Le groupe du Washington Post vient de lancer un nouveau site web qui paraîtrait anodin s’il ne matérialisait une mode ou une tendance lourde (l’avenir fera le choix) dans la presse nord-américaine: depuis le 16 de ce mois, LoudounExtra.com vous dit tout, vraiment tout, sur l’actualité du comté éponyme, en Virginie.
Vous ne connaissez pas encore le concept de journalisme hyperlocal? C’est un sujet qui passionne actuellement le monde de la presse aux Etats-Unis. En crise lui aussi. En deux mots, c’est une façon d’utiliser Internet pour y traiter en détail l’actualité la plus infime qui soit, celle qui concerne une banlieue, un quartier, une paroisse (le Loudoun County, c’est 270.000 âmes à tout casser, dans la grande banlieue de Washington D.C., mais avec le revenu moyen par tête le plus élevé des States). La vie quotidienne des Simpson, quoi, mais avec des Homer, des Marge, des Bart et des Maggie bien nantis et bien réels.
Toutes ces micro-news qui n’avaient jadis leur place que dans des bulletins paroissiaux stencilés à l’alcool sont donc aujourd’hui publiées sous la bannière de titres prestigieux, comme le Post, ou le Chicago Tribune. Ou par des start-up spécialisées. Mais pas sur papier, évidemment, cela coûterait trop cher. Sur la Toile. Avec des coûts de production compressés à l’extrême: ni papier, ni encre, pas de messageries de la presse ni de libraires. Un mini-staff permanent pour constituer les bases de données et récolter la pub de la pizzeria du coin, et des journalistes bénévoles, adeptes de l’UGC (user generated content).
En théorie, rien ne leur échappe, du palpitant (pour les mômes et leurs parents) championnat scolaire de football de la ville aux réunions houleuses du comité de quartier, en passant par le barbecue annuel de l’école communale et les humeurs du sheriff. La différence avec le Télégramme de Brest ou le Courrier de l’Escaut, c’est l’exhaustivité. Là où la plus locale des gazettes restera toujours limitée par sa pagination et par la productivité de ses pigistes, le journalisme hyperlocal sur le Net pourra compter sur la capacité d’accueil quasi illimitée de ses serveurs informatiques et sur l’ardeur que mettent ses utilisateurs à débattre de ce qui les intéresse au quotidien.
Rob Curley, citoyen du Kansas embauché par le Washington Post, est le porte-drapeau de cette tendance. Dans la bonne ville de Lawrence (80.000 habitants), il a ainsi fait passer l’audience du site Internet du quotidien local de 500.000 à 13 millions de visiteurs par mois en fabriquant des mini-stars médiatiques à partir des gamins des équipes de base-ball de la ville ou en réinventant le concept de chronique gastronomique, désormais fondé sur une accumulation de données purement pratiques et sur les commentaires des lecteurs. Du Kansas il est passé en Floride, au Naples Daily News. Il bosse donc aujourd’hui pour le Washington Post, oui messieurs-dames, et il parcourt le monde pour y répandre la bonne parole.
Il a fait des émules, of course. Justement, l’un d’entre eux vient de se planter. Mais un autre (Pegasus News) vient de se faire racheter par un gros poisson. Et de toutes façons, aux Etats-Unis, un échec n’est pas un crime. Ce sont des choses qui arrivent. Et qui font naître le débat. Voyez par exemple:
- cet article de l’American Journalism Review;
- cette revue de presse en ligne;
- ce billet d’un journaliste-consultant de là-bas.
Et si vous souhaitez l’une ou l’autre référence en français, voyez par exemple Ecosphère, Transnets et le blog de Benoït Raphaël (France).
Deux remarques pour conclure, avant de poursuivre la quête d’informations et la réflexion sur ce sujet qui me paraît chaud:
- Ces nouveaux media hyper-spécialisés n’ont pas vocation à remplacer la presse que nous connaissons encore aujourd’hui. Ils lui sont plutôt complémentaires. Et ils devraient l’aider à évoluer dans une direction qui lui permette d’espérer la restauration de sa rentabilité;
- Ce type de journalisme devrait pouvoir trouver à s’appliquer, mutatis mutandis, à d’autres bases que purement territoriales. C’est en fait un journalisme de « micro-niche ». Il me semble pouvoir espérer un avenir au centre de toute communauté d’intérêts trop petite pour être servie par la presse mainstream, mais suffisamment motivée par une actualité très spécialisée.
J’apprécierais en tout cas beaucoup vos avis sur la question. N’hésitez donc pas à commenter!

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