Un peu à l’écart du centre-ville, dans une ruelle de Dublin à la silhouette médiévale, l’ancienne distillerie Jameson (prononcez: Djé-Me-Sonn) promène ses visiteurs au long d’un parcours didactique fort bien fait consacré à la fabrication du whiskey, que ce « e » surnuméraire contribue à distinguer de son frère écossais. Les Irlandais, bien sûr, sont absolument convaincus que la différence ne s’arrête pas là: le divin distillat d’ici est tellement supérieur à celui de là-bas…

La dégustation comparative qui clôture la visite est adroitement conduite pour nous en convaincre, avant de passer par la boutique: les déclinaisons irlandaise, écossaise et américaine du breuvage sont humées et goûtées successivement par quelques volontaires désignés au début du parcours, 4 ladies et 4 gentlemen, dont moi. Maîtresse de la cérémonie, Ashley nous fait observer la douceur et le délicat arôme subtilement vanillé du Jameson avant de dénoncer le goût tourbé de l’écossais et la rusticité caramélisée de l’amerloque. Sept des huit apprentis-dégustateurs en conviennent et font grimper le produit-maison sur la première marche du podium. Par esprit de contradiction  aussi bien que par curiosité pour ce qui va se passer, je choisis l’écossais (l’américain, ce ne serait pas crédible…)

Ashley était prête, bien sûr: les dissidences, tant qu’elles restent sagement minoritaires,  crédibilisent les majorités plus qu’elles ne les abîment. « Tcharlss, annonce-t-elle néanmoins en anglais et avec un grand sourire, il y a deux solutions: ou bien nous recommençons la visite et je vous réexplique tout, ou bien j’appelle la sécurité! » J’opte évidemment pour la leçon particulière avec Ashley mais quand j’aurai terminé le verre de rab’ offert aux courageux volontaires, elle se sera bien entendu déjà enfuie…

Du reste, j’aime déjà beaucoup le whiskey irlandais. Mon tout premier choix va aux single malt iodés d’Islay et des Orcades, puis à ceux du Speyside et à certains Lowlands mais dans les blends à consommer on the rocks ou en long drink, il est sûr à mon avis que les irlandais font mieux que se défendre. Je ne leur reprocherais finalement que les qualités dont ils se prévalent: peu ou pas de fumé, car le maltage se fait sans feu de tourbe, et une smoothness qui confine parfois à l’écrasement du caractère par une troisième distillation. Mais c’est une affaire de goût, purement personnelle, et le mien aime les sensations plus explicites.

C’est comme pour les huîtres, tenez: deux jours durant, j’ai salivé en passant devant le tableau de suggestions chez Gallagher, qui annonçait des Galway. Je n’en avais jamais goûté et au troisième jour, j’ai succombé, forcément. De bien belles bêtes, assurément, creuses et bien charnues. J’étais seulement un peu perplexe devant l’insistance du Guide du Routard à nous recommander une Guiness (si, je vous assure!) pour les accompagner. Je n’ai pas poussé jusque là l’audace expérimentale et j’ai probablement eu tort: si vous étiez passé par Fleet Street à ce moment là, vous vous seriez étonnés de me voir arroser mes coquillages de citron et de tabasco, pour tenter de leur donner du goût. Car ce n’est pas du tout dans mes habitudes: quand on est habitué aux belles iodées de Bretagne,  de Normandie ou d’Arcachon, on déguste ses huîtres sans apprêt. On comprend ainsi assez facilement pourquoi la Galway ne s’exporte pas chez nous et, sur place, se fait accompagner par de la Guiness, plutôt que par un frais Muscadet!

Mais soit: ça n’empêche pas Dublin de dévoiler généreusement bien des charmes à qui veut les voir…

NB: Le whiskey Jameson existe depuis 1780. C’est la marque irlandaise la plus vendue dans le monde mais ce n’est plus une entité indépendante: Jameson est aujourd’hui le navire-amiral d’Irish Distillers, qui fait partie du groupe Pernod-Ricard et concentre à Midleton l’essentiel de la production irlandaise de spiritueux (whiskeys Jameson, Powers et Paddy, gin Cork…)

La plus ancienne distillerie irlandaise, Old Bushmills (la première au monde, en fait) a été reconnue en 1608 et fait partie du groupe Diageo. Un groupe dublinois, principalement producteur de cidre, Cantrell & Cochrane (C&C plc), fait produire par Midleton une autre marque irlandaise bien connue, Tullamore Dew.

A Cooley enfin, se trouve la troisième distillerie irlandaise, la seule indépendante mais aussi la plus récente et la moins conforme aux traditions de l’île: ici on pratique la double distillation, comme dans la plus grande partie des consoeurs écossaises et on produit même un whiskey « tourbé », le Connemara, un single malt.

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Photos: Charles Bricman, © 2008, reproduction libre avec mention de la source, sauf usage commercial
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2 Réponses to “La route du whiskey passe par Dublin”

  1. Holocrate dit :

    Charles ! Vous ne faites que causer whiskey et Guiness ! Ce n’est pas très convenable, en ces temps tourbeux où le rire et l’hédonisme semblent être à nouveau et de plus en plus des péchés passibles des tourments les plus éternels.

    Mais bon, on peut quand même espérer que vous n’avez pas commis l’erreur d’accepter le whiskey frelaté proposé par la charmante hotesse Ryanair… ;-)

  2. Charles Bricman dit :

    @ Holocrate: Non! Je volais sur Aer Lingus. Les mignonnettes y sont hors de prix. Où sont les vols d’antan? ;-)

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