de lecture quotidienne de la presse, j’ai encore souvent besoin de ce que Kant appelait « un critère » pour me diriger. L’inverse de ça, c’est télé et radio poujade qui me déversent de la dépêche d’agence vaguement sensationalisée sans saveur et sans goût. Relisez ce que le dandy Warhol disait à propos de l’image: il sufit de la multiplier pour qu’elle perde son sens et sa raison d’être… L’info, c’est pareil. Je n’ai pas besoin qu’on me dise ce que je dois penser mais j’aime savoir ce que des gens que j’estime en pensent. Penser? c’est devenu un gros mot…
@charles
Evidemment que l’information m’intéresse également! mais basta de cette pseudo objectivité.
Peut-on juger une pièce de théatre sur les critiques? Désolé mais cette analogie n’est pas juste, dans mon cas, ce n’est pas la pièce que je jugerai, mais le critique. Et si j’apprécie sa critique, j’aurai envie de le lire le lendemain.
Je crois que ce que je veux dire ,c’est que les journaux doivent faire du « one to one » comme on dit en marketing: fidéliser en créant des contacts d’humain à humain, en mettant leurs meilleurs journalistes à l’avant scène, en leur donnant toute liberté d’opinion et de ton, de sortent qu’ils trouvent leurs publics, et se faisant, amènent ce public vers leurs annonceurs
Posez-vous la question: pourquoi lisez vous le blog de collette Brackman (par exemple) ? Vous avez vraiment des intérêts au Congo? Non. PArce que sa manière d’en découdre, et sa liberté de ton vous assure votre dose de sens, d’actions, de sensa(c)tions…
@ alexandre: Non, je ne vise pas l’information prétendûment objective, ça n’existe pas. In-formation = mise en forme. Toujours par un sujet. L’objectivité est dans les données. Par exemple: il fait – 10°. Mais si j’en fais ma manchette, ce n’est plus seulement une donnée, c’est déjà une info, une donnée contextualisée. Rien que parce que c’est une manchette (i.e.: le fait du jour). C’est ça le genre de filtre qui m’est utile. L’édito, par contre, ne m’intéresse plus, ce que prétend dire l’édito, c’est ce qu’il faut penser. Les consignes, non merci! Le commentaire et l’analyse d’expert (journaliste ou collaborateur occasionnel), par contre, oui, ça m’intéresse.
Sur la critique, je ne dis rien d’autre que ce qui m’intéresse, normalement, c’est ce dont elle rend compte, ce qu’on en dit n’a d’intérêt à mes yeux que pour m’aider à prendre ma décision d’investir ou pas du temps et de l’argent dans une oeuvre ou un spectacle, sauf dans les cas rares où la critique devient un genre en elle-même.
Idem pour Colette, je l’estime beaucoup, mais si je ne la connaissais pas, je la lirais d’abord pour les sujets qu’elle traite et ensuite seulement parce qu’elle le fait bien.
On ne dit pas des choses très différentes cependant, il me semble seulement que je vois ça sous l’angle du sujet traité, toi sous celui de qui le traite. Mais là, on sort du journalisme pour entrer dans la littérature. J’aime ça aussi, mais c’est autre chose.
J’ai une centaine d’abonnements, je procède comme vous, j ne lis pas tout tout le temps. E en ce moment c’est l’enfer parce que je suis en formation vidéo, donc pas le temps, trop fatiguée et ça s’accumule.
Il y a aussi les alertes, google et backtype qui m’a permis de découvrir pas mal de sites. Agrégateur: J’ai essayé Feedchronicle, mais c’est très restrictif, anglais seulement et très américain (on a le choix sur certaines rubriques entre fox, cnn ,abcnews, ça ne va pas loin…).
ps il pleuvouille encore un peu
@martine silber: Ici, il a cessé de pleuviner.
Votre idée de diététique de l’information a également été utilisée par le sociologue Denis Muzet comme remède à « la Mal Info » (à l’image de la malbouffe) dans un passionnant petit livre portant le même titre. Comme quoi cette idée semble signaler un véritable besoin.
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Le besoin est clair et ne peut aller qu’en s’accroissant. Par contre, même si les journalistes ont clairement des compétences à apporter dans le domaine, d’autres ‘travailleurs de l’information’ ont un rôle à jouer. Là aussi, on vassister à une perte de l’exclusivité dans le traitement de l’info.
[...] Les journalistes sont les diététiciens de l’info [...]
Je rejoint ce qu’écrit F. Epelboin. La « diététique informationnelle » est déjà le quotidien des professionnels de l’information-documentation depuis un moment, et la problématique de l’infobésite est pour nous un souci permanent. La métaphore de la diététique est en effet très parlante, et a déjà été filé il y a quelques semaine par un blog de documentaliste (Bloggidoc : http://www.blogg.org/blog-55751-billet-939442.html).
Je rajouterai juste, pour compléter mon propos, qu’en matière de diététique de l’information, le rôle du journaliste n’est pas tant l’agrégation que la mise en perspective selon un point de vue. C’est d’ailleurs à mon sens ce qui distingue le professionnel de l’infodoc du journaliste sur ce point précis de l’agrégation et/ou de la synthèse. Prenons le cas d’une entreprise de presse : le documentaliste peut en amont fournir de la matière première au journaliste, qui la retraitera conformément à l’angle qu’il aura choisi d’aborder. L’angle, le point de vue, sans être Tintin reporter, c’est à mon avis LA valeur ajouté du journaliste, qu’aucun agrégateur ni aucun filtre ne pourra remplacer.