Thomas (Le blog de Tom) s’est offert un petit reportage à Paris. Il en revient avec des interviews des fondateurs de MediaPart et de Rue89. Contrepoint intéressant: on a ici un face-à-face virtuel entre les deux modèles de presse purement online: le gratuit et le payant.

Personnellement, je ne crois pas à la combinaison « généraliste – payant ». Ce n’est pas spécialement original: tous ceux qui s’y sont essayé ont renoncé, avec en tête le New York Times, El Pais… Il y a en effet une loi économique qui dit que lorsque le coût marginal d’un bien tend vers zéro (ce qui est le cas du journal sur le web) il faudra tôt ou tard aligner son prix de vente sur le plus bas du marché. Zéro euro, en l’occurrence.

Je crains que cela ne scelle le sort de MediaPart si Edwy Plenel n’affine pas le modèle: le business plan, si je me souviens bien, prévoyait 100.000 abonnés à € 9/mois après un an; on n’est encore qu’à un peu plus de 8.000 après 4 mois.

Le sujet est également traité (dans le cadre plus large de la presse en ligne à l’heure du web 2.0) dans un mémoire de fin d’études à l’Institut d’Etudes Politiques de Lille que j’ai découvert grâce à AFP-MediaWatch. Voyez aussi ce déjà vieux billet (et ses références) de Benoît Raphaël dans « Demain, tous journalistes?« .

[Mise à jour 20/08/08]: Un article fichtrement intéressant de Frédéric Filloux (en anglais) que je découvre via Novövision: une vision audacieuse et innovante du journal de demain.

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4 Réponses to “Payant ou gratuit? Le débat continue”

  1. Benoît dit :

    Je ne suis pas spécialiste des modèles économiques mais il me paraît qu’un produit qui a un coût doit avoir un prix.

    Le hic est de savoir si ce qui a un prix… a un public.

    Dans une vie antérieure, j’ai oeuvré pour un site Internet d’une filiale d’une filiale d’un groupe dont le gouvernement trouve que son patron gagne trop… Et ce site a estimé qu’une fois le public fidélisé, le site devait devenir payant. Erreur monumentale qui a coûté très cher à la société, au personnel… pour revenir à une formule majoritairement gratuite après. Le CEO a par la suite été débarqué avec une belle prime de départ. A nouveau, c’est le personnel qui a trinqué :) .

    Le projet a ensuite évolué et si des rentrées (pub mais qu’on n’appelle pas pub) existent, le site est largement déficitaire mais considéré comme une vitrine pour une marque, un groupe. Ca draine du monde, crée de la notoriété, fidélise un public.

    C’est à ma connaissance ainsi qu’il faut considérer les sites des médias traditionnels: Le Soir, La Libre, etc. Gratuit en grande partie mais on ne donne pas tout au surfeur afin de l’inciter à acheter la version papier ou pdf.

    Pour revenir à la question des médias qui travaillent uniquement sur un modèle Internet (et payant, du moins en partie), j’ajouterais deux dimensions: le coût et la méthode de paiement. Sans être spécialiste je le rappelle…

    Parfois, il m’arrive de vouloir 1 article des pages régionales de La Meuse: acheter cette page me coûte 1 €. Conséquence, je n’achète pas. Par contre, si cela me coûtait 0.10 €, j’achèterais.
    Parfois, il m’arrive également d’être intéressé par un article de Mediapart ou de Arrêt sur Image mais sans souhaiter m’abonner pour un an ou même un mois. Une formule à la journée ou à l’article me séduirait davantage.
    Reste qu’il faut alors définir une méthode de paiement souple, genre sms, paypal… pour éviter que les centimes ne partent en frais pour le média concerné.

    Benoît

  2. Edwy Plenel dit :

    Cher Charles Bricman,
    D’accord avec vous, ce qu’a fait Tom sur son blog permet de prendre le temps de comparer les deux modèles qui, selon moi, ne sont pas exclusifs mais complémentaires. Puis-je, du coup, suggérer que ce temps-là vous ne l’avez pas vraiment pris? D’abord, il n’est pas vrai que notre business plan prévoyait 100 000 abonnés en un an (nous en restons toujours à 50/60 000 abonnés à l’horizon 2012). Ensuite, la réalité commerciale des cinq premiers mois de Mediapart dément vos pronostics pessimistes: pas un jour sans abonnés à deux chiffres (donc avec pour unité la dizaine), près de 11 000 personnes se sont abonnées à Mediapart depuis sa création et la fréquentation du site, en juillet, a battu ses records, dépassant le mois qui avait suivi le lancement, avec 230 000 visiteurs uniques. Cela ne suffit évidemment pas pour garantir un succès économique durable, mais nous nous sommes financièrement donnés du temps et cette étude de marché « en live », puisque Mediapart n’avait pas de point de comparaison, permet de dire qu’il y a place pour un journal numérique de référence, indépendant, participatif et payant.
    Quant à la question de la valeur que vous abordez au passage, je pourrais, pour le plaisir de l’échange, vous opposer des vérités d’économie politique élémentaire, à savoir la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange. Nous parlons bien, ici, d’information de qualité, dont la valeur d’usage pour le citoyen est son utilité démocratique (mieux comprendre la réalité pour pouvoir agir sur elle, ne pas succomber aux illusions idéologiques, être informé de façon indépendante des pouvoirs, etc.). Si vous décrétez, dans une sorte de pensée unique, que la valeur d’échange de cette marchandise particulière qu’est l’information est égale à zéro, totalement dépendante des aléas (oh combien devant nous) du marché publicitaire, vous prenez le risque d’abimer et de rabaisser la valeur d’usage de l’information, c’est-à-dire son utilité démocratique. Pour le dire plus simplement, et comme l’exemple des radios libres nous l’a montré il y a un quart de siècle, le modèle du tout gratuit garanti par la recette publicitaire entraîne inévitablement, à moyen terme, une uniformisation et banalisation éditoriales de l’information (plaire au plus grand nombre, recherche l’audience, la foule, la masse) ainsi qu’une concentration économique qui renforce cette uniformisation (les indépendants n’ont pas d’avenir, sauf à rester à la marge su système, mais s’ils prétendent informer au cœur de l’actualité, ils seront, un jour ou l’autre, rattrapé par cette logique de concentration économique et de rentabilité financière).
    Comme je l’explique dans mon interview à Tom, je n’affirme aucunement que Mediapart est la seule solution. Je dis simplement qu’Internet est un organisme vivant et que la vie a horreur de l’uniformité, voire des uniformes. Il y a donc place pour un autre modèle qui défend au cœur de la modernité du Net des valeurs anciennes, de fidélité des lecteurs, d’indépendance des rédactions, de refus des suivismes, des automatismes et des vulgates. Et la seule garantie de ce modèle, c’est le soutien payant de ses lecteurs.
    Bref, pourquoi s’acharner à vouloir absolument qu’à Mediapart, nous ayons tort? Laissons jouer et nous verrons bien quelles surprises nous réserve notre époque incertaine dont nous pouvons déjà assurer, sans trop de risque, qu’elle va passer par une crise de récession peu favorable… aux revenus publicitaires, surtout pour les indépendants.
    Bonjour chez vous et bonne lecture, qui sait, de Mediapart!

  3. Charles Bricman dit :

    @ Edwy Plenel:
    Merci pour cette intéressante argumentation qui honore ce blog.
    Qu’il soit d’abord bien clair que je souhaite très sincèrement à MediaPart de réussir son pari. Mais ça, vous le savez, je vous l’ai dit lors de cette bien agréable rencontre que nous avons eue à Paris, il y a quelques mois déjà. Je n’ai pas changé d’avis là-dessus.
    Venons-en donc au fait.
    Evacuons d’abord, si vous le voulez bien, toute mauvaise et inutile querelle de chiffres. Moi, je crois me souvenir avoir lu dans un document émanant de MediaPart des prévisions évoquant 100.000 abonnés au 12e mois. Je ne l’ai pas sous la main et ne peux le produire, je fais donc entièrement crédit à vos affirmations et accepte bien volontiers de considérer que ma mémoire me joue des tours: vous visez 50 à 60.000 abonnés à l’horizon 2012, ce qui, si je compte bien, vous procure environ quelque 6 à 7 millions de chiffre d’affaires annuel en rythme de croisière.
    Sur le nombre actuel de vos abonnés, permettez-moi cependant de vous réécouter sur le blog de Tom (1ère partie): vous y annoncez bien 8.000 abonnements payants en cours, au jour de l’interview, et non les 11.000 que vous citez ici, ce dernier chiffre représentant le total des abonnements souscrits depuis le lancement, en ce compris donc les abonnements interrompus ou résiliés pour quelle que raison que ce soit (de la péremption de carte bleue au désabonnement pur et simple ou pour raison de vacances). Quinze partout? Passons, cela n’a guère d’importance.

    Plus important: la valeur. Ce n’est pas de la valeur de l’information que je parle. Mais de son prix. Et là, je maintiens mon raisonnement: un bien ou un service dont le coût marginal tend vers zéro ne sera vendable qu’au prix plancher du marché, en l’occurrence € 0 (à la différence d’un journal papier, un « exemplaire » supplémentaire de MediaPart distribué ne génère pas de coût supplémentaire; en d’autres termes et pour simplifier, les coûts de production de MediaPart restent sensiblement les mêmes si vous êtes lus par 100.000 personnes ou par 10.000).
    C’est à cet endroit que j’exprime l’opinion que le modèle payant risque de ne pas fonctionner pour un journal online « généraliste » (couvrant ce qu’on appelle l’actualité du jour), dès lors que la plupart de ses concurrents sont disponibles gratuitement.
    A mon humble avis, il ne peut en aller autrement que pour un media de niche(s), par exemple sur le modèle des « lettres confidentielles » de l’ère du papier. Je pense, je suis pratiquement convaincu, qu’un service d’information online généraliste doit être gratuit à 90 ou 95% et n’est vendable contre espèces sonnantes et trébuchantes que moyennant la fourniture d’un service « premium » à un public ciblé, et donc forcément restreint.
    C’est en cela, si je peux exprimer une opinion, que je considère que le modèle de MediaPart devrait être « affiné ».
    Je pense aussi, je ne suis pas le seul et cela plaide en faveur de MediaPart, que les « pure players » qui ont compris internet ont actuellement un avantage concurrentiel sur les medias papier, dans la mesure où ceux-ci ne considèrent encore leurs publications en ligne que comme une reproduction ou un simple complément du journal papier. Quand ils auront compris que celui-ci doit probablement devenir, à terme, le complément de leur journal en ligne en grande partie gratuit – je sais, c’est un peu iconoclaste… -, la concurrence sera plus rude encore pour MediaPart et Rue 89. Mais là, vous faites bien en entrant parmi les premiers sur le marché et, sans cynisme aucun, un MediaPart abouti me semble devoir être, à terme, une bonne « cible » de rachat pour un groupe de services d’information.

    En conclusion, croyez bien que je comprends parfaitement la vigueur avec laquelle vous défendez votre bébé – et je la salue -, mais cessez s’il vous plaît de croire qu’en débattant de votre projet, on – et en l’espèce je – veuille « s’acharner à vouloir absolument qu’à MediaPart [vous ayez] tort ». Je ne suis pas le premier, je pense, à trouver un peu, disons: irritante, cette persistance à croire que le monde entier vous en veut et à vous poser en martyr de la cause. A moins que cela fasse partie de votre stratégie de communication? Non, je plaisante. ;-)

    Et ne vous veux que du bien, croyez le.

    Bien cordialement,

    @ Benoît: Je pense que cette longue réponse à Edwy Plenel répond également à votre commentaire, dont je vous remercie tout autant. Pour les questions relatives aux méthodes de paiement de ce qui n’est pas gratuit, je partage votre avis. Mais je sais aussi de source sûre que les journaux du groupe Rossel qui font payer leurs archives ne font pas fortune avec ça, loin de là. Le Soir en tout cas a arrêté de le faire. Les autres canards de Sud-Presse, je ne sais pas.
    Bonne nuit.

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