Une belle tournure de Philippe Bilger, magistrat français dont je viens de revisiter le blog à l’invitation de Narvic, m’incite à revenir sur ce sujet que j’ai déjà abordé ici et qui me tient à coeur: est-il légitime, et le cas échéant à quelles conditions, d’intervenir sur internet en dissimulant sa véritable identité, un peu comme une Afghane le ferait sous sa burqa, contrainte et forcée, elle, il est vrai? J’avoue: je force ici un peu le trait pour attirer votre regard…

La question, jusqu’ici, relève de la morale plutôt que du droit. Il appartient donc à chacun d’y apporter sa réponse et d’adapter ses comportements en conséquence. Pour ma part, j’ai fait le choix de me présenter devant vous à visière levée. Il s’agit à mes yeux d’une question de courtoisie, mais aussi de crédibilité. Et ce disant, je ne porte pas pour autant de jugement sur tous ceux – et ils sont relativement nombreux – qui se cachent ou se déguisent sous un pseudo. Avec Philippe Bilger, je pense toutefois que d’une certaine façon, et à moins d’une raison impérieuse, ils se tirent eux-mêmes une balle dans le pied.

Crédit photo: Steve Evans, licence Creative Commons

Qu’est-ce en effet qu’une information dont vous n’êtes pas en mesure de vérifier la source? Qu’est-ce qu’une opinion dont vous ne connaissez pas l’auteur? De simples rumeurs incontrôlées et invérifiables, non? Si je vous rapporte ici un fait étonnant, une analyse originale, y accorderiez-vous le même crédit si, par mon anonymat, je vous disais en quelque sorte que j’hésite à engager à leur propos ma responsabilité personnelle?

Et encore: les mêmes mots n’ont-ils pas des portées différentes selon la bouche d’où ils sortent? Je revoyais récemment un sketch du regretté Pierre Desproges. « On me dit qu’il y aurait des Juifs dans la salle« , commence-t-il. « Ce n’est rien, vous pouvez rester« . La salle rit. Ce rire ne vous choquerait-il pas si c’était Le Pen qui entamait ainsi une de ses harangues? Par suite, a-t-on le droit de rire d’une phrase dont on ne connaît pas l’auteur, ni l’esprit dans lequel elle est dite?

Dans l’anonymat, donc, je vois un peu la burqa du blogueur…

La métaphore me paraît faire sens au-delà du plaisir de la formule. Car la burqa en dit plus sur la société – je répugne à écrire: « la civilisation » – qui l’impose que sur celles qui la portent. Je m’interroge donc: les blogueurs anonymes sont-ils paranos, ou notre société, aujourd’hui, est-elle devenue ou restée si répressive qu’on ne peut s’y exprimer sans devoir en redouter les conséquences pour soi-même?

Dans un très beau billet, Aliocha (une femme de 38 ans, journaliste free-lance) opte clairement pour la seconde branche de l’alternative:

Laissez-nous nos masques, c’est la liberté des humbles. Et acceptez de nous juger uniquement sur nos écrits. Après tout, il me semble que c’est une des grandes vertus du web que de permettre d’être apprécié rien que sur l’intérêt et la qualité de ce qu’on produit.

En littérature, c’est parfaitement admissible. Une oeuvre, sans doute, n’existe que par et pour elle-même. Point n’est besoin de connaître l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée pour y reconnaître un chef d’oeuvre, ni Schubert pour s’émouvoir à l’écoute de Der Tod und das Mädchen. Mais un blog? Un acte de communication pur et simple?

Il me semble que Narvic pousse un peu loin le bouchon quand il prétend voir là les prémices d’un nouveau journalisme:

Dans les blogs de journalistes anonymes, c’est bien un néojournalisme qui émerge, dans la reconstruction d’une relation de confiance entre le journaliste et le lecteur. S’il faut en passer par les pseudonymes pour en arriver là,  j’estime que ça vaut le coup.

Je vois mal, pour ma part, comment accorder plus de crédit à un parfait inconnu qui entend le rester, qu’à celui qu’on peut librement interpeller dans la rue. Observez au passage que Narvic est un personnage virtuel, entièrement construit par un véritable journaliste dont j’ai récemment appris l’identité réelle, affichée sur Médiachroniques. La petite gêne que je ressentais à me sentir en phase avec beaucoup de ses analyses, pénétrantes mais à l’origine jusque là inconnue, a disparu depuis que je suis en mesure d’associer un nom et un visage à ce pseudo, même si je n’en sais pas plus avec ça sur le personnage. Je n’en sais pas plus mais je pourrais en savoir plus, si je le voulais. Et c’est toute la différence.

Qu’il reste donc loisible à ceux qui en font le choix de s’abriter derrière une identité virtuelle pour participer à la conversation sur la Toile. Mais qu’ils ne m’en veuillent pas si je décline leurs invitations sur Facebook ou en d’autres lieux: je milite pour ma part pour la transparence et la visibilité sur internet. Je respecte les anonymes et prends acte des raisons qu’ils invoquent. Mais je dois reconnaître que je ne suis pas tout-à-fait à l’aise avec eux, dans ces dialogues avec des ombres, avec des personnages virtuels.

Püis-je vous suggérer, dans vos éventuels commentaires, de nous dire surtout comment vous vous sentez, vous, en face d’un interlocuteur « masqué »?

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17 Réponses to “L’anonymat est-il la burqa du blogueur?”

  1. J’ai pour ma part faire le choix de la transparence dans la majorité des blogs que je fréquente pour une question d’honnêteté mais également pour favoriser une poursuite du dialogue hors du boudoir relativement clos que sont les commentaires d’un article. En effet, à moins de se créer une double identité complète (e-mail anonyme, etc.), il est difficile pour l’auteur d’un blog d’entrer en contact avec moi si je me fais passer pour Spiderman227.

    Néanmoins, il m’arrive – rarement – pour raisons professionnelles, de signer d’un pseudo. Un devoir de réserve que je m’impose et la volonté de ne pas laisser croire que l’avis que j’exprime est celui de mon employeur. Mais le pseudo alors utilité n’est jamais le prétexte pour lancer une rumeur ou attaquer sous la ceinture: je me contente de poser des questions, de recadrer sur base d’éléments techniques que je peux éventuellement mieux maitriser que le lecteur lambda dudit blog, etc. Notons que ceux qui me connaissent bien percent rapidement mon pseudo mais cela n’est pas grave: je n’utilise pas un pseudo pour être inconnu de tous, juste pour maintenir un caractère privé à mes commentaires.

    Je comprends dès lors que d’autres l’utilisent régulièrement. Ce qui me gène par contre est l’utilisation du pseudo pour lâcher des accusations gratuites, purement méchantes. On n’accepte pas ce principe dans le courrier des lecteurs d’un journal, ni dans le billet d’humeur d’un journaliste . Pourquoi l’accepter sur un blog? D’autant que ce principe d’anonymat, s’accompagnant de messages sans auto-censure, les propriétaires d’un blog sont régulièrement amenés eux à censurer pour maintenir une certaine éthique chez eux… et eux se font alors accuser des pires maux. Que de fois n’ai-je entendu un bloggeur démocrate se faire traîter de censeur parce qu’il refusait de lire tout et n’importe quoi dans son blog!

  2. Briggs dit :

    Moi, j’ai besoin de pourvoir dégager mon stress …aux lieux de devoir fulminer comme un train a vapeur, me bouffer la caisse et gueler devant la télé & pendant ma lecture journalière. Sa me protège aussi la carrière et me donne la capaciter de me douter de certaine choses ‘plus ouvertement’ (comme l’achat de certaine trucs).

  3. Chacsam dit :

    Excellent post.
    Je n’ai personnellement aucun a priori négatif vis-à-vis de ceux qui s’expriment ur la toile de façon anonyme, car je peux comprendre qu’il ou elle ait de bonnes raisons (professionelles ou autres) de garder un certain anonymat pour aborder certains sujets sur la place publique.
    J’ai moi-même choisi d’être transparent et de limiter ma prose à des sujets futiles et innocents dans un but de divertissement, mais je comprend que d’autres prennent une autre voie.
    Cependant, à mes yeux, un blogueur anonyme se doit, plus encore qu’un blogueur transparent, d’avoir un propos équilibré, circonstancié et ouvert. L’anonyme qui critique sans nuance, qui sort des phrases choc à la chaîne, qui parfois insulte (et j’en ai vu), ne mérite pas plus de crédibilité qu’un « corbeau » ou certains démagogues extrêmes.
    C’est ici que l’mportance de la nature du propos rejoint celle de l’identité de son auteur ou des circonstances.

  4. D’une certaine façon, je considère que nos sociétés ne sont pas encore prêtes. Rester anonyme m’évite des problèmes au travail et des ennuis dans mon pays d’origine.
    Comme vous, « je n’aime pas du tout, … les courageux anonymes qui débitent des âneries ou des méchancetés sous un masque.. ». J’évite donc rentrer dans ce jeu débile.
    Cependant, je n’hésite pas à rencontrer, dès que l’occasion se présente et en personne, l’un ou l’autre bloguer en abandonnant ma burga.
    Bien à vous.

  5. narvic dit :

    Bonjour,

    Poursuivons donc cette conversation intéressante… ;-)

    Je reste frappé par l’ampleur de l’auto-censure de la plupart des journalistes sur les questions touchant à la « cuisine interne » de la profession (poids réel du marketing, de la publicité et de la communication institutionnelle ou commerciale sur les choix rédactionnels ; revenus « annexes » et cadeaux des journalistes ; réalité des phénomènes de connivence, etc.).

    La pression vers le conformisme professionnel est énorme, car c’est encore la manière la plus sûre de gérer une carrière, dans un monde très hiérarchisé et clanique, qui fonctionne à la mise au placard et au renvoi d’ascenseur. Y a-t-il quelque chose de plus opaque, voire inavouable, que les motivations réelles des promotions des « journalistes-chefs » dans la plupart des rédactions ?

    En période de crise économique de la presse, la réduction des moyens des rédactions, le développement de la paupérisation, de la précarisation et des plans sociaux, ne font que renforcer encore la tendance.

    La plupart des journalistes répugnent à parler de ça à visage découvert. Ce qui se comprend : c’est d’une part prendre des risques réels pour sa « carrière », si on a l’ambition d’en avoir une, et c’est d’autre part un aveu de la grande faiblesse de la position réelle dans laquelle se trouvent les journalistes face aux pressions qu’ils subissent.

    Le public n’est pas dupe de ce silence, qui ne fait que renforcer le soupçon sur l’indépendance réelle des journalistes, et mine encore un peu plus une crédibilité déjà très abîmée.

    Le développement des blogs de journalistes sous pseudonymes, certains ne mentionnant même pas qu’ils sont journalistes (sur toutes les thématiques d’ailleurs) me parait être très révélateur de l’ampleur de ce malaise : de plus en plus de journalistes ne se sentent pas du tout libres d’écrire ce qu’ils veulent et de traiter les sujets comme ils le souhaiteraient dans leurs médias. Le blog est pour eux un recours, une liberté retrouvée.

    La transparence sur le net est une belle utopie. La meilleure manière de la faire progresser, n’est-ce pas de commencer par la faire progresser hors du net, et, pour commencer, dans le journalisme où le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne règne pas ?

    Par ailleurs, quelle différence pour moi, lecteur, entre une signature dans la presse (un nom placé là par quelqu’un que je ne rencontrerai jamais et dont je ne sais pas grand chose) et un pseudonyme dans un blog ? La crédibilité des « signatures » de presse et celle des blogs, aux yeux des lecteurs, se construit exactement de la même manière : par la critique interne du texte lui-même, la confrontation à d’autres sources, la recommandation par des tiers, et surtout avec le temps, qui permet de vérifier la constance et la cohérence de l’ensemble.

    J’aurais d’ailleurs peut-être plus d’informations pour me faire une opinion avec le blogueur, qui partage plus volontiers des éléments privés ou intimes sur sa personnalité, ses goûts, son regard sur la vie, ce que le journaliste s’abstient surtout de faire, se plaçant dans une position étrange et improbable de « neutralité affective »… ;-)

    PS: j’ai bien peur que les informations que vous pourriez recueillir à mon sujet ne vous soient d’aucune utilité pour la lecture de ce que j’écris sur mon blog. ;-)

  6. Eric dit :

    L’anonymat, je n’en fais pas une question morale. Je lis des blogs anonymes et des blogs avec nom d’auteur. Mais les blogs anonymes que je lis j’en ai souvent rencontré l’auteur, donc l’anonymat devient relatif.
    Personnellement j’ai blogué sous pseudo puis je me suis aperçu que c’était trop facile, pas assez « engageant », impliquant. Ecrire sous mon propre nom m’a forcé à mesurer mes propos, à peser ce que j’avais à publier.
    Chacun fait son choix: la page à propos fait partie des éléments qui donnent de la crédibilité à un blogueur.
    Le cas d’Eloas est particulier, car il est crédible et anonyme. Le cas de Narvic est encore différent puisque il était anonyme et vient de révéler son identité de façon discrète.

  7. Pour moi, l’utilisation de pseudonymes est une résultante d’un trait culturel très en vogue actuellement, dans cette société de l’information dans laquelle nous entrons : l’avatar. Certes, il y a toujours eu des mytomanes, mais ici, il s’agit de la construction d’un « super moi » récipient de ce que nous pensons avoir de mieux en nous, sans y mettre le médiocre, liant pourtant nécessaire de notre identité. Il reflète cette exigence, cette pression de perfection que nous subissons chaque jour un peu plus, notre besoin d’appartenance à une communauté, ou bien encore, est-ce la difficulté grandissante d’accepter la critique, la remise en question qui nous pousse à investir en un masque plutôt qu’en notre pauvre moi? Je ne suis pas assez malin pour trancher, mais discutez avec les jeunes générations: la plupart ont un pseudo, un super moi qu’ils font évoluer jour après jour, et dont le pseudo devient un personnage de jeu de rôle, je suis par ce que je parais être. Il ne faut pas nier le potentiel que présente un avatar pour un jeune: finalement, c’est un terrain d’expérimentation, et tant que le sujet est conscient qu’il joue, il n’y a rien de pathologique.

  8. Charles Bricman dit :

    @ tous: Vos contributions, les amis, sont de grande qualité, je suis heureux et fier de les accueillir. Merci à tous, vraiment. Permettez-moi de « digérer » tout ça avant de poursuivre, mais ne vous privez pas, en attendant, d’échanger entre vous, si vous le souhaitez.
    La tournure que prend cette conversation me donne en tout cas à penser que son objet est assez loin d’être anodin.
    Il me paraît bien entendu, entre nous, que l’anonymat, s’il veut être légitime, ne peut couvrir une tromperie; qu’il peut être considéré comme une protection nécessaire pour qui redoute, à tort ou à raison, s’il est trop sincère, des « représailles » de son milieu, ici: le microcosme journalistique; qu’il a éventuellement une fonction structurante de la personnalité par construction et projection d’un autre « moi », expérimental.
    La nouveauté d’Internet, me semble-t-il, c’est de rendre ces mécanismes aisément accessibles au plus grand nombre.
    La réflexion me semble valoir la peine d’être poursuivie.
    Bonne nuit à tous.

  9. [Enikao] dit :

    La burqa, voilà une image forte mais qui ne choque pas.

    En fait ce que je ne saisis pas c’est cet impératif thomasien de voir / toucher, même virtuellement. J’écris régulièrement, avec une certaine constance (j’essaie en tout cas), je réponds avec honnêteté quand je commets une erreur (mon billet sur Cart’Com et le billet réponse qui s’en suit). L’anonymat ne donne pas plus droit à l’approximation que le fait d’avancer à identité découverte.

    Et pourtant je suis anonyme même s’il est possible d’avoir quelques informations sur moi dans mon blog ou les commentaires que je laisse ailleurs.

    La remarque en post-scriptum de Narvic est d’ailleurs intéressante : maintenant que vous savez qui il est, qu’est-ce que cela va changer à votre lecture de novövision ? Pas grand chose, je crois.

    @Alexandre Plennevaux : ce n’est pas mon cas, mais l’idée d’avatar comme super-Moi mérite d’être creusée…

  10. Thierry Schollier dit :

    Bon, les arguments qu’on peut lire de chacun des deux « camps » dans ce marronnier (pas de reproche dans ma bouche, Charles ; le sujet me passionne d’ailleurs également) sont sempiternellement les mêmes.

    Il n’empêche que si les raisons des pseudonymisés sont généralement difficilement discutables, elles pêchent assez souvent, me semble-t-il, par manque de vue d’ensemble.

    Lorsque j’ai débarqué sur Internet il y a un nombre certain d’années, avant le web, je ne me suis pas posé la question et j’ai utilisé d’emblée mes nom et prénom, comme je le fais spontanément « dans la vraie vie » la première fois que je serre la main de quelqu’un que je n’ai jamais rencontré auparavant.

    J’ai l’impression que la majorité des gens usent d’un pseudonyme parce qu’il ne se sont jamais non plus posé la question et qu’ils imaginent probablement, évidemment à tort (*), qu’il s’agit là d’une sorte de coutume du réseau (ce qui est aussi faux que de croire que le tutoiement y est de rigueur). Quand je vois Mamyweb34 et Dudule_6847 qui discutent de la meilleure façon d’orienter son rouleau pour repeindre un mur au latex Bricobi dans un forum de bricolage ou Tantine Bouboule et Jojolapin qui se disputent pour savoir s’il faut ou non mettre de la crème fraîche dans la sauce carbonara (tout le monde sait d’ailleurs que c’est une hérésie), je me demande vraiment si c’est moi qui déconne et si on risque réellement de voir sa situation socio-professionnelle voler en éclat en le faisant sous son nom.

    Je veux dire par là que si je peux éventuellement concevoir qu’on préfère ne pas révéler son identité sur des blogs ou des forums d’opinion lorsqu’on y aborde certains sujets, je trouve ahurissant que ce soit devenu aussi largement répandu.

    (*) Lisez les archives antérieures à la création du www en 1993 : le pourcentage de gens sous pseudonyme tenait sur les doigts de la main.

  11. Charles Bricman dit :

    @ Thierry: J’adore le style de votre intervention, il est jubilatoire… Je partage le fond, évidemment. La seule chose qui m’inquiète, c’est qu’on puisse encore être fondé à avoir peur d’exprimer ses opinions à visage découvert.
    Bien des choses à Mamyweb34 et à Jojolapin!
    ;-)

  12. Thierry Schollier dit :

    @ Charles

    Merci pour les fleurs, je vais chercher un vase.

    Pour le reste, j’ai les mêmes inquiétudes.
    Il fut un temps où je n’étais pas loin de considérer qu’utiliser ces arguments pour justifier de l’utilisation du pseudonymat dans nos démocraties occidentales où la liberté d’opinion est un droit constitutionnel revenait presque à cracher à la figure des dissidents chinois ou des démocrates iraniens.
    Mais c’était sans tenir compte d’un fait indéniable : le con étant une espèce pas vraiment en voie de disparition, il est toujours du domaine du possible qu’un exemplaire se trouve à proximité immédiate.

  13. narvic dit :

    @ Charles Bricman et Thierry Schollier

    On bute sur une série de véritables malentendus :

    - un peu de pratique en ligne suffit à réaliser que de nouveaux phénomènes changent de manière radicale les possibilités pour chacun de gérer sa propre identité. Il est naïf, et même à mon sens véritablement dangereux, de vouloir tout simplement transposer sur le net les pratiques de la vie sociale ordinaire : c’est oublier que le web, lui, a une énorme mémoire, qu’elle est globale, et qu’il y a de formidables outils de recherche. Il est illusoire de vouloir effacer ses traces. Il n’existe pas de droit à l’oubli ni à l’erreur sur le net, et une fois qu’on s’est découvert, il n’y a plus aucun moyen de se cacher. Il n’y a plus qu’à disparaître.

    Les pseudonymes sont une réponse pragmatique absolument nécessaire pour reproduire sur le net les cloisonnements que nous pratiquons tous habituellement dans nos vies quotidiennes entre nos milieux familiaux, amicaux, professionnels… et aventureux.

    - On ne gagnera rien à placer ce débat sur la question de la Liberté d’expression absolue, et de renvoyer l’argument de la dictature et de la démocratie (ce qui est une manière peu amène de renvoyer à son interlocuteur l’argument de lâcheté en se plaçant à peu de frais soi-même dans la position du héros).

    Les enjeux sont à mon sens bien plus prosaïques que cela, notamment pour les journalistes : bien évidemment la parole n’est pas libre dans la presse (j’en témoigne) et certains ont intériorisé cette auto-censure au point de l’étendre même à toutes les formes de leur expression publique. C’est à mon sens un discours de Bisounours. Pardonnez-moi de ma franchise : elle est permise dans les blogs. Mais on ne lit guère ça dans la presse.

    Bien entendu on ne risque pas la prison pour son franc parler dans la presse : on risque juste de se voir couper très prosaïquement le micro, enfermer dans un placard ou poussé vers la sortie. Le discours journalistique est devenu d’un convenu et d’une platitude habituelle (dans le genre : nous sommes la démocratie, nous sommes les meilleurs et tout va pour le mieux), alors qu’il suffit de glisser une oreille dehors pour entendre que la majorité de nos concitoyens ne sont pas du tout de cet avis.

    Voilà en quoi les blogs sous pseudonymes sont un très bon moyen de libérer à nouveau la parole bridée de ceux qui sont liés (on constate aujourd’hui le même phénomène avec les magistrats blogueurs sous pseudonyme, chez Eolas par exemple).

    Et il faut tout de même le souligner que le blog sous pseudonyme (et même le commentaire) ne retranche pas un centimètre carré de la responsabilité éditoriale juridique de celui qui s’exprime, car il reste intégralement soumis à la législation (diffamation, injure, respect de la vie privée et du secret professionnel, apologie du crime, etc.). Ces prohibitions restent totalement appliquées dans la mesure où un très large traçage reste en vigueur et accessible sur requête judiciaire.

    Bref, je veux bien admettre les discours sur la transparence totale sur le net, mais seulement le jour où il ne se cantonneront plus à des pétitions de principes superficielles, pour aborder les réels problèmes de fonds qui sont posés par l’existence nouvelle d’une mémoire universelle de nos traces en ligne, universellement accessibles par les outils de recherche disponibles, sans cesse perfectionnés.

  14. Thierry Schollier dit :

    @ Narvic

    Je comprends parfaitement, et je l’ai dit, l’anonymat relatif d’un pseudonyme dans certaines circonstances et notamment dans un blog politique ou d’opinion.

    L’attitude qui me semble la plus réfléchie, c’est celle de Benoît, en tête de fil, qui utilise son nom en général et un pseudo de façon ponctuelle, quand il estime, en libre arbitre, que c’est nécessaire ou, en tout cas, prudent.

    Si j’ai spontanément donné mes nom et prénom quand j’ai débarqué, ça ne signifie pas que je n’ai pas réfléchi a posteriori au problème.
    J’utilise donc toujours mon nom et ça fait maintenant une bonne dizaine d’années que c’est parfaitement volontaire et assumé, et uniquement parce que j’ai la chance de pouvoir me le permettre.

    Et pourtant, le jour où un fonctionnaire du ministère de la Justice m’a écrit à mon adresse professionnelle pour me demander si j’avais encore mon plan de four à pain proposé 2 ou 3 ans auparavant sur un forum de bricolage, étonnamment deux jours après que je me sois inscrit à une liste de diffusion professionnelle sur leur site, j’ai été assez mal à l’aise.

    Mais Mamyweb34 ne s’occupe pas de politique, ne prend pas position sur l’adoption par les homosexuels, ne vilipende pas les traders irresponsables et est à ce point agnostique qu’elle ne se mêle non plus jamais de querelles philosophiques.
    Elle donne juste son avis sur la meilleure façon de repeindre son plafond (elle connaît tout Gotlib) et parfois, quand l’envie lui prend, elle partage sa recette de mousse de foie de canard au Porto que sa grand-mère lui avait pourtant fait jurer de garder secrète !
    Par ailleurs, elle est retraitée depuis dix ans et grand-maman étant enterrée depuis 30 ans, elle ne risque plus rien de ce côté.

    Pourriez-vous me donner UNE raison qu’elle aurait de s’encagouler ?

    Quant à votre argument sur l’archivage et les possibilités de traçage, permettez-moi de vous dire que ce n’en est un que pour deux raisons :

    - d’une part, parce que vous ne parlez que du web public (les listes de discussions, BBS et autres espaces semi-privés ne sont consultables que lorsqu’ils sont, volontairement ou non, repris sur le web) ;

    - d’autre part et surtout, parce que les titulaires de bon nombre de blogs, de sites ou de forums n’utilisent pas les possibilités anti-indexation, soit par incompétence technique soit parce qu’ils estiment, à tort ou à raison, que leur prose et celle des commentateurs mérite d’être archivée pour l’éternité.

    Ce dernier point a d’ailleurs pour détestable effet de bord de saboter le travail de tous les gens qui font de la recherche à titre professionnel sur le web parce qu’une recherche trop vague aboutit à 50 000 occurrences de discussions de café du commerce et une recherche trop précise fait qu’on passe à côté de ce qu’on cherche, mais je m’éloigne.

    Pour ce qui est du droit à l’erreur, ce n’est pas l’archivage qui en est responsable, à mon avis, mais bien le con que j’évoquais avant-hier, parce que lui ne se trompe évidemment jamais.

    Et enfin, vous avez raison pour ce qui est des responsabilités éditoriales, mais au-delà du point de vue juridique, un problème comportemental se pose (au niveau des commentaires bien plus que des titulaires, s’entend) :
    si tous les pseudonymisés ne tiennent pas de propos outranciers, loin de là, 90 % (pifométriquement comptés) des beauferies sont émises sous couvert de pseudo.
    Personne ne déposerait évidemment plainte pour ça, mais le fait est là.

    Conclusion : chacun pense ce qu’il veut. Mais moi, je, ik, personnellement, en ce qui me concerne, depuis que l’exception est devenue la règle, je me sens de plus en plus en inadéquation avec ce qui me semble aller tout droit vers carnaval 2.0
    D’ailleurs, je vois assez souvent des blogueurs sous pseudo laisser traîner volontairement dans leurs billets des indices permettant de les identifier. Je me trompe peut-être, mais je n’y vois que la preuve que ça les met, eux-aussi, mal à l’aise.

  15. Emile Ajar dit :

    Ben voilà, je ne suis plus anomyme,
    Mais suis-je plus réel que citizen lambda…
    Ou tout compte fait, Emile est-il citizen lambda ?
    Ou citizen lambda est-il Romain ?
    Ou…

    Un nom et un prénom peuvent être autant pseudonymes que mamyweb34.
    Mais, au moins, dans le cas de mamyweb34, tout le monde comprend que c’est un pseudo…

    (s)Séraphin Lampion, citizen lambda ou Philip Mortimer ?

    Emile Gary

  16. 13770 dit :

    Qui est Charles Bricman ? Même s’il se présente sous son nom je ne sais pas qui il est.
    Qui sont Eolas et Aliocha ? Je ne le sais pas non plus mais j’ai l’impression de les connaître bien qu’ils utilisent un pseudo.
    Alors…

  17. KEKIC MARIO dit :

    Entre 1990 et 2000, les musulmans non pratiquants installés en France ont été la cible des groupes religieux intégristes qui faisaient du porte à porte et faisaient pression sur eux pour que les femmes remettent le tchador et qu’ils fassent le ramadan, qu’ils ne mangent plus de porc et qu’ils ne boivent plus d’alcool. En bref, pour qu’ils puissent faire illusion en tant que musulmans. Par lassitude ou par faiblesse, car ils ne se sentaient pas protégés par la laïcité de l’état, beaucoup ont cédés. Comment est ce que cela a pu échapper aux bien-pensants si préoccupés par la tolérance et la liberté individuelle.
    Peut-être que ce bien-pensant n’habitait pas dans une cité !

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