Une chance inouïe pour la Wallonie
Bon, allez, je me lance quand même. Je n’avais pas envie, j’ai déjà donné… Mais c’est Damien qui m’y incite et donc m’y invite.
Il est un peu tourneboulé, Damien. Un peu comme si en suivant la soirée électorale à la RTBF avec ses amis blogueurs, en voyant tout ça de près, il avait brutalement mesuré le gouffre qui sépare la Flandre politique de sa petite soeur wallonne et de son cousin francophone. Le séparatisme? Nous y serions presque, en quelque sorte.
Mais les choses, en Belgique, ne sont jamais aussi simples. Je ne suis pas devin et m’avoue incapable de risquer ma chemise sur un pronostic. Tout ça peut mal tourner. Mais ça peut encore aussi finir en eau de boudin. Comme si souvent dans le passé.
Tiens: 1988. J’ai vécu ça de très près, comme journaliste. L’affaire Happart. L’impasse était totale. A l’époque, j’ai écrit là-dessus un petit bouquin, « Le chaudron des Belges », que tout le monde a oublié, bien sûr (l’éditeur, le pauvre Jacques Antoine, a fait faillite peu après sa parution, mais je jure que je n’y suis pour rien!) Je me souviens encore de l’incipit, que j’avais emprunté à Henri Simonet, le papa de Jacques aujourd’hui en allé, encore plus cinglant que Didier Reynders dans ses meilleurs jours: « Quel bordel! »
On en est sorti. Sans gloire, mais on en est sorti. Avec une réforme « définitive » de l’Etat… Et un abandon raisonné par les francophones, et surtout par les socialistes, de la « cause » fouronnaise et de son porte-drapeau de l’époque, José Happart. Toujours aussi démagogue aujourd’hui, mais tellement assagi sur son perchoir… Il n’avait pas supporté, le pauvre, de n’avoir finalement été qu’un levier pour permettre aux socialistes de revenir aux affaires. Dramatique, le congrès du PS. Il y eut des cris, des invectives. Et des larmes, je les ai vues dans les couloirs de la Chambre, dans les yeux de Jean-Marie, le frère jumeau de José. Mais Spitaels a imposé sa loi, avec l’appui de Moureaux, et la réforme « définitive » est passée. Il y eut des rebelles: les Happart brothers, bien sûr; Jean-Maurice Dehousse qui ronchonne aujourd’hui dans son coin en pinaillant sur les statuts du parti; et un certain Van Cau…
Cette fois, on a changé de casting et, j’avoue, je n’en mesure pas bien les implications. A mon humble avis, c’est peut-être le plus grand facteur de risque, c’est en tout cas là que je manque de la plus élémentaire visibilité. C’est qui, au fond, ce Leterme? Il n’y a pas grand monde qui le sait, chez les francophones. A-t-il la vision d’un Martens, ou au moins les talents de « plombier » d’un Dehaene? Je n’en sais rien.
Chez les nationalistes, il me semble en tout cas qu’il n’y a plus de Hugo Schiltz, et il va nous manquer, celui-là qui, en 88 justement, me fit la surprise de m’appeler, au Soir, pour m’asséner dans le calme feutré du « salon anglais » où il avait entamé sa campagne pour le pacte d’Egmont, les huit ou dix (je ne me souviens plus exactement) points du programme minimum de la Flandre pour la prochaine réforme. Pratiquement tous réalisés quelques mois plus tard.
J’observe seulement qu’à Deborsu qui l’interrogeait dimanche soir aux limites de la grossièreté, sur la RTBF, Bart Dewever (NVA) répondit qu’il n’attendait pas l’indépendance de la Flandre de la nouvelle réforme (« hélas », précisa-t-il) qu’il appelle de ses voeux et des voix du cartel. Pas encore. Les vrais nationalistes flamands sont des millénaristes. Ils vivent d’une revendication, d’un rêve. « Demain, à Jérusalem! » Ils savent que sa réalisation signifierait leur disparition du paysage politique. Et le Belang (ex-Blok) est plus raciste et fascisant que strictement nationaliste (ce qui n’a rien de réjouissant, ça va sans dire).
Et chez nous? On n’a pas encore bien mesuré, me semble-t-il, le maître-atout que représente le sorpasso, cet événement historique que constitue le passage en pole position d’un autre parti que le parti socialiste, qui n’est plus « incontournable » sur l’échiquier politique wallon. Entendons-nous: je ne prends pas position ici sur le programme socialiste, ni sur aucun autre d’ailleurs. En tant que citoyen, j’ai mes idées là-dessus, mais elles sont sans importance ici.
Ce que je dis, c’est que non sans raison, l’opinion flamande est convaincue que le parti socialiste, le système socialiste wallon, l’Etat-PS, pour faire simple, est une tumeur maligne dont ils ne veulent plus subir les métastases. Ne voyez pas ailleurs les raisons de la déroute inattendue du SP.A, quoi qu’on en dise dans les commentaires officiels. L’électorat flamand a considéré qu’en votant pour Vande Lanotte ou pour Freya, voire même pour Verhofstdat, il votait pour le PS. Et le PS, il n’en veut plus, Charleroi ou pas.
La vraie nouveauté de ce scrutin, c’est qu’il y a désormais une majorité de francophones et de Wallons pour penser de même. Une fois encore, ce n’est pas une question d’acquis sociaux ou d’indexation des salaires. C’est une question de gouvernance. Les « affaires », bien sûr, ont été déterminantes dans les urnes. Mais ça va beaucoup plus loin. Pas dans l’idéologie, non, mais dans la pratique quotidienne de l’occupation du pouvoir, de la mise en coupe réglée de la société dans son ensemble, qui fait qu’à Charleroi ou à Liège, on ne peut entreprendre ou simplement survivre sans faire serment d’allégeance à une nomenklatura que n’a pas encore atteint le vent frais d’une quelconque perestroïka…
Vous ne lirez pas ça dans les journaux. Ce sont des propos de samizdat. On commence à pouvoir les lire, par exemple dans les écrits d’un Destexhe ou d’un Huwart. N’écrivant plus au Soir ou à La Libre, ni Elio (Di Rupo), ni les deux Philippe (Busquin et Moureaux), ni Jean-Claude (Marcourt, pas Van Cau…) ne prendront la peine de me faire l’honneur d »un anathème ou d’une fatwa. Tant mieux. Non que j’en aie peur ou leur doive quoi que ce soit, mais ce sont des gens bien et que j’estime. Simplement, ils sont au mauvais moment, au mauvais endroit. Et y resteront, à moins qu’ils ne deviennent les moteurs d’une véritable « refondation » (le terme est un peu galvaudé et mérite de ce chef ses guillemets) d’une gauche démocratique en Wallonie. Ce qui prendra du temps. Probablement plus que les deux années de tutelle imposée par le boulevard de l’Empereur à la fédération et à l’USC de Charleroi.
Le PS dans l’opposition, c’est une chance inouïe pour la Wallonie (pour un peu, on remercierait presque les « parvenus » carolos d’avoir déclenché bien involontairement ce séisme). Et probablement une condition de survie pour la Belgique. Pas suffisante, sans doute. Mais nécessaire. Le reste est affaire de talent. Pour Reynders et pour Milquet; pour Javaux et Morael peut-être, pourquoi pas? Et pour Leterme, sûrement.
Post-scriptum ajouté le 14 juin à 17:00. – En relisant ce billet avant publication dans la nuit du 12 au 13, je m’étais demandé s’il était suffisamment clair pour le lecteur non informé que c’était bien le père de Jacques Simonet qui nous avait quittés, et non Jacques lui-même. Quelques heures plus tard, j’apprends que Jacques est à son tour parti pour les contrées d’où l’on ne revient pas. A 43 ans. Seulement. Quelle trace il nous laisse, pourtant!