La récession qui débute va poser des problèmes à tout le monde. Dans les journaux, où la crise est aussi structurelle, elle sera probablement plus sévère. Aux Etats-Unis, elle l’est déjà: la liste des faillites,des fermetures et des restructurations s’allonge, les groupes de presse cotés voient s’effondrer leurs capitalisations boursières, jusqu’aux plus grands, plus de 15.000 journalistes américains ont perdu leur job en 2008.
Les causes sont connues: moins de lecteurs, moins d’annonceurs. Et donc moins de recettes. Spirale du déclin: pour redresser leurs comptes d’exploitation, les éditeurs font des économies sur le produit, lequel en devient moins attractif pour les lecteurs et, par suite, pour les annonceurs. Et le processus repart pour un nouveau tour de cercle vicieux…
Même si cela n’explique pas tout, Internet y est pour beaucoup. La radio et la télévision, depuis un demi-siècle, avaient déjà ébranlé le monopole de la presse écrite sur le traitement de l’actualité et la diffusion des nouvelles. Internet l’a réduit en miettes. La quantité d’informations gratuitement disponibles sur la Toile est telle qu’acheter un quotidien chez son libraire ou s’y abonner relève désormais plus d’une forme de militantisme que du souci de s’informer de manière efficiente.
Selon un sondage effectué aux Etats-Unis par le Pew Research Center, Internet a, pour la première fois, dépassé la presse écrite sur les sujets nationaux et internationaux: 40% des sondés mentionnent désormais la Toile comme source d’information, 35% les journaux. La télévision caracole toujours en tête à 70% (le total excède 100% car plusieurs réponses pouvaient être fournies), mais dans la tranche des 18-29 ans, elle ne fait déjà plus que jeu égal avec le Net à 59%. Voyez ce graphique et ce tableau publiés par le Centre:
Source: Pew Research Center for the People & for the Press
Je ne dispose pas d’étude similaire concernant l’Europe, et plus particulièrement la Belgique, mais je parie que l’évolution va dans le même sens (Corelio et De Morgen ont annoncé des suppressions d’emplois), qu’elle a seulement quelques mois ou années de retard, comme d’habitude. Ce qui est plutôt une chance pour les éditeurs – et pour les journalistes – de par ici, pour autant qu’ils ouvrent les yeux et fassent preuve d’un peu d’audace entrepreneuriale.
Voyez à ce propos ce très intéressant article de Jeff Jarvis sur ce qui se passe au Los Angeles Times, un des plus grands quotidiens US lui aussi menacé (ici, une traduction française de l’article de Jarvis par Rue 89, que me signale Alexandre).
Le raisonnement part d’un constat: même si les revenus du web ne croissent pas assez vite pour compenser la chute des recettes traditionnelles, ils suffisent désormais à couvrir les coûts (comprimés) de la rédaction proprement dite. Dès lors, vous entreprenez deux démarches:
- Vous faites de grosses économies en passant au journal intégralement numérique, le papier n’étant plus utilisé, localement, que pour des produits dérivés: suppléments, magazines, éditions spécialisées;
- Vous concentrez exclusivement vos efforts sur les secteurs dans lesquels vous avez un avantage concurrentiel, comme l’information régionale ou locale, ou certaines spécialités (Hollywood, dans le cas du LAT), et vous passez des accords de reverse syndication avec un réseau d’autres acteurs de niche qui accroissent votre audience (et votre attractivité pour les annonceurs) avec les lecteurs qu’ils vous envoient; eux augmentent le nombre de leurs lecteurs (et leur séduction pour les annonceurs) avec ceux que vous leur envoyez. Cover what you do best and link to the rest. On appelle ça un partenariat win-win, dans l’écosystème du web…
C’est évidemment une révolution copernicienne quant au mode de publication, mais aussi quant aux contenus. Un journal quotidien, jusqu’ici, c’est supposé couvrir tout le spectre de l’actualité: politique, économie, international, faits divers et société, culture, sports… Forget it. Cela ne marche plus et d’ailleurs, vous n’avez plus les moyens d’être pertinents et complets.
Imaginez par contre, à Bruxelles, une puissante rédaction concentrée et spécialisée, par exemple, dans la couverture des institutions européennes, de la rue de la Loi et des informations régionales. Qu’elle publie sous sa bannière web et dans des éditions spécialisées et lettres confidentielles; qu’elle met à la disposition d’autres organes de presse, à Paris, à Montréal, à Genève ou à Dakar, en échange de ce qu’ils ont, eux, de spécifique à vous offrir à vous, et à vos lecteurs. Rien ne vous oblige d’ailleurs à vous limiter à la francophonie, on peut traduire…
C’est là que les journalistes ont un rôle à jouer, me semble-t-il. Lancer un nouveau canard, c’est une opération de grande envergure qui demande de gros investissements. Un site web d’information spécialisée, c’est infiniment plus léger. C’est à la portée de noyaux de journalistes motivés et bien entourés. C’est un rêve éveillé qui n’a rien d’inaccessible, de ceux qui se réalisent quand on le veut vraiment. Réveillez-vous donc, chers confrères, vos éditeurs finiront par vous en remercier…
MàJ 12H15: Dans le même sens, mais sous un autre angle d’approche, voir Le blog de Tom: « Si j’étais patron de presse« .



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L’exemple du LA Times dont la valeur ajoutée serait l’info locale est particulièrement éclairant car il souligne une fois encore aujourd’hui la puissance des communautés. Communautés locales mais aussi communautés d’expertise. A ce titre, par exemple, on se demande pourquoi nos médias n’investissent pas de façon beaucoup plus approfondie dans des enquêtes locales. L’émission Question à la Une, par exemple, sur la RTBF, n’est jamais aussi bonne que lorsqu’elle met le nez dans des choses qu’elle seule peut débusquer (ICDI à Charleroi, malaise à l’Union belge de foot, etc…) et pas dans la Don quichoterie internationale (avec cela dit des exceptions, comme l’excellente Hadja Labib et qques autres)…
A ce sujet, cher ami, verriez-vous une objection à ce que je reprenne votre billet (avec crédit bien sûr) sur un nouveau site intitulé Entreprise Globale ?
Bàt
@ Entreprise Globale: Merci! Je ne vois bien entendu aucun inconvénient à la republication de mon article sur « Entreprise Globale », selon les termes de le licence Creative Commons mentionnée en page d’accueil du blog: je serai même honoré de cette reconnaissance! Et cela me fournira l’occasion de parler de cette excellent site. Une petite interview par échange de courriels ou au téléphone?
Bien cordialement,
Charles
Bon quand est-ce que tu prends un journal en main
? Je te mets ma force de travail à disposition….
Et voila ! A la une
http://www.entrepriseglobale.biz/441/2008/presse-modele-economique-innovation-internet/
Quand tu veux pour la discute;-)
[...] à lire aussi, cet excellent billet de Charles Bricman, “Presse: la survie d’une industrie dépend de son audace à réinventer son modèle” [...]
[...] On a des choses à se dreaded » Archive du journal » Innover rain sauver … [...]
[...] Et le papier va mal. Le papier souffre. Les ventes de journaux sont maintenant en baisse constante. Charles Bricman explique sur son blog : “Les causes sont connues: moins de lecteurs, moins d’annonceurs. Et [...]
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