Je ne sais pas trop – à moins que je sache trop bien – pourquoi on s’obstine à affubler Wilfried Martens, comme Herman Van Rompuy avant lui, de ce titre ridicule d’explorateur. Verkenner, en néerlandais, cela se traduit par « observateur » ou « scout », me dit mon dictionnaire bilingue Le Robert & Van Dale. Dans l’autre sens, le même me propose plus opportunément le mot « éclaireur » qui caractérise plus sûrement, me semble-t-il, les petits bonshommes agiles et malins qu’on envoie en avant des lignes pour reconnaître le terrain, avant qu’un éventuel « informateur » reprenne tout ça de manière plus structurée. Mais soit: ici, on aime se moquer pour oublier.
Il me semble pourtant qu’il n’y a pas vraiment de quoi rire. La situation politique apparaît de plus en plus chaotique, le délabrement des institutions – pas seulement les institutions politiques d’ailleurs – de plus en plus évident.
Et pas une voix ne s’élève sous le ciel bas des petites ambitions des petits messieurs-dames qui s’agitent en faisant des petits pâtés dans leur petit bac à sable. Rien, nada, nothing.
Nous avons rarement produit des aigles, en politique. Nous nous contentons facilement de nos Beulemans et de nos Séraphin Lampion. Mais il y en eut, bien sûr. Cette génération-ci, comme chez les Diables rouges, reste toutefois stérile, désespérément. Il y a quelques mois, j’en ai fait l’observation à Wilfried Martens, justement, c’était aux funérailles de Guy Daloze et nous attendions l’un et l’autre de saluer la famille. Il a fait comme s’il n’avait pas entendu et m’a demandé comment j’allais, ce que je devenais depuis tout ce temps. Je n’ai pas insisté.
Nos gouvernants ne sont pourtant pas des idiots, loin de là. Il y en a aussi, mais ils ne font pas la majorité de l’espèce. Il y a simplement que l’Etat belge n’existe plus vraiment, en dépit de quelques reliques mal entretenues qui font les apparences. Comme le dit un jour Bart de Wever, qui ne s’en plaignait pas,
« La Belgique n’est plus qu’une conférence diplomatique permanente entre deux pays« .
Et comment voulez-vous doter une conférence diplomatique d’un gouvernement stable et efficace?
C’est un peu la même idée qu’exprimait ce matin Guy Tegenbos, dans De Standaard:
»De politici van vandaag missen soms wel wat talent, en wellicht ook ervaring. Maar dat is niet wat hen het meest handicapt.
« Zij hebben geen land om te besturen. Hun land is feitelijk uiteengevallen in twee landen die totaal los van elkaar evolueren. Maar ze moeten er wel één regering voor vormen. Dat is haast onmogelijk« .
Je traduis: les politiciens d’aujourd’hui manquent parfois bien de talent, et probablement aussi d’expérience. Mais ce n’est pas ce qui les handicape le plus. Ils n’ont pas de pays à gouverner. Leur pays s’est séparé en deux pays qui évoluent de manière totalement indépendante. Mais ils doivent cependant former pour lui un seul gouvernement. C’est pratiquement impossible.
J’adhère entièrement à cette analyse.
Et alors?
Alors, il faut savoir ce qu’on veut.
Ou bien on entérine cette situation, et il faut le faire vite, parce que la séparation sera un processus complexe. Ce n’est pas mon choix, pas du tout. Pas par « belgicanisme », quoique j’aime bien ce métissage, mais parce que jerécuse le nationalisme et la préférence ethnique et parce que je crois que la politique, ça consiste essentiellement à organiser et à gérer des institutions dans l’intérêt de ceux qui en relèvent, ce n’est pas une mystique, ni une religion.
Ou bien on remédie à cette situation et la priorité consiste à remodeler l’Etat belge en profondeur. Il faut aller vite aussi, comme on l’a fait, dans un autre contexte, en 1830-1831. Rien moins. Parce que si le retour à un Etat unitaire est une illusion stupide, il n’en est pas moins indispensable de recréer, à défaut d’une Nation, un espace politique fédéral autonome, avec des compétences et des moyens délimités et attribués. Et, surtout, un gouvernement responsable devant une et une seule opinion.
D’une manière ou d’une autre, il faut, il est essentiel, que l’exécutif fédéral, quelle que soit l’étendue des compétences qui lui resteront, soit redevable de son élection et comptable de ses actes devant l’ensemble de la population, que Verhofstadt et Leterme se fassent élire par le peuple belge, et non par les seuls Flamands, que Reynders et Di Rupo soient candidats dans toute la Belgique, et non seulement dans leur région.
Oubliez un instant tout le reste et essayez d’imaginer ce qui se passerait si le chancelier fédéral devait se faire élire comme Sarkozy en France ou Obama aux States. Se contenterait-il de faire campagne dans sa seule circonscription d’origine? Il le pourrait, bien sûr, mais il serait battu, c’est une question d’arithmétique: un candidat qui ne serait choisi que par 60% des seuls Flamands ne ferait encore que 36% de l’électorat fédéral, non?
Je veux simplement dire par là que même dans un pays globalement bipolaire, il deviendrait indispensable pour un candidat de parler aussi à l’autre communauté. Et le débat pourrait se recentrer sur les « vrais » enjeux – la gauche, la droite… – au lieu de se dupliquer en deux compartiments étanches à coloration ethnique.
Je ne parle pas ici des modalités pratiques, je ne fais qu’énoncer un principe. Mais je le crois valide. Et s’il ne fonctionne pas non plus, c’est alors que vraiment, la Belgique n’aura plus aucune raison d’exister.

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Oui Charles, personnellement la « décision » du roi m’a beaucoup déçu, et je perçois cette déception chez beaucoup de personnes. Quelque part on attend de lui qu’il mette de l’ordre, qu’il remette de la vision à long terme dans tout cela. Il n’en fit rien. Ce qui renforce cette perception populaire qu’il y a tellement de décideurs mais que personne ne décide.
En définitive, soit on abat la bête soit on la met aux soins intensifs pour lui redonner un avenir. Mon souhait de rassembler les élections en juin se place dans ce second cas de figure: la belgique est un beau projet, ne fut-il que bruxellois, de plusieurs communautés qui cohabitent. Mais n’est-ce plus qu’une rémanence romantique?
Joyeux noël !
Alexandre
A Alexandre,
Pourquoi blâmer le roi ? Il n’a plus de fait qu’un rôle protocolaire et les hommes politiques disent avec beaucoup d’hypocrisie que c’est le roi qui décide. Ce n’est plus vrai. Pour l’instant, c’est le CD&V qui décide pas le roi.
Je trouve aussi anormal que le premier ministre belge ne puisse pas être élu dans toute la Belgique. Mais la circonscription fédérale n’est pas partagé par suffisamment de partis.
Je ne vois pas de bonne solution surtout qu’on est pas très loin d’avoir Jean-Marie Dedecker comme premier flamand. Cette guéguerre entre le Cd&V et l’OpenVLD, cette stratégie de l’OpenVLD de bloquer la situation pour couler le CD&V alors que cela risque de le couler lui-même. Aucun parti flamand historique classique ne risque de gagner les élections régionales flamandes.
J’ai malheureusement l’impression que c’est peut-être trop tard même si je reste encore optimiste. Je ne veux pas l’éclatement du pays mais quand la nationalisme flamand se met à percoler jusque dans la vie de tous les jours. Que cela crée des situations ubuesques mais qui font aussi froids dans le dos. Lorsque des entreprises flamandes installées en Wallonie n’engagent que des flamands parce qu’à force d’avoir seriné que les francophones sont des crétins avec les tests PISA et autre, eux aussi le croient. Les réactions étonnées des entrepreneurs flamands suite à la visite guidée de Demotte dans des zoning industriels d’entreprises novatrices wallonnes posent de gros problèmes. Nous vivons de plus en plus dans les préjugés. On croit tout ce que disent les politiques sans aller voir la réalité.
S’ils arrivent à former un gouvernement et s’ils arrivent à faire une réforme de l’état, on sait que la révolution copernicienne de Peeters est presque la seule envisageable côté flamand. C’est triste mais on ne peut pas faire grand chose. Je déteste la vision ethnique mais on aurait dû réagir bien avant. Nos hommes politiques des deux bords ne se connaissent plus. Tout a été fait pour nous séparer et on ne peut que constater le résultat. Si aucun gouvernement fédéral n’est possible, il faudra en tirer les conclusions ne serait-ce qu’en limitant au maximum les pouvoirs de l’état fédéral pour éviter les blocages liés au nationalisme flamand toujours plus présent. Mais tout cela nécessite quelque chose qui manque côté francophone c’est un vrai projet de société.
Plus le nombre d’emplois perdus va augmenter en Flandre, plus Dedecker va être tenté d’accuser les francophones de voler l’argent dont les flamands ont besoin.
L’incurable mal belge.
Cet entretien – qui date à peine d’un an – de Vincent Rocour (LLB) avec François Perin reste toujours d’actualité : « Supprimer ce pays qui ne tient pas debout ».
François Perin ne sait pas comment se terminera la crise actuelle, la plus longue qu’ait connue le pays. Mais il estime que la Belgique est à bout.
http://www.lalibre.be/index.php?view=article&art_id=381200
L’analyse est tout a fait correcte: la Flandre et la Wallonie sont en réalité deux pays – deux nations, chacun avec sa propre culture, ses propres media, son propre opinion publique. Est-ce grave ? Pas du tout. Rien n’empêche des liens d’amitié ou économiques entre les habitants et les entreprises de différents nations. La Wallonie a toujours eu beaucoup de contacts avec la France ; la couvertures de la France dans les medias « belges » francophones est souvent supérieure (plus extensive, plus objective et moins négative) que la couverture de la Flandre. J’ai quelques amis dans tous les coins de l’Europe et du monde. Ils ne sont donc pas des compatriotes, et alors ?
Le problème n’est pas que nous sommes deux nations ; le vrai problème est que les institutions ne sont pas adaptées à cette situation.
Deux solutions sont possibles. (A) Adapter les institutions à la réalité. (B) Adapter la réalité aux institutions.
La deuxième solution est clairement vachement plus difficile. Une conscription fédérale ne sera pas assez. (Et si on implémente une conscription fédérale sérieusement, il faut laisser tomber les mécanismes de protection de la minorité francophone. Est-ce que ce veulent les francophones ?) D’ailleurs, je ne vois aucune raison pourquoi la réalité doit changer.
L’autre solution est l’adaptation des institutions à la réalité. Fédéraliser beaucoup des compétences. Rendre les communautés et les régions responsables sur le plan fiscal. Donner des moyens aux politiciens d’implémenter les solutions pour les problèmes sociaux qui ont du sens dans la propre nation, sans toujours devoir regarder si cette même solution a aussi du sens à l’autre cote de la frontière linguistique (parce que mêmes les problèmes sociaux sont parfois différents) ou si l’autre opinion publique les supporte.
Oui, c’est du (con)fédéralisme, voir séparatisme ou nationalisme. Et alors ? Nationalisme n’est pas automatiquement « la préférence ethnique ». Au contraire, ce type de nationalisme mène à une vraie société démocratique.
Je ne nie pas que le nationalisme peut dérailler. Le nationalisme peut se transformer en une religion. Avec des rites comme la salutation au drapeau et le « pledge of allegiance ». Avec le dogme que la propre nation est « number one », un dogme qui refuse toute réflexion critique. Avec tous les avantages et désavantagés d’une religion : des liens forts entre les membres, mais qui se méfient des autres. La xénophobie.
Mais dans les nations qui n’ont pas actuellement leur propre pays –les Palestiniens, les Tibetois, les Basques, les Écossais, les Flamands, et une dizaine d’autres– la recherche d’autonomie, le nationalisme, n’est pas son extrême. Ce n’est que la volonté de gouverner de façon démocratique.
L’histoire de la Tsjechoslovaquie a démontré que l’autonomie peut être avantageux pour les deux nations. La Slovaquie, qui était économiquement le petit frère faible en a profité le plus.
@ Adhemar: Jusqu’à un certain point, nous sommes d’accord. Où nos chemins se séparent, c’est dans le but du voyage. Je crois personnellement qu’il faut maintenir un Etat belge.
En amont, je crois comme vous qu’il faut adapter les institutions aux réalités, pas l’inverse. C’est pour cela que je préconise une réforme radicale de l’Etat, en partant du principe selon lequel la souveraineté ultime réside dans les deux ou trois peuples et des trois ou quatre régions qui le composent.
Les entités fédérées ont la compétence résiduelle. Elles conviennent de gérer en commun certaines matières qu’elles délèguent à la (con)fédération.
La formule est simple et élégante. Elle est déjà consacrée par l’article 35 de la Constitution qui ne demande qu’à trouver application.
Merci pour votre contribution.
Charles Bricman Premier Ministre ?
Je partage complètement cette idée qu’au fédéral les candidats puissent recevoir des votes de la part de toutes les communautés.
A un moment où l’on se rend compte que tout n’est pas extensible comme du chewing-gum, il serait temps que nos trolls qui gouvernent trouvent une solution et que Miet Smets ne vienne plus/pas dans sa passat pourrie conduire son mari ou son camarade Dehaene, parce que les has been du CVP pour moi c’est non merci.
@ Alexandre Plaineveaux
La Belgique aux soins intensifs pour lui donner un avenir, en espérant que les médecins du nord aient l’idée de ne pas la laisser trop longtemps encore dans un coma artificiel pour mieux l’anesthésier ensuite.
@ Guillaume
De fait le rôle du roi c’est un peu comme celui d’une marionnette, on sait bien
qu’elle retournera dans sa caisse quand le spectacle sera terminé.
@ M a n u >
Je n’aime pas Mr. Perrin, et j’aimerais vraiment bien savoir qu’elles sont ses vrais raisons à vouloir la disparition de la Belgique. Ce type, qui fut prof de droit constitutionnel à l’ULG, stigmatise ce qui se passe mais n’apporte pas de solutions. Je trouve ca un peu facile. A moins qu’il ait quelque chose à avoir avec tous ce mic-mac à partir duquel il étoffe son argumentaire. Je ne sais pas.
Je souhaite à tous ainsi qu’au taulier du blog un très bon réveillon de noël.
@ Charles :
« Il le pourrait, bien sûr, mais il serait battu, c’est une question d’arithmétique: un candidat qui ne serait choisi que par 60% des seuls Flamands ne ferait encore que 36% de l’électorat fédéral, non? »
Vraiment ? Je pensais que les 60% des Flamands n’avaient que 50% des parlementaires. Donc un candidat avec 60% de l’électorat Flamand n’a que 30% de l’électoral fédéral. Sauf si les Francophones acceptent 1 vote pour 1 homme et donc le calcul des votes sur tout la Belgique sans repartager par le niveau des parlementaires.
Au contraire : un francophone avec 60% de l’éléctorat Wallon (= 24% des votes Belges) reçoit 30% du poids politique Belge.
Donc un Francophone avec 24% des votes Belges = à un Flamand avec 36% des votes Belges derrière lui.
Cette situation explique l’immobilisme en Belgique.
A vwr,
Comme je le dis ailleurs, c’est le même problème à Bruxelles mais je ne vois aucun inconvénient à supprimer cette inégalité si on le fait des deux côtés avec une garantie uniquement sur des sujets culturels. Qu’un élu bruxellois flamand avec à peine 2000 voix devienne ministre, ça pose question.
Maintenant, je crois que le français aura tendance à disparaitre autant à Bruxelles qu’en Wallonie pour des questions de survie économique. Le néerlandais sera la langue de travail partout avec l’anglais. A Bruxelles, 80% des bruxellois vont aller à terme dans l’enseignement néerlandophone mieux côté et surtout garantissant un emploi auprès de sociétés flamandes à terme, ces dernières disant elles-mêmes réaliser des quotas max de francophones au sein de l’entreprise.
@ vwr: Là, je pense que vous vous trompez: il y a 88 députés flamands sur 150 au parlement fédéral, ce qui fait d’ailleurs que l’unanimité des élus francophones ne peut rien contre la quasi-unanimité des élus flamands dans un dossier comme BHV. La répartition des parlementaires entre les arrondissements électoraux suit à peu près les chiffres de population. Ce qui est exact, c’est qu’il y a des procédures pour protéger la minorité (sonnette d’alarme, parité au conseil des ministres…)
Eh Charles … oui. Je me suis trompé. Une gaffe.
Ah oui, l’idée de base m’est venu avec le Cordon Sanitaire : 88 moins les 17 du Vlaams Belang qui sont exclus du pouvoir politique = 71 parlementaires qui sont dans la possibilité de partager au pouvoir en Flandre.
71 sur 150 = 47.33% pour les +/- 60% des Belges néerlandophones.
[...] un pays clairement hors d’état de fonctionner. La cause première en est très probablement paysage institutionnel tout simplement ingérable, qui suppose un remodelage en profondeur, une véritable tabula rasa des institutions, sous peine [...]